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L’extraordinaire diversité des langues de France

Sauf à vouloir se quereller sur un sujet sensible, il est impossible de dire combien de « langues » sont parlées dans notre pays. Nombre de locuteurs revendiquent en effet ce statut pour leurs langages favoris qui apparaissent à d’autres comme des « patois » ou des « dialectes » dérivés d’une langue régionale dominante. Mais une chose est sûre, leur diversité sur un aussi petit territoire est assurément étonnante…

De la même manière que la France métropolitaine offre une très riche palette de paysages et d’habitats ruraux – cf. L’extraordinaire diversité des paysages de France (avril 2018) et L’extraordinaire diversité des villages de France (mars 2016) –, notre pays peut s’enorgueillir d’une diversité de langues régionales rare en Europe sur une superficie aussi peu étendue*.

Cette diversité s’explique par le fait que la France est tout à la fois un carrefour d’influences dont les racines plongent très loin dans l’histoire des civilisations, et une nation qui a progressivement assimilé des territoires de culture étrangère majoritairement situés sur ses marches extérieures continentales. Ces territoires sont venus ajouter leur propre héritage linguistique à celui du cœur de France où la langue gallo-romane d’oïl s’est, au fil du temps, imposée pour – principalement sur la base des dialectes francilien, orléanais et tourangeau –, constituer l’ossature du francien puis du français officiel. On pense notamment, concernant ces territoires de culture étrangère, aux provinces de langue flamande, germanique, corse, catalane, basque et bretonne, mais aussi aux nombreux terroirs de langue d’oc qui, siècle après siècle, ont été, dans le sud du pays, progressivement intégrés à la couronne de France puis à la république française pour parvenir à la carte linguistique que l’on connait de nos jours.

On compte en France métropolitaine de nombreux « parlers » différents dont une dizaine sont reconnus comme des langues régionales. Ce sont (dans l’ordre alphabétique) l’alsacien, le basque, le breton, le catalan, le corse, le flamand, le francique lorrain (ou platt), le franco-provençal (ou arpitan), le gallo et l’occitan.

Presque toutes sont des langues « unifiées » qui, grâce au travail de linguistes et à l’évolution concomitante de l’usage des locuteurs, ont bénéficié d’une synthèse de plusieurs dialectes locaux dont certains sont encore pratiqués ici et là. Parallèlement à ces langues – dont plusieurs sont transfrontalières –, de nombreux dialectes de langue d’oïl ont survécu à l’émergence du français et continuent d’être utilisés par des locuteurs, à l’image du lorrain, du picard** ou du wallon – lui aussi transfrontalier –, pour ne citer que ceux-là.

En 2013, un rapport ministériel soulignait que 6 langues régionales métropolitaines sont encore utilisées couramment par un nombre significatif de locuteurs : l’alsacien-francique, le basque, le breton, le catalan, le corse et l’occitan. Autrement dit, un couple de langues germaniques, une langue celtique et trois langues romanes, ainsi qu’une langue totalement atypique qui constitue ce que l’on nomme en linguistique un « isolat » : le basque***.

Contrairement à toutes les langues citées, mais également à toutes celles que l’on rencontre en Europe, l’« euskara » était déjà présente plusieurs milliers d’années avant notre ère, et par conséquent avant l’émergence des premières souches indo-européennes. Cette langue étonnante à bien des égards demeure le seul isolat linguistique vivant de notre continent ; elle constitue donc à ce titre un élément de patrimoine extraordinaire dont la survivance est à mettre au crédit des générations de Basques qui ont su résister à toutes les tentatives d’assimilation.

À toutes ces langues et dialectes de notre territoire métropolitain, qui totalisent encore environ 3 millions de locuteurs réguliers, il convient d’ajouter celles et ceux des départements et territoires d’outre-mer. Lorsqu’on évoque ces parlers lointains, c’est évidemment au créole à base lexicale française que l’on pense en premier. Un créole qui se décline principalement en variantes guadeloupéenne, guyanaise, martiniquaise et réunionnaise. Moins connues en métropole, les différentes formes du tahitien en Polynésie et les dialectes kanak de Nouvelle-Calédonie contribuent à la richesse du patrimoine linguistique français.

8 langues régionales sont enseignées officiellement dans le cadre des académies de l’Éducation nationale concernées : l’alsacien et le francique, le basque, le breton, le catalan, le corse, le créole, l’occitan et le tahitien. Mais seulement 6 d’entre elles sont admises au baccalauréat comme « langue vivante », le créole et le tahitien étant de facto réduits, comme nombre d’autres idiomes métropolitains, au seul champ des options, ce qui rend peu incitatif l’intérêt de leur enseignement. Cela fait de ces langues et dialectes des victimