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Liban: la destruction créatrice

Le pays était, il y a encore quelques jours, ravagé par de terribles incendies, sorte d’allégorie de la grave incompétence du gouvernement. Son degré d’impréparation et sa gestion calamiteuse de ces feux ayant ravagé des pans entiers du territoire libanais furent choquants, et pitoyables. Hélicoptères extincteurs cloués au sol faute de maintenance, pompiers volontaires luttant jour et nuit sans même bénéficier de nourriture ni de soutien basique assuré par l’Etat, ne furent que les signaux les plus visibles – et les plus scandaleux – de cette lamentable gouvernance d’une nation qui se distingue pourtant par une société civile produisant de brillants cerveaux, intellectuels, femmes et hommes d’affaire. C’est, du reste, l’élan de solidarité des citoyens et leur organisation qui eurent raison de ces feux qui révélèrent, en creux, les aberrations du système politique libanais vicié jusqu’à la moelle dont la défaillance est désormais au stade terminal.

Comment un gouvernement qui ne taxe pas la spéculation immobilière, comment un Etat qui paie 7% sur les dépôts bancaires en dollars et 12% sur les dépôts bancaires en Livres, comment des politiciens menant grand train qui font néanmoins fi de la récession subie par leur pays, comment des responsables indifférents à des stations d’essence et à des distributeurs de billets de banque en cale sèche, peuvent-ils décemment taxer les usagers de l’application Whatsapp, majoritairement utilisée par les plus pauvres comme moyen de communication privilégié ? Pays au monde ayant la dette publique la plus élevée rapportée à son P.I.B. (151% en 2018), le Liban est également celui où les inégalités règnent en maîtresses absolues puisque les 0.1% du sommet de la pyramide sont plus riches que la moitié de la population la plus pauvre ! Que les 10% les plus aisés au Liban ont augmenté, en une quinzaine d’années, leurs revenus de 10% tandis que les 50% les plus pauvres ont vu les leurs diminuer d’autant sur la même période. La conception du pouvoir des élites de ce pays consiste ainsi à taxer davantage le pauvre et à emprunter encore et toujours plus dans le seul et unique but de s’accrocher au pouvoir – et à le transmettre à ses descendants – tandis que le territoire abrite la quantité la plus importante de réfugiés syriens et que le nombre de palestiniens disséminés dans des camps à travers le pays atteint 10% de la population libanaise.

Cette révolte populaire libanaise n’est donc évidemment pas causée par la taxation d’un service de messagerie, mais plutôt à des citoyens ne recevant l’électricité et l’eau publiques que quelques heures par jour, à près d’une moitié de jeunes libanais sans emploi digne de ce nom, à une éducation publique défaillante, à des délits laissés impunis grâce à des «pistons» ou à de la corruption… Ce Liban, qui a réglé jusqu’à présent ses crises par davantage de statut quo ayant à son tour accentué blocage et pourrissement, semble vouloir à présent renverser la table. Rendons, pour cela, grâce à la société civile libanaise – vigoureuse et bien réelle – qui dépasse enfin l’inertie de ses communautés respectives et qui semble enfin vouloir changer de formule.

 

Michel Santi

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