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L’infinie solitude du ma?tre nageur un jour de pluie

La vraie valeur des choses, c’est le prix que les gens sont pr?ts ? payer
pour les avoir.

L'infinie solitude du ma?tre nageur un jour de pluieNon,
vraiment, c’est un objet magnifique, en parfait ?tat de conservation, il est
nickel. De la belle ouvrage, toujours parfaitement fonctionnel
,
poursuit-il. Mais voil?, ?a ne suffit pas. En ce moment, il n’y a plus de
march? pour cela. ?a vaut le prix du m?tal, pas plus, mais ce serait vraiment
dommage.

L?horloger repose la montre centenaire dans son ?crin avec un air d?sol?. Il y
a quelques ann?es encore, les collectionneurs ?taient ? l’aff?t de ce genre
d’objet, pas extr?mement rare certes, mais une manifestation concr?te du g?nie
industrieux humain, le t?moignage du temps patiemment investi par un homme
m?ticuleux, soigneux et ma?tre de son art. Cet objet avait la valeur du travail
humain, de sa beaut? intrins?que, du soin dont il avait ?t? entour? pendant
toutes ces ann?es, de sa capacit? ? survivre ? l’histoire et ? l’entropie
naturelle des choses. C’?tait ce genre de choses qui importait.
Plus maintenant.

Maintenant, ?a ne vaut que pour sa mati?re premi?re, son prix comme valeur
refuge, investissement sonnant et tr?buchant en des temps de vaches maigres. ?
peine le prix d’un smartphone d?bit? ? la cha?ne dans une usine ? sueur,
quelque part, ? l’autre bout du monde, dans un de ces pays o? la vie humaine est encore
moins ch?re
.

Bien s?r, cette valeur hautement subjective est la cible de toutes les
manipulations, selon que l’on se trouve du c?t? de ceux qui vendent ou de celui
de ceux qui veulent ou ont besoin. C’est qu’il en a fallu des ?missions de M6
and co, rab?ch?es pendant des ann?es, pour convaincre la population qu’un
placard ? balai suintant d’humidit? dans un gros bourg de province pouvait
valoir une vie de SMIC. Au d?but des ann?es 90, un pavillon habitable dans une
ville moyenne valait dans les 300?000 francs. De nos jours, le m?me ?
rafra?chir, le m?me chiffre, mais en euros. Six fois plus cher, la v?tust? en
prime.
C’est ?a le marketing?: cr?er un consensus sur la valeur des choses. Et
perdre de vue leur co?t v?ritable. Remplacer la rationalit? ?conomique de la
valeur d’?change par la port?e symbolique des valeurs attach?es ? cet
?change.

De la foutue pens?e magique.

Dans le m?me temps, on n’a cess? de nous ass?ner que le travail co?tait trop
cher. Toujours trop cher, le travail, surtout celui des autres.
Mais voyons, ma bonne dame, le SMIC, c’est la ruine des entreprises, les
salaires, ce sont les ennemis de la comp?titivit??! Celle qui permet de
fabriquer aujourd’hui des voitures m?me pas fiables (mais avec un GPS
int?gr??!) pour le prix de la villa de mon adolescence, mais avec 10 fois
moins d’ouvriers. On nous l’a tellement jou? ce petit air-l? que plus personne
ne s’indigne de
la progression des travailleurs pauvres dans notre soci?t?
. Que plus
personne ne sourcille quand on nous annonce que d’un c?t?, on va augmenter le
SMIC de 2?% (et ?a va ruiner les PME) et que de l’autre le gaz va prendre
10?% de plus. Donc les Smicards, c’est cher, mais pas le gaz. 10?% de
charges ?nerg?tiques de plus dans une entreprise, ?a fait moins mal que
2?% de SMIC.
Comprenne qui pourra.

