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L’oeuvre de Powys : Entre Givre et Sang

Oeuvre ?minemment pa?enne, et pour s’en convaincre il faut lire Les Enchantements de Glastonbury qui fait p?n?trer le cosmos par le plus fabuleux des belv?d?res. Saturation ahurissante de magies qui gravitent autour d’individus ?corch?s, tourment?s par leurs pulsions contradictoires. Pervers et romantiques dans un m?me ?lan, ces personnages powysiens sont ? eux seuls des mythes ambulants, d?ambulants dans des contr?es violentes et ouvertes b?antes sur l’inconnu. C’est le Graal qui s’offre dans ces pages, aux yeux du lecteur r?duit ? un grain de sable, un insecte archa?que.

Dans les sables de la mer, l’angoisse et la torture se m?langent au sublime, une description minutieuse et mystique de la nature, des malades mentaux enferm?s, des animaux vivisectionn?s c?toient des ?treintes tendres et fugaces. « Comment quelqu’un peut-il jouir de quelque chose en ce monde (…) tant qu’une abomination comme la vivisection existe ? » demande Magnus Muir. Pour extirper la v?rit? certains diss?quent le monde animal. Une r?alit? qui peut rendre fou celui qui s’y attarde. Powys semble indiquer que seule l’affirmation d’un amour mystique pour toute la nature peut s’opposer ? la toute puissance du rationnel scientifique.

Une ?thique profond?ment panth?iste impr?gne tous ses romans, entre compassion quasi christique pour tout ce qui vit et souffre et sadisme m?taphysique (celui de ceux qui veulent savoir en violant la nature, et en s’imposant par effraction au myst?re de l’existence). Un conflit puissant entre le rationalisme ?triqu? et l’empathie pour tout ce qui existe traverse la plupart de ses r?cits. Culpabilit? et chagrin gangr?nent l’?me des protagonistes, mais aussi espoir et tendresse. La langue de Powys est d’une rare subtilit? pour rendre compte des fluctuations psychologiques qui s’emparent des femmes comme des hommes face ? la destin?e. L’?tre au monde est rendu dans toute son intensit? dramatique, perception sans distance, enlacement des ?l?ments, interd?pendance radicale de tout, en de?? de la « pens?e ».

Les corps se fraient d’instinct une voie dans le monde, les sentiments, les sensations, tout est ins?parable du monde, ce dernier ?tant lui-m?me projet du sujet, projection fantasm?e et mythique. D?pendance entre les manifestations sensibles et l’intentionnalit? des ?tres. Monde pr?objectif, innocence des sens vou?s totalement ? l’?tre total, perception qui n’ordonne pas la nature comme objet de savoir mais est partie prenante et compatissante de celui-ci, voil? peut-?tre le projet spirituel de John Cowper Powys. Son Apologie des Sens chez Pauvert d?finit avec la plus grande clart? ses intentions de m?me que sa philosophie de la solitude..

Un monde d’avant la r?flexion, d’avant l’analyse d?sincarn?e, d’avant l’?cologie pragmatique, un monde qui ?tablit toutes les jonctions essentielles se d?ploie dans ses pages au souffle lyrique, une prose menant parfois ? la transe. Les forces naturelles impr?gnent les repr?sentations des hommes qui leur donnent sens mais ces forces demeurent centrales puisque ce sont elles qui suscitent le sens o? plut?t les sens que leur accordent les hommes. Pour faire ?merger du sens les individus doivent pourtant se r?fugier hors des choses, cr?er un ?cart, voire se retrouver ? contre-courant et deviennent alors spectateurs d?sengag?s du spectacle divin. C’est dans la relation au monde que Powys fonde sa mythologie, une relation impliquant un ?change et non pas seulement une soumission aveugle. Basculement parfois entre la volont? de contr?le sur les forces r?duites ? des objets et la soumission ? ces m?mes forces qui r?duisent le sujet ? en ?tre l’objet.

D?centr?s par la n?gation de l’autre ou de la nature opaque, les personnages de Powys sont r?guli?rement menac?s de d?sagr?gation. R?servoir in?puisable de choses et de flux, le monde finit par d?passer le d?miurge, le r?duire ? un simple reflet : « Il n’?tait plus Wolf Solent, il n’?tait plus que de la terre, de l’eau et de petits points incandescents qui scintillaient » ou ailleurs, toujours dans Wolf Solent : « J’ai ?t? stupide d’essayer de faire de mon ?me un cristal dur et rond ! C’est un lac.. rien d’autre…, avec une nu?e d’ombres flottant au-dessus comme autant de feuilles ! ». Retour du r?el qui refuse les projections humaines trop humaines. Pourtant la finalit? du h?ros powysien sera inlassablement de se laisser impr?gner par la beaut? du monde, par del? sa cruaut? de toujours. S’il ne fallait lire qu’un roman de ce g?nial druide romancier, je vous conseillerais Givre et sang.

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