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L’oeil au bois dormant

Les dessins d?Anna Nilsdotter Karlson, tout en gr?ce et en po?sie, sont actuellement expos?s au caf? de l?Institut su?dois ? Paris. Au milieu des bourgeons du printemps, nous parlerons de passions amoureuses, d?hormones et de nuit.


Imaginez un ?cran d?aiguilleur du ciel rempli de bip-bip clignotants et de lignes entrelac?es?: nos convergences, nos crois?es, nos progressions in?luctables d?un point A vers un point B, comme s?il y avait un tableau de bord pour orchestrer tout cela, une sorte d?encha?nement logique, de d?terminisme math?matique provoquant les ratages, les ?loignements et les collisions, tout ce tissage de chemins et de bifurcations pour finalement trouver ou manquer ce qui nous ?tait r?serv? ou pas, la providence, les rencontres, la vie. Mon rendez-vous avec les dessins d?Anna Nilsdotter au caf? de l?Institut su?dois ?tait peut-?tre pr?vu, ou pas du tout, mais ils ?taient l? et moi aussi, et ce t?l?scopage, bien qu?il ne soit pas l?axe autour duquel tourne ma vie, a eu un effet r?troactif auquel je ne m?attendais pas.

Anna Nilsdotter est illustratrice et ne fait pas semblant. Elle manipule le crayon avec vitalit?, envahit la feuille dans tous ses recoins?; g?n?reuse, elle empoigne le papier dans un corps-?-corps loyal, offre un monde de po?sie froide et bouillonnante dans une atmosph?re ?trange. Cette connivence des contraires agit sur les yeux et l?esprit comme une brise printani?re charg?e d?effluves hormonaux. L?ambiance est subtile, laisse du champ au regardeur, des perspectives modulables en fonction du temp?rament. Cette mine graphite, presqu?arme blanche, fourrag?e dans la pulpe du papier, ajoute du fantastique ? l??clat bleu?tre, une morbidit? enfantine ? l?innocence vici?e, un truc diffus qui donne un frisson gla?ant ? la huiti?me dorsale mais que l?on juge tout compte fait absolument d?licieux. Anna Nilsdotter est loin d??tre lisse, elle provoque quelque chose de trouble, de complexe ? d?finir, qui m?lange ? la fois la puret? et la souillure, la candeur, la lucidit?, le malaise qui chatouillent le corps et la conscience. Son dessin de fifille qui a vu le loup nous emm?ne dans un songe un peu interlope?; une femme en slip, socquettes et talons qui cajole un l?vrier?; le m?me l?vrier allong? avec une t?te spectrale de blonde lascive (ou somnolente), enlac? par une autre femme t?te-b?che qui lui baisote l?arri?re-train?; des amoureuses, des garces, des d?pressives, des folles. Et c?est beau, fichtrement ?vocatoire, enfantin et redoutable, cristallin, d?licat, d?une coquetterie v?n?neuse, une esp?ce de danse des sept voiles polaire jouant d?une sensualit? ? tiroirs.

Les dessins de l?artiste sont directement inspir?s d?un roman de Djuna Barnes – et je le dis d?un air entendu comme si c??tait une ?vidence alors que pas du tout. Je ne connaissais pas Djuna Barnes avant Anna Nilsdotter, je n?avais m?me jamais entendu parler d?elle et j?ai d? fouiner dans la M?moire du Monde pour en savoir davantage. J?ai d?couvert un auteur inclassable glissant dans le courant moderniste des ann?es vingt, une esp?ce de bobo new-yorkaise install?e ? Paris, proche de Beckett et de Joyce. J?ai surtout d?got? un roman singulier, logorrh?ique?: Le Bois de la nuit [*], sorte de monologue exub?rant et disloqu? dont le th?me est la morbidit? amoureuse d?une jeune femme au gr? de ses rencontres. L??uvre est d?concertante, pleine de broderies biscornues et de parenth?ses infinies, symboliste et dada, fantasque, carambol?e o? les complications affectives et charnelles s?ach?vent sous la faible lueur des r?verb?res, sans commentaires, froidement, fun?brement. Roman toujours situ? dans la p?nombre, la surtension, dans le regard abyssal de la pathologie mentale travestie en po?sie, de l?extr?me ?motivit? f?minine dans ce qu?elle a de plus horripilant. C?est beau tout en ?tant p?nible, p?n?trant tout en ?tant abscons, interminable, alambiqu?, douloureux et path?tique.