Si ce n’est que nous jouons ?
la rationalit? ?conomique
alors que nous nous vautrons dans la subjectivit?
des valeurs, dict?es en fonction des int?r?ts d’un tout petit groupe,
probablement les m?mes gens qui hurlent au gaspillage quand on finance les
?coles ou les h?pitaux juste d’avant d’exiger le poing sur la table que l’on
renfloue ? perte et sans poser de question le tonneau des Dana?des
bancaires
.

La vie d’un homme ne vaut plus rien. Seul son compte en banque fait loi. Il
faut sauver une poign?e de privil?gi?s corrompus, quitte ? sacrifier des
millions de personnes dans la balance.
Absurdes valeurs
de notre temps
o? nous consacrons le meilleur de nous-m?mes ? amasser des
colifichets qui n’ont que le prix de notre asservissement. Dilution de notre
humanit? dans le consommateur ?clair? qui purgera ses accumulations vaines dans
un vide-grenier ? 50 cts la pi?ce.

Et nous, qu’est-ce que l’on vaut vraiment dans ce merdier sans nom?? Une
ligne comptable dans un bilan d’entreprise, un item noy? dans une moyenne
statistique??
Qu’est-ce qui compte vraiment quand on vit dans un monde de petits
boutiquiers?? Qu’est-ce qui est vraiment important ? mes yeux pour que j’y
consacre du temps??

Du temps.
Voil? la denr?e rare.

M?me le plus riche d’entre nous ne pourra jamais acheter des minutes pour
les ajouter ? ses heures.

Il y a le temps consacr? ? de vaines transactions, cette vie que l’on perd ? la
gagner, ces temps morts, des temps pour rien, des instants pr?cieux qui nous
filent entre les doigts comme s’?gr?nent des regrets. Il y a ces temps vol?s,
o? l’on nous distrait de l’essentiel, o? l’on nous perd dans des consid?rations
vaines, o? l’on focalise notre attention sur des choses ?ph?m?res, sans
consistance, sans aucune esp?ce d’importance, des choses que nous aurons
oubli?es demain ? la faveur d’un nouveau mouvement de
muleta
.

Et puis il y a tout ce temps que l’on remplit de rires, de sourires, du
brouhaha apaisant des discussions entre amis, du temps de vie, du temps pour
vivre, du temps pour aimer. Le temps qui compte, le temps que l’on vit avec
cette intensit? toute sp?ciale, ce temps pr?cieux o? chaque seconde s’?tire en
une petite goutte d’?ternit?. C’est un temps grave, mais aussi un temps l?ger,
celui que l’on prend, que l’on arrache ? la futilit? des temps fr?n?tiques, un
temps que l’on savoure, que l’on go?te pleinement, comme une gorg?e pr?cieuse
d’un tr?s bon vin, celui qui reste en bouche. Longtemps.

? moment donn?, j’ai atteint cette sublime l?vitation
int?rieure
, cette faim d’absolu qui se nourrit de petits riens. C’est comme
cela. Une ouverture, une aptitude, un ?lan et le monde entier sourit. Je savais
d?j? pendant ces instants pr?cieux qu’il s’agissait l? de quelque chose
d’autant plus unique et important qu’ils ?taient fragiles, ?ph?m?res, qu’il
faut juste se contenter de prendre la vague et de se laisser porter, jusqu’?
l’endroit o? elle finit immanquablement par nous d?poser. Cet ?tat de gr?ce, je l’ai v?cu
avec d’autant plus de force, de puissance, que je voulais le graver dans ma
m?moire pour les temps futurs et incertains o? je serais de nouveau oblig?e de
me coltiner avec la lassitude du quotidien au lieu de planer ? la surface des
choses. Je voulais encapsuler au plus profond de moi ces petites bulles de
f?licit? afin de pouvoir ensuite m’en souvenir et me servir de leur puissance
?vocatrice pour allumer quelques lueurs dans les heures plus sombres.

La vague est repartie, comme elle est venue.
Mais j’ai gard? le go?t de collectionner les petits instants pr?cieux et je
m’efforce, chaque jour, de me souvenir de ce qui compte vraiment pour moi et de
ne plus trop m’en d?tourner.

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