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Logique dialectique de la bisexualit

Le drapeau bi d'une femme bisexuelle: j'aime les filles, je ne suis pas m?lang?e, j'aime les gar?ons

Le drapeau bi d?une femme bisexuelle: j?aime les filles, je ne suis pas m?lang?e, j?aime les gar?ons.

Entendons nous d?abord sur le fait universel que l?orientation sexuelle n?est pas un choix. C?est une d?termination qui s?impose ? nous comme une force objective. De ce point de vue, le terme?orientation?est malheureux si on le d?code comme ?orientation-option-choix? mais heureux si on le d?code comme ?orientation-tendance-force?.?Avoir des (petites) tendances??tait d?ailleurs la tournure utilis?e ironiquement dans mon enfance en parlant de quelqu?un qui manifestait une propension bisexuelle, ouvertement affich?e ou non. La formulation ?tait cruellement ?tendancieuses? en ce sens qu?elle s?appuyait bien tranquillement sur les assises discriminatoires du temps. Mais son principe descriptif reste fondamentalement correct. L?orientation sexuelle est une?tendance. Comme la rivi?re tend vers l?aval et le gland tend vers devenir un ch?ne, la solide dimension socio-historicis?e de l?orientation sexuelle ne l?emp?che pas, au contraire, de s?impr?gner en nous comme la plus cruciale et in?luctable des fatalit?s.

Pour camper le modeste exercice logico-dialectique auquel je vous convie ici, rien de mieux qu?une petite description de la symbolique du drapeau ?tendard de la bisexualit?. La bande rose symbolise l?attraction pour une personne du m?me sexe, la bande bleue symbolise l?attraction pour une personne de sexe oppos?, la bande mauve, interm?diaire, symbolise l?attraction pour un sexe ou l?autre, sans distinction, sans exclusivit?, et sans confusion du corps ou de l?esprit. Le tout fonctionne comme le?yin?et le?yang, principes oppos?s, polaris?s mais incluant dans la logique binaire l?id?e qu?un peu du?yin?se retrouve dans le?yang?et vice-versa et son contraire. Le drapeau ?tendard de la bisexualit? reste?sym?triste?tout simplement parce qu?il ?nonce l??quivalidit? en droit de tous les possibles (certains observateurs pr?f?rent d?ailleurs le terme de?pansexualit??? celui, per?u comme encore restrictif, de?bisexualit?). Ce drapeau n?est en rien une prise de partie descriptive sur une ?ventuelle sym?trie factuelle de la bisexualit?. Il parle de droits plut?t que de faits. Ce point et important, comme la suite devrait le d?montrer.

Voyons d?abord l?exclusivisme ou?unilat?ralit??de l?orientation sexuelle (la NON-bisexualit?). On a donc des unilat?raux h?t?ros et des unilat?raux homos. Ils se regardent encore passablement en chiens de fa?ence dans la culture contemporaine mais il faut bien insister sur le fait que de nombreuses analogies se font jour dans leur situation. On peut mentionner, faute d?un meilleur terme, leur ?ardeur militante?. Les h?t?ros doctrinaires (habituellement?r?actionnaires?? la tradition patriarcale h?t?rosexiste leur servant usuellement de soliveau principiel implicite) ont tendance ? m?priser les homos. Plus veule qu?avant, cette haine feutr?e (jadis ouverte et flamboyante, aujourd?hui plus prudente) ne se g?ne pas pour jouer de minauderie et de triches biaiseuses. On dira de tel homosexuel en vue qu?il?aime les (petits) gar?ons?attendu que le discriminer sur son orientation n?est plus faisable mais le traiter, ouvertement ou implicitement, de p?dophile reste encore pleinement jouable. On tirera la m?me ficelle pour s?en prendre ? un vieil h?t?ro fr?quentant une femme plus jeune que lui. Les tactiques d?attaque anti-homo et anti-h?t?ro manifestent de singuli?res similarit?s et familiarit?s. L?h?t?ro ne peut plus attaquer l?homo aussi frontalement que dans mon enfance (?poque o? un personnage homo, r?el ou fictif, ?tait obligatoirement st?r?otyp? et n?gatif) mais cela ne rend pas la marge d?autod?fense de l?homo plus grande ou solide. Le fond de l?affaire est que, tristement, homos et h?t?ros ont une chose cruciale en commun: ils N?AIMENT PAS quelque chose. Les h?t?ros, classiquement, n?aiment pas les personnes ambivalentes sexuellement. Homos et bis sont la cible de leurs attaques, ouvertes ou feutr?es. Plus fondamentalement, mais tout aussi fatalement, les homos n?aiment pas les personnes de l?autre sexe. Les hommes gays ont de la difficult? avec la femme. Ils en font ressortir les d?fauts: une castratrice, une contr?lante, une manipulatrice, une ?gocentriste. Les lesbiennes ont de la difficult? avec l?homme. Elles en font ressortir les d?fauts: brutal, patriarcal, phallocrate, autoritaire, ?gocentriste. Les observations critiques des homos au sujet de l?homme et de la femme traditionnels manifestent de tr?s grands m?rites. Mais le conservatisme ajustable de l?h?t?rosexisme bien temp?r? a t?t fait de traiter les hommes gays de misogynes et les lesbiennes de misandres. C?est le coup, classique mais toujours actif, de l?opprim?(e) que son oppresseur fait passer pour un oppresseur parce qu?il a os? se d?fendre avec des armes similaires ? celle de son susdit oppresseur. Le fond douloureux de la profonde identit? logique entre homos et h?t?ros unilat?raux est qu?ils doivent se battre pour promouvoir leur droit (exclusiviste) ? NE PAS AIMER quelque chose ou quelqu?un. C?est un droit qui existe fatalement mais il reste qu?il est bien triste de devoir lever des armes militantes pour d?fendre un tel droit, que je ne me g?nerai pas pour qualifier d?aussi l?gitime que passablement douloureux.

