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L’onde de choc

Le choc post-traumatique

Il y a bien sûr le choc lorsque nous prenons part à un événement qui nous fait vivre toute la gamme des émotions, allant de la peur à l’impuissance, de la rage à la tristesse. L’événement est alors vécu sans qu’il soit possible de le raisonner, ni de se prémunir de ses effets, contrairement à d’autres situations pour lesquelles il nous est possible de procéder à une analyse logique qui nous permet d’agir afin de limiter les dégâts.

L’impuissance est un terrible sentiment. On peut sortir de la tristesse (à tout le moins l’atténuer), de la peur aussi… mais se remettre d’un sentiment d’impuissance est beaucoup plus difficile.

L’événement pour lequel notre rôle se résumait à celui de victime devient un échec. Il est vécu ainsi. Appliquer une quelconque forme de raisonnement par la suite ne fait qu’alimenter ce constat d’échec. Le constat d’échec conduit au sentiment de culpabilité.

Ainsi, pour une situation donnée, que nous aurions souhaité éviter mille fois car elle ne correspond en rien à nos désirs, nous devenons coupables à nos propres yeux, comme si nous avions volontairement acheté un billet pour assister à un triste spectacle.  Bien sûr le regard des autres (qui n’ont pas été soumis directement au choc et sont de ce fait capables de se protéger des effets pervers, souvent dévastateurs, que celui-ci crée en retour) nous apporte un baume, mais ces derniers ne vivent pas intérieurement cette contradiction insupportable et incontrôlable que ressentent ceux qui ont subi un choc et ne peuvent faire le choix de vivre ou non l’onde qui suit, celle du choc post-traumatique.

S’installe alors une solitude, malgré la présence de parents, d’amis, malgré la compréhension que tous ont de l’événement, compréhension qui leur dicte les bonnes réactions pour eux-mêmes. Voilà qu’il est souvent compliqué et même impossible de faire la part des choses pour nous-mêmes et pour les autres, car la compréhension que nous manifestons franchit difficilement l’intimité des autres, bien qu’en retour, nous attendons tout de même de la personne blessée, traumatisée, qu’elle rende une fois de plus les armes en se rangeant à une logique extérieure qui la concerne si peu, en exigeant d’elle une compréhension qu’elle ne sent pas de notre part.  Il n’y a pas de banc d’école pour la souffrance.

Le choc post-traumatique s’est installé.  Il aura l’ampleur des événements et du temps qu’il prendra à guérir. Il est insidieux, irraisonné, d’un automatisme déconcertant, se manifestant par des sentiments de peurs subites et puissantes. Il se cache parfois derrière un mot, un geste, un bruit et en un instant nous sommes replongés dans l’état vécu lors des événements. La réaction paraît parfois surdimensionnée par rapport à celle que nous croyons avoir eue au moment de ces événements. Nous avons l’impression que le choc est plus grand après, mais il n’en est rien. La gravité de la situation à l’instant des événements n’a pas permis que nous prenions conscience de tous les sentiments éprouvés et de toutes les émotions suscitées. Ils ont dès lors été reportés à plus tard, telle une onde de choc, un tsunami qui débarque alors qu’il n’était pas annoncé et la vague nous submerge tout à coup sans prévenir, au milieu d’une conversation, en marchant dans la rue, au travail, peu importe.  Elle nous renverse.

Elle se transforme parfois en une scélérate qui détruira notre univers.  Pensons à l’enfant qui s’agrippe à une peluche en guise de réconfort, laquelle lui procure tout cet univers de tendresse et de paix dont il a besoin. La scélérate nous arrache tout et plus rien autour ne constitue alors un véritable refuge, ni ne favorise un apaisement significatif, puisque le sentiment de sécurité émotionnelle a volé en éclat le jour du terrible événement et nous réalisons subitement avec quelle ampleur…

Comment mâter le choc post-traumatique dont chaque manifestation est aussi douloureuse que les événements eux-mêmes ?

Du repos évidemment, une solitude physique calculée en temps et en lieu, mais aussi un partage libre des choses vécues.  On ne doit pas s’astreindre aux convenances et refréner, sinon cacher la tempête qui nous habite.  Ce n’est pas cette attitude qui donnera un sens à un raisonnement plus profond que nous sommes incapables de faire pour l’instant.  Les convenances sont une contrainte supplémentaire.  Reconnaître que d’autres peuvent avoir les mêmes pensées ainsi que des réactions similaires apporte toutefois peu de réconfort.  Ce réconfort s’ajoutera tout doucement à la paix qui finira par s’installer, mais il faudra avant exprimer notre propre état.  Peu à peu, le fait de relater les événements assoit intérieurement la certitude qu’ils ont été vécus d’abord, puisqu’ils nous semblent toujours faire partie d’un cauchemar et non de la réalité, peu importe qu’on ait sous les yeux les preuves de leur réalité, puis viendra la certitude que la route se poursuit.  Plus on mettra de temps à appliquer quelques baumes pour nous-mêmes, plus cette route mettra du temps à se profiler.  Nous savons dès lors que cette route est devant nous, à quel point nous avons été éclopés.  C’est à cette étape que la compréhension des autres devient utile car ils disposent d’un courage que nous n’avons plus, le nôtre étant insuffisant parce que sollicité à tous les instants, même pour des choses pour lesquelles il ne nous était autrefois pas nécessaire.

