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L’Irlande dit OUI à l’IVG : un camouflet pour l’Eglise catholique

Engagé il y a quelques années, le profond changement sociétal qui agite la République d’Irlande a franchi une nouvelle et décisive étape en ce vendredi 25 mai 2018 avec la victoire massive du OUI lors du référendum sur la libéralisation de l’IVG (Interruption volontaire de grossesse). Un scrutin dont le résultat, largement salué par les Irlandaises, sanctionne très durement les traditionnalistes de l’Église catholique dont l’influence dans le pays ne cesse de perdre du terrain…

Samedi dernier, les Irlandais étaient appelés à se prononcer par voie référendaire sur l’abrogation du 8e amendement de la Constitution dont le texte gravait dans le marbre l’interdiction absolue du recours à l’avortement, quelles qu’aient été les circonstances de la conception. Une situation de plus en plus mal vécue, notamment par les femmes irlandaises, toujours plus nombreuses à exiger de pouvoir disposer de leur corps librement, et tout particulièrement dans les cas d’une grossesse à risque ou consécutive à un viol.

Il a toutefois fallu attendre octobre 2012 pour que les revendications en faveur de l’abrogation du 8e amendement prennent une ampleur nationale sans précédent. En cause, la mort tragique d’une dentiste d’origine indienne de 31 ans, Savita Hallappanavar : hospitalisée après 17 semaines de grossesse pour une infection placentaire à l’Hôpital universitaire de Galway, la jeune femme, confrontée à l’évidence de l’infection du fœtus et à l’inéluctabilité d’une « fausse couche septique », a demandé avec insistance une interruption de grossesse. En vain : retranché derrière le texte de la loi et la tradition catholique, le personnel médical lui a opposé un refus sans appel. Savita est morte d’une septicémie sept jours après son entrée à l’hôpital en suscitant dans le pays tout entier une immense émotion et une prise de conscience de l’absurdité d’un texte constitutionnel pouvant déboucher sur de tels drames.

Quelques mois plus tard était promulgué un texte, intitulé Protection of Life During Pregnancy Act 2013, qui ouvrait la porte à l’avortement dans des cas d’urgence absolue pour la santé de la mère. Un progrès, certes, mais encore très éloigné des revendications portées par les associations. Estimant à juste titre que les mentalités avaient suffisamment évolué pour mettre enfin l’Irlande sur un pied d’égalité avec les autres pays de l’Union Européenne en matière de droits des femmes, lesdites associations, soutenues par des élus progressistes, ont fait le siège des autorités afin d’obtenir l’organisation d’un référendum sur la question.

C’est cette consultation qui a eu lieu le vendredi 25 mai, après une campagne très animée qui se poursuivait encore dans les rues des villes le jour du vote, et notamment à Dublin où les militants du OUI se montraient plus nombreux et plus actifs que ceux du NON. Plus convaincants également, les adversaires de l’abrogation du 8e amendement ayant axé leur argumentation sur une approche morale de la question, en prenant des exemples absurdes du type « Au Royaume-Uni, 90 % des femmes porteuses d’un bébé handicapé choisissent l’avortement » ! Comment ne pas être solidaire de ces femmes, que le statu quo condamnerait à mettre au monde un handicapé plus ou moins lourdement atteint ?

Un cuisant échec pour l’Église catholique

Dans un pays structuré par les valeurs catholiques, et que l’on croyait encore assez largement soumis à l’influence de l’Église, certains éditorialistes annonçaient ces derniers mois un résultat serré. Ils étaient en l’occurrence contredits par les enquêtes d’opinion qui pronostiquaient une nette victoire du OUI*. Et de fait les instituts de sondage ont eu raison : le OUI l’a emporté de manière écrasante sur le NON avec un score de 66,4 % contre 33,6 %.

Venant après la légalisation du « mariage des personnes de même sexe » en 2015, le résultat de ce référendum sonne comme une nouvelle et cruelle défaite pour les autorités religieuses dont la parole est de moins en moins entendue. Il semble décidément bien loin, le temps où les prêtres irlandais imposaient à leurs ouailles un ordre moral très strict dicté par des dogmes religieux quasiment inchangés depuis des siècles ! Il est vrai que les scandales retentissants qui ont secoué l’Église irlandaise ces dernières années – entre les affaires de pédophilie, la vérité sur les Magdalene Sisters, et la découverte d’un charnier de bébés à Tuam** – ont considérablement nui à l’influence morale des prêtres et des religieuses.

C’est donc sans surprise que les autorités religieuses ont fait profil bas durant la campagne référendaire en s’effaçant derrière des associations en rapport plus ou moins étroit avec elles, notamment Iona Institute, Life Institute et Pro Life Campaign, ou bien encore le mouvement de circonstance Save the 8th. C’est dans ce contexte de défaite cinglante pour l’Église irlandaise que le pape François se rendra à Dublin les 25 et 26 août prochains à l’occasion de la tenue de la Rencontre mondiale des familles 2018. Nul doute que la parole du souverain pontife sera tout particulièrement attendue par la population irlandaise et les grandes signatures des médias nationaux.

La victoire indiscutable du OUI étant validée, il appartient maintenant aux élus de l’Oireachtas (le parlement national irlandais) de définir les conditions du recours à l’IVG puis de voter le texte de loi. Aux dernières nouvelles, l’on semble s’acheminer vers un délai légal de 12 semaines, ce qui situerait l’Irlande dans la moyenne des pays de l’UE. À noter qu’après le référendum irlandais, il n’y a plus que quatre pays européens qui restent opposés à la libéralisation de l’IVG : Andorre, Chypre, Malte et la Pologne, cette dernière étant la seule grande nation à résister encore à l’établissement d’un droit qui semble inéluctablement aller dans le sens de l’histoire.

Quatre pays auxquels s’ajoute… l’Irlande du Nord, seule composante du Royaume-Uni à interdire l’IVG. Comme l’on pouvait s’y attendre, un alignement de la législation est d’ores et déjà demandé avec insistance en Ulster. Au grand dam des conservateurs locaux, vent debout contre une évolution des textes en vigueur. Une épine de plus dans le pied de Theresa May à qui l’Irlande du Nord pose plus que jamais un casse-tête insoluble.

À l’image de celle d’Ipsos pour l’Irish Times qui, le 20 avril, donnait un score de 63 / 37 en faveur de l’abrogation, ou de Kantar pour le Sunday Independant qui, le 6 mai, affichait un score de 57 / 43.

** 796 cadavres de bébés jetés dans une fosse commune entre 1925 et 1961 ont été découverts entre 2014 et 2016 dans l’enceinte d’un ancien orphelinat catholique de la ville de Tuam (comté de Galway).

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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