C?est que Djuna Barnes a ?t? amoureuse, passionn?ment amoureuse d?une femme. Elles ont fini par rompre car tout a toujours une fin et cette rupture lui a bris? le c?ur. J?ai vu les photos de Barnes ? la fin, ?paisse, compacte, la figure enfl?e par l?alcool?; j?ai lu son Bois de la nuit ?crit dans un jus d?entrailles, o? l?on sent sa propre histoire transpara?tre, son d?chirement exsuder. Je l?ai reconnue en Nora et son amante en la nocive Robine. J?ai admis l?amour possible de la femme pour la femme, moi qui suis un peu r?tive sur ces questions de tribadisme. Le chagrin amoureux, profond, d?vastateur, qui peut faire perdre la raison, ravager un ?tre, le tuer, ce chagrin d?amour que nous avons ? peu pr?s tous connu dans des intensit?s variables, exactement aussi pressant qu??tait son all?gresse aux jours fastes, ce chagrin est universel et perceptible par tous, hommes, femmes, probablement hamsters, en tous lieux et en tous temps.

Il existe une carte du tendre comme il existe une carte du rateau ou de la grosse claque. La passion amoureuse m?ne ? d??tonnantes extr?mit?s dont nous-m?mes, protagonistes, sommes les premiers ?bahis. Apr?s les roulades dans le foin, l?eros a la possibilit? de tourner tr?s mal. Les rires de gorge restent en travers, les regards se font moins suaves, les ?treintes s?ankylosent?; les roucoulades d?g?n?rent en cris, les romances en cauchemars, en sc?nes hallucin?es o? l?on tient le r?le-titre. On ne comprend plus bien l?itin?raire, pourtant fl?ch?, ni comment on a pu se retrouver en morceaux au fond d?une ravine.

Puis une fois pass?e l??preuve du feu, on cherche ? remonter le talus par une th?rapie alternative?: l?Ecole du cirque, des sessions intensives de trampolino ou des cours de Country Dance Cow-boy, le tour du monde en poussette canne, l?int?grale de Krishnamurti en braille, n?importe quoi pourvu qu?on se polarise sur l?antith?se de notre obsession. Nous ne sommes apr?s tout que des primates avec un tr?s gros cortex, et ce tr?s gros cortex permet de se prendre plus s?rement le chou, de passer ma?tre dans l?art de ??flipper sa race??, de visualiser le sujet passionn?ment ch?ri occup? ailleurs (en g?n?ral dans des postures pornographiques insupportables), d?avoir envie de se vautrer dans la pochardise, par d?fi, comme Djuna Barnes mais en cent fois pire, ou de se laisser carr?ment crever pour se venger du tra?tre inf?me. On envisage tous les sc?narios possibles et l?on veut s?y tenir. M?me une fois sur ses jambes, m?me en faisant diversion par une activit? d?bile mais absorbante, le germe s?enkyste quelque part dans l?esprit et laisse toujours sentir son grain quand on y passe le doigt.

Il faut dire la v?rit? aux gens?: l??tat amoureux (paroxystique), c?est comme la drogue, c?est de la merde. Ce n?est ni plus ni moins que l?addiction ? un stup?fiant. Cela devrait d?ailleurs tomber sous le coup de la loi. Je le dis comme je le pense, il faut karcheriser cette vermine. Pour une soci?t? plus responsable?: mettre les amoureux en taule. Il est d?utilit? publique de d?mystifier cet enthousiasme excessif que tant de po?tes ont chant? ? une ?poque o? l?amour ?tait encore une ?nigme. Ils pouvaient se le permettre, ces na?fs, l?amour ?tait une parcelle vierge – bien qu?intensivement cultiv?e par des g?n?rations enti?res de jeunes pigeons. Aujourd?hui, gr?ce ? Dieu, il est possible de changer de registre, l??tat amoureux n??tant plus ce myst?re sacr? propri?t? de l?Eternel, mais une cons?quence physiologique arpent?e au millim?tre, observable au microscope, et qui ne se meut plus par quelque transe de boutonneux englu? dans une marmelade de perceptions fantaisistes mais par des odeurs s?cr?t?es par un dispositif peu glamour. ?a vous remet les id?es en place, c?est le moins qu?on puisse dire.

