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Lieu de f?te, lieu de honte, le ? Vel d?Hiv ? aurait 100 ans

Deux films fran?ais se penchent en cette ann?e 2010 sur le volet tragique de l?histoire du v?lodrome d?hiver de Paris, le fameux Vel d?Hiv?: ? La Rafle ? de Roselyne Bosch, pr?sent dans les salles depuis le 10 mars, et ? Elle s?appelait Sarah ? de Gilles Paquet-Brenner, sorti le 13 octobre. Par un curieux hasard, ces deux films marquent un anniversaire?: cette enceinte sportive d?tourn?e par le r?gime de P?tain aurait eu 100 ans. Il y a tout juste un si?cle en effet, le 13 f?vrier 1910, ?tait inaugur? ce qui allait devenir l?un des temples du sport fran?ais, le tr?s populaire V?lodrome d?hiver, le ??Vel d?Hiv??. Un lieu de f?tes, de plaisir et de spectaculaires joutes sportives dont il ne reste plus rien, hormis le souvenir honteux d?une rafle aux cons?quences tragiques?

Il existait d?j? des v?lodromes en France au d?but du 20e si?cle, notamment ? Paris, Roubaix et Toulouse. La capitale, ? cette ?poque, en comptait trois?: le v?lodrome Buffalo*, construit en 1893 ? l?initiative du patron des? Folies Berg?re, Clovis Clerc?; le v?lodrome du Parc des Princes, ?difi? en 1897?; la ??Cipale ?, autrement dit le V?lodrome municipal de Vincennes, inaugur? en 1894 et qui servira de site olympique lors des Jeux Olympiques de Paris en 1900 et 1924. Mais Henri Desgrange, l?exigeant patron du journal L?Auto-V?lo, lui-m?me ancien champion ? il a ?tabli le premier record de l?heure le 11 mai 1893 en parcourant 35,325 kilom?tres?? veut un v?lodrome dans Paris intra-muros pour y organiser des manifestations sportives populaires hivernales et accessoirement doper les ventes de son journal, alors en concurrence avec Le V?lo de Pierre Giffard.

Avec l?accord des autorit?s, Desgrange fait am?nager par l?architecte Gaston Lambert la superbe Galerie des Machines ?difi?e en 1889 par Ferdinand Dutert pour l?Exposition universelle. Son objectif?: mettre ? la disposition des athl?tes, tant pour l?entra?nement que pour la comp?tition, une piste cycliste dans une enceinte prot?g?e des intemp?ries et susceptible d?accueillir des milliers de spectateurs. Inaugur? le 20 d?cembre 1903, ce nouveau v?lodrome, situ? sur le Champ de Mars devant l??cole militaire, donne toute satisfaction et draine rapidement vers sa piste de bois des milliers de Parisiens et de banlieusards passionn?s de sport cycliste.

Malheureusement pour Desgrange et les amateurs de v?lo, la ville de Paris accepte, sous la pression de l??tat-Major, de d?truire d?s 1909 la Galerie des Machines pour d?gager l?espace situ? devant l??cole militaire et le rendre ? l?Arm?e. Mais Desgrange est opini?tre?: il veut un v?lodrome pour reprendre les comp?titions suspendues. Il se trouve qu?un espace est disponible, non loin de l?, ? l?angle du boulevard de Grenelle et de la rue N?laton. Tr?s vite, le projet prend corps et le 13 f?vrier 1910 le tout nouveau V?lodrome d?hiver est inaugur?.

De taille monumentale, le Vel d?Hiv, tel qu?il sera tr?s vite nomm?, peut accueillir 17000 spectateurs sur des gradins de brique et de b?ton construits autour d?une piste en bois de sapin. Une immense verri?re, support?e par une structure m?tallique, abrite le tout tandis qu?un millier d?ampoules ?lectriques permet d??clairer les lieux pour des ?v?nements nocturnes. Desgrange peut se frotter les mains?: les cyclistes disposent d?sormais d?un ?crin sans pr?c?dent sur le territoire fran?ais, les spectateurs affluent en nombre et jamais son journal, devenu L?Auto en 1903, ne s?est si bien vendu.

De la piste ?? l?h?pital?!

Il manque toutefois, pour ?viter que l?engouement du public ne s?effiloche, un ?v?nement de premi?re grandeur qui fera de cette enceinte le temple du v?lo et lui donnera un label international incontest?. Desgrange se tourne alors vers le Madison, une comp?tition de six jours tr?s en vogue aux ?tats-Unis depuis les premi?res ?ditions de Boston et Chicago en 1879, gagn?es par? Charles Terront, un Fran?ais natif de Saint-Ouen qui sera le grand nom ? aujourd?hui bien oubli? de la piste en cette fin de si?cle. Une comp?tition au go?t tr?s am?ricain ? les premiers Six Jours ont pourtant eu lieu ? Londres l?ann?e pr?c?dente?? qui met aux prises des coureurs individuels durant six jours cons?cutifs sur une piste. On ach?ve bien les athl?tes?! Car c?est ? l?h?pital et dans un triste ?tat que la plupart des comp?titeurs finissent. Au point que des voix s??l?vent dans la presse et qu?il est d?cid? que le Madison sera d?sormais couru par des ?quipes de deux cyclistes.