De leur c?t?, les bis font valoir qu?ils ne sont pas contraints par cette dynamique de lutte vu qu?eux, ils aiment tout le monde. Logiquement, tous les bis aiment les hommes, les femmes, les hommes gays et les lesbiennes. Il y a d?ailleurs gros ? parier que ce soit la culture bi ou crypto-bi, encore bien peu visible, qui ait contribu? ? une avanc?e des cultures homosexuelles dans nos soci?t?s. Un?gay-friendly?c?est souvent un bi qui s?ignore ou ne se d?voile pas ou pas trop. L?histoire clarifiera un jour ces choses. Ceci dit, l?omnivalence apparente des bis est loin, tr?s loin, d??tre exempte de difficult?s d?bouchant sur des tensions conflictuelles, m?me au sein de nos soci?t?s plus libertaires. C?est le vieux principe de la souris ayant circul? dans un labyrinthe ? trois dimensions et devant s?adapter au labyrinthe ? deux dimension. Le principe d?monstratif fonctionne ici d?ailleurs ? rebours du principe actif. Les bis (souris du labyrinthe tridimensionnel) sont pris habituellement pour argumenter avec des unilat?raux (h?t?ros ou homos binaristes, souris du labyrinthe bidimensionnel). La logique se polarise souvent bien vite. Les bis sont pris pour des homos par les h?t?ros, pour des h?t?ros par les homos? mais cela se joue selon des modalit? l?g?rement distinctes. Les h?t?ros ne reconnaissent tout simplement pas la bisexualit?. Pour eux, si tu es un(e) bi, tu es en fait un(e) homo ou un(e) crypto-homo dont le masque tombe enfin. Les homos sont plus conscient(e)s de la puissante pression des postulats h?t?rosexistes. Ils ont donc d?velopp? la notion de?m?lang?(e)?(mixed up?ou?confused), pour d?crire la bisexualit?. Le bi serait un(e) homo n?ayant pas encore bien compris ou assum? la fatalit? de son orientation et c?dant encore sous le poids conformiste de l?h?t?rosexisme ambiant. Il est aussi difficile pour un(e) bi de d?montrer ? un(e) homo qu?il n?est pas?m?lang?(e)?(d?o? un des cris de ralliement bi:?I?m not confused!) que de d?montrer ? un(e) h?t?ro qu?il ne va pas se jeter sur son fils, qu?elle ne va pas se jeter sur sa fille, sous pr?texte qu?il ou elle vous annonce qu?il ou elle est bi. Cela ouvre la porte sur l?autre grand probl?me d?monstratif rencontr? par les bis. Ils doivent expliquer qu?ils ne sont pas des goinfres (greedy) sexuels, des insatiables dont l?app?tit libidineux les ferait se jeter sur tout ce qui bouge myopement, indistinctement (d?o? un autre des cris de ralliement bi:?I?m not greedy!).