L?amour est un d?sordre interne, une maladie?; c?est le besoin de compenser un manque, de combler une carence. On tombe amoureux de quelqu?un parce qu?on anticipe ce qu?il est ? m?me de nous offrir et tant qu?il r?pond ? cette attente, le sentiment amoureux se maintient. Le jour o? ce n?est plus assouvi, le sentiment se d?sagr?ge et dispara?t. D?o? les tourments de celui ou celle qui n?est plus capable de r?pondre aux esp?rances de l?autre. Amour toujours, je t?en ficherai. Il y a transmutation en amiti? dans le meilleur des cas, en habitude dans le pire. Normal, nous ne sommes pas constitu?s pour soumettre trop longtemps notre humble carcasse ? ce fr?n?tique syst?me d?alimentation, la surchauffe nous ferait imploser. L?attachement amoureux sollicite les m?mes aires c?r?brales que les m?canismes impliqu?s dans les r?compenses. Voyez le topo,?le coup de la carotte, le chienchien et son os, c?est on ne peux plus pragmatique. L?id?al amoureux est une substitution d?un d?faut de sati?t? sexuelle. L?anthropologie le d?montre, les groupes o? la copulation est franche et journali?re, les soupirs passionnels sont plus neutres, moins caract?ris?s. O? il y a censure et inhibition, il y a fantasmes romantiques et d?rapages sentimentaux, voire pire, et ce n?est pas moi qui ?chafaude cette th?orie, c?est la science. Il y a aussi l?histoire d?grisante des ph?romones, ces substances chimiques que l?on prom?ne sur soi et qui sont involontairement capt?es par les autres. Elles donnent des indices g?n?tiques personnels directement transf?r?s vers l?hypothalamus des renifleurs qui, ? leur tour, classent l?information pour ?valuer la concordance et l??quilibre organique de l??ventuel partenaire et tout cela, b?tement, en vue de perp?tuer la cha?ne humaine. Bravo, ?a vous coupe une envol?e. L??volution a fait que ces ph?romones ont ?t? plus ou moins supplant?es par des tactiques de gratifications et l?attitude reproductrice instinctive par une conduite ?rotique. Alors, arr?tons les tr?molos, je vous prie. ?en est assez de la couillonnade.

Bon, bien-s?r, ce sentiment a port? quelques fruits somme toute non n?gligeables,?dans la litt?rature et les arts par exemple, mais la beaut? et le talent ne doivent pas nous emp?cher d??tre lucide. Djuna Barnes a surnaturalis? son chagrin d?amour pour en faire un roman qui met hors d?haleine, Anna Nilsdotter Karlson a transpos? ce roman en superbes dessins aux traits vifs et troublants, je ricoche ? mon tour sur son crayon et ce qu?il transporte de r?sonances en moi pour d?crire, tr?s m?diocrement et ? mon ?chelle, les passions humaines qui nous poss?dent. Il faut les vivre au moins une fois pour pouvoir les juger. Concernant la passion amoureuse, ma sentence est donc irr?m?diable.

Mais que cela ne vous emp?che pas d?aller contempler le travail gracieux de cette formidable dessinatrice.


[*] BARNES, D., Le Bois de la nuit, traduit par Pierre Leyris, Seuil, 1979. / Nightwood, New Ed, 2006.

ANNA NILSDOTTER KARLSON. ??Sleeping Eyes??, du 10 f?vrier au 24 avril 2011 au Caf? de l?Institut su?dois, Paris.

Site d?Anna Nilsdotter Karlson 😕 http://www.nilsdot.blogspot.com/

Photographies 😕 KARLSON, A. N., Robin with dog, -DJUNA BARNES dans les ann?es 20.

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2 Commentaire

  1. avatar

    Quel talent!
    Vous stimulez notre imagination en partageant le miracle de votre rêverie.
    Votre approche est magnifique d’ethnographie descriptive et analytique, vous faites aimer l’Art d’une autre manière en nous permettant d’oser rêver et associer à notre tour.

    Sur votre précédent article ‘L’enfant qui tombait du balcon’ ,que j’ai relu quelques fois et que vous avez publié ailleur: j’ai découvers Martini.
    Cette iconographie sacrée et profane qu’est ‘Le retable du bienheureux Agostion Novello’ nous veux témoins d’une narration des évènements à la légende qui le béatifiat.
    Précédant l’imagerie populaire, telle la condamnation divine sans intercession de la Maison-Dieu de Bonifacio Bembo que j’associe librement en opposition sotériologique à ‘L’enfant qui tombait du balcon’, la propagation d’une idée de sainteté augure déjà l’efficacité de la publicité par l’image.
    Trois livres trois enfants trois chûtes, quelques clichés de pub moderne sur quatre épisodes ‘avant-après’ , pour trois paiments faciles de 3 écus par indulgence rouge-dévotion accordée.

    Je relirai ‘L’oeil au bois dormant’ aussi, en trompe-l’oeil, developpant la filière analytique des émotions et des sentiments (les sentis qui mentent) que vous abordez.

    Merci Sandrine Lagorce.

    DG