Nous ne sommes plus autrefois et il faudra l’accepter par bribes, apprendre à connaître la nouvelle personne en nous et l’aimer assez pour l’accueillir comme une amie.  Elle est la combattante.  Nous pansons nos blessures.

Une fois que cette certitude d’une route qui se poursuit est acquise, nous nous surprenons à avoir de la compassion pour cette personne (pour nous-même en fait) qui a fait face à la situation, peu importe qu’elle ait été ou non active lors de l’événement ayant causé le choc .  Peu à peu nous réalisons l’ampleur du courage qu’il lui a fallu, lequel lui a permis de dépasser le choc post-traumatique afin que sa guérison débute.  Et guérison il y a lorsque la souffrance s’en va.  Elle s’en ira et laissera intacts tous les sentiments.  Cesser de souffrir n’est pas oublier.

Viendront les questions (ce qui aurait pu être fait, ce qui a échappé à notre attention ou notre compréhension au moment des faits). Le raisonnement s’installe. Celui qui permettra un jour de se donner l’absolution face aux événements et au rôle de victime que nous avons réellement joué, car nous avons été des victimes.   Mais à quoi cela sert-il de le dire si nous ne le sentons pas ?  Un jour vient pourtant qui annonce sans crier gare que nous l’étions.  C’est un jour de délivrance.

Il ne sert à rien de savoir que quelque chose est évident si nous ne le sentons pas ainsi. C’est cette recherche qu’il faudra faire pas à pas. Tous les discours autour de nous qui ont pour but de nous excuser face aux événements, sont peu utiles. Ils sont issus de la réaction des autres à notre égard, eux qui pourront dormir sans être hantés.

En fait, à chaque manifestation de choc post-traumatique, il faudrait pouvoir se réfugier dans les bras de quelqu’un qui n’attend rien de nous, qui aura la tendresse, la douceur et la sagesse de se taire. C’est ainsi qu’on peut ouvrir les écluses, d’abord les larmes, parfois les cris, la rage, les propos décousus ou non et enfin viennent le renoncement, l’abdication. Il faut pouvoir abdiquer de cette douleur dont souffrent toutes les personnes qui vivent un terrible événement, doublée d’un choc post-traumatique. Il faut répéter autant de fois que nécessaire sur le ring de la tendresse le match final de la victoire, jusqu’à ce que la notion de souvenir s’installe et que nous puissions parler de l’événement au passé. Tant que cette notion n’est pas acquise, l’emploi du passé dans le verbe pour décrire l’événement n’est qu’un automatisme et non une réalité pour notre esprit qui lui le vit toujours au présent.

Tendresse, silence, paix. Les 3 éléments de la guérison.

Si on ne franchit pas les étapes du renoncement, de l’absolution, on demeure en lutte perpétuelle avec nous-mêmes, multipliant les façons de contrer et de faire taire notre désarroi, souvent par une activité extrême, par du bruit, des sorties, des choses nouvelles, un peu tout ce qui détournera temporairement notre attention et nous fera oublier un peu… pour un temps. Malheureusement c’est comme une drogue dont au fil du temps il faut accroître la dose pour en ressentir les effets, jusqu’à ce que le corps et la tête crient grâce.

Parcheesie que ces chocs post-traumatiques. Il faut éviter les échelles qui montent et descendent et avancer doucement.

Lorsque l’onde de choc se dissipe, que la scélérate est brisée, la convalescence peut débuter.  Il s’agit d’une longue route tracée au coeur de la vie.

Paix à tous ceux qui souffrent des attentats, à ceux dont la vie a basculé ce 13 novembre.

Jean-Louis, l’ami d’une victime des attentats, le bon copain d’un auteur ici, a eu cette pensée que ce dernier m’a permis de transmettre:
«  Pas facile tous les jours, même si la vie reprendra toujours le dessus. Il pousse bien des fleurs à Auschwitz… »

 

Voilà.

Elyan

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    La musique est un beau refuge temporaire. Réécoutez les gens qui vous rendent la vie plus belle en quelques mesures.. des voix, souvent… Nathalie Merchant, Tracy Chapman, ou des gens comme Stevie Wonder, ou Van Morrisson. Après les attentats, j’ai réécouté en boucle toutes les versions que j’avais de Thrill is gone, pour exorciser ces horreurs. et suis retombé sur Chapman avec une fabuleuse version avec … BBKing.

    les gens qui étaient dans la salle du Bataclan et qui sont morts on dû l’entendre, à mon avis, tellement j’ai écouté ça à fond…

    https://www.youtube.com/watch?v=xVxCtt3s_1M

    mais bons sang ce que ces deux là sont… beaux. De belles âmes, on dit. J’ai des frissons à ébouter pareil enchantement !

    Merci Elyan pour ce beau texte.