Plusieurs villes d?Europe, et notamment Berlin, Br?me, Bruxelles et Edimbourg, reprennent ? leur compte ce type de comp?tition dans le sillage d?j? lointain de Londres. D?nomm?es Six Jours, ces ?preuves mettent en sc?ne, comme aux ?tats-Unis, des ?quipes de deux pistards cens?s tourner six jours durant sur la piste en se relayant ? l?am?ricaine d?une tape sur le cuissard. Desgrange est impatient de mettre sur pied au Vel d?Hiv les premiers Six Jours organis?s en France. Malgr? sa pugnacit?, Paris sera pourtant devanc?e par? Toulouse sur le v?lodrome de Bazacle. Une exp?rience douloureuse pour les m?ridionaux?: au bout de trois jours, le caissier s?enfuit avec la recette?!

Il faut attendre 1913 pour que les premiers Six Jours de Paris soient organis?s, du 13 au 19 janvier. ? l?image de ce qui se fait ailleurs, des loges sont install?es ? l?int?rieur de l?anneau pour accueillir bourgeois et snobs venus s?encanailler dans l?ambiance populaire d?une comp?tition anim?e par les ??pianos ? bretelles??. Pour pimenter la course, des primes sont distribu?es, et une Am?ricaine exalt?e jette des pi?ces d?or sur l?anneau de bois pour stimuler l?ardeur des coureurs. La comp?tition sera gagn?e par la paire australo-am?ricaine Alfred Goullet-Joe Fogler devant les Fran?ais Victor Dupr? et Octave Lapize, battus de quelques m?tres apr?s 4467,580 km de course?! Malgr? quelques imperfections et des longueurs qui seront progressivement corrig?es par l?apport des sprints interm?diaires, de comp?titions annexes et d?animations plus nombreuses sur la ??pelouse?? centrale, les Six Jours sont lanc?s.

Peu ? peu, la programmation se diversifie et le Vel d?Hiv accueille non seulement des comp?titions cyclistes, mais ?galement de grands combats de boxe tel le championnat d?Europe des welters gagn? le 30 septembre 1942 dans une enceinte pleine ? craquer et une ambiance de feu par le grand Marcel Cerdan face ? l?Espagnol Jos? Ferrer.

Au son de l?accord?on

Rien ne semble devoir menacer le Vel d?Hiv lorsqu?en 1959, victime de l?app?tit des promoteurs et de l?indiff?rence des pouvoirs publics, le prestigieux v?lodrome est d?truit pour laisser la place ? des immeubles fonctionnels et laids, ? l?image de cette annexe du minist?re de l?Int?rieur qui abritera la DST. Le truculent acteur Andr? Pousse, roi des Six Jours, en aura marqu? les derni?res ann?es par son talent de pistard. Son ami Jean Gabin s?en amuse?: ??T?as bien fait de faire d?truire le Vel d?Hiv, D?d?, comme ?a personne te piquera ton record du tour?!?? Un Andr? Pousse qui ?voque l?ambiance de la vieille enceinte disparue, l?accord?on omnipr?sent sous les doigts virtuoses d?Yvette Horner, les gradins emplis d?ouvriers et d?employ?s venus l? en famille, munis de casse-cro?tes au saucisson et parfois de? pots de chambre?! Ces gradins, parfois tumultueux, que l?on d?signait alors sous le mot de ??populaires?? par opposition aux tr?s co?teuses loges, situ?es aux abords de la ligne d?arriv?e, o? festoyait un m?lange interlope de personnalit?s du Tout-Paris et de malfrats. ??En bas, c??tait champagne-caviar, en haut vin du Postillon-bo?tes de sardines?? se souvient Andr? Pousse au micro de Robert Chapatte lors de la renaissance de Six Jours en 1984 dans le tout nouveau Palais Omnisports de Paris-Bercy. Une ambiance perdue pour toujours?: les Six Jours du POPB se retrouveront jamais l?atmosph?re d?antan et dispara?tront d?finitivement en 1999.

Le temps passant, ce n?est plus le souvenir de ces moments de passion sportive et de ferveur populaire qui caract?rise le d?funt Vel d?Hiv, mais celui de la rafle qui est d?sormais accol? ? son nom. Les 16 et 17 juillet 1942, sur un ordre du mar?chal Philippe P?tain relay? par Louis Darquier de Pellepoix, commissaire g?n?ral aux Questions juives, est organis?e la plus grande rafle de Juifs men?e en France. Conduite par les policiers et les gendarmes avec le concours d?agents et de v?hicules de la RATP, elle permettra l?arrestation de 12884 personnes, dont un tiers d?enfants. Tandis que certains sont directement conduits au camp de Drancy, pr?s de 7000 d?entre eux sont amen?s au Vel d?Hiv et parqu?s l? durant cinq jours sans manger et en ne disposant que d?un unique point d?eau. Une centaine de prisonniers se suicident. Les autres sont emmen?s vers les camps de transit de Beaune-la-Rolande, Drancy et Pithiviers d?o? ils partiront dans des wagons plomb?s vers les camps d?extermination nazis.

Il ne reste rien du Vel d?Hiv et des ?v?nements qui s?y sont d?roul?s, ? l?exception d?une plaque comm?morative de la rafle appos?e sur l?un des murs qui abritent la DCRI (Direction centrale du Renseignement int?rieur)** en m?moire des victimes de la barbarie. Une enceinte polici?re, comme une ironie de l?histoire?!

* Situ? ? Paris, porte Maillot, ce v?lodrome avait ?t? d?nomm? ainsi en hommage ? William Cody, alias? Buffalo Bill, qui avait pr?sent? trois ans plus t?t son fameux spectacle sur le m?me emplacement.

** La DCRI est n?e le 1er juillet 2008 de la fusion des RG (Renseignements g?n?raux) et de la DST (Direction de la Surveillance du Territoire).

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