? ces probl?mes d?monstratifs onctueux et pesants s?ajouteront, pour les bis, des probl?mes plus profonds encore, proc?dant de la?dialectique?fondamentale de la logique bisexuelle. La sym?trie est toujours un fait de surface qui recouvre le fait dialectique profond et in?luctable de la dissym?trie et du torve. Sous la surface du r?versible se cache toujours l?irr?versible et l??quilibre est toujours une transition fondamentalement mouvante des actions ou des perceptions. Comme pour le?bilinguisme?ou le fait de jouer deux instruments de musique, au c?ur de la multiplicit? des manifestations d?action tend ? ?merger une dominante. La bisexualit? absolument sym?trique est au mieux un slogan militant (un ?tendard bi, un drapeau), au pire un leurre logique. Dans les faits, on aura des bis h?t?rodominants et des bi homodominants. Et l? oui, l?homodominance et l?h?t?rodominance d?un(e) bi pourra fluctuer au cours de sa vie adulte. Et ?a aussi, c?est un droit fondamental. Le droit au changement, au flux dialectique des polarit?s au sein de l?enceinte bi. Le droit de ne pas se faire dire avec condescendance:?c?est juste une phase?

Se mettra en place finalement la crise au sein de laquelle, fatalement, les h?t?ros et les homos tendent de nos jours ? se rejoindre contre les bis: la crise de la monogamie. Avec?le mariage pour tous, droit fondamental sans ?quivoque, les homos parach?vent la d?monstration de leur volont? et de leur aptitude ? se lancer dans?le beau risque sociologiquement banalis? de l?exercice monogame, avec son concert de jalousies, d?exclusivisme et de fid?lit?s profondes, dans ce qu?elle ont de lourdingues mais de belles aussi. Par principe d?finitoire, les bis ne sauraient suivre les unilat?raux (homos et h?t?ros) sur cette voie de la monogamie forc?e ou consentie. La bisexualit? ne s??panouira pleinement dans un dispositif matrimonial que si celui-ci rencontre des ajustements profonds de ses principes fondamentaux. ? quand la prise en charge juridique de?l?union libre pour tous? Heureusement que les faits n?attendent pas apr?s les lois pour fleurir, dans leur complexit? rhizomatique! Ils existent, ces couples bis, homodominants ou h?t?rodominants, qui, dans le sain et serein respect libertaire et en l?absence de toute jalousie, assument leur droit ? la multiplicit? de l?amour, m?me au sein d?un dispositif matrimonial qui, fatalement, ne peut ?tre autre chose qu?ouvert?(open, pour reprendre le mot consacr?). Sauf que tout ?a, ?a ne se fait pas sans heurs ?motionnels de multiples natures?

Some sort of flag

.

Je m?en voudrais, pour bien faire sentir que je n?ai fait ici qu?effleurer la logique dialectique de la probl?matique bi, de ne pas faire parler la po?tesse lesbienne?Corinne LeVayer. Voici un de ses textes touchant ouvertement la question bi. Il nous rappelle que, comme toujours, le simple est dans le complexe, le complexe dans le simple, et que rien n?est dit tant qu?il reste des choses ? dire?

.

YSENGRIMUS

Le paradoxe bi, dans la version de Coralie

Belle comme la nuit,
La superbe Coralie
Est bi.
?a devrait lui plaire
Mais ?a l?ennuie.

Trognonne comme un c?ur,
Coralie cherche l??me s?ur.
Mais bi,
Il lui en faudrait deux.
?a lui freine ses ardeurs.

Car, un peu exclusive,
Elle veut aimer les deux
Mais sans
Que les deux ne s?aiment entre eux.
Le cas est hasardeux.

Les passades fugitives
Sont donc le lot de Coralie.
Courant
Ses deux li?vres ? la fois,
Elle vit le paradoxe bi.

La mort de la monogamie
C?est une tragicom?die
Bien bi.
La combinatoire au dessus de deux,
C?est vraiment pas facile, merci.

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tir? de?Corinne LeVayer (2012),?Gouines coquines de ce monde, ?LP ?diteur, Montr?al, format ePub ou PDF.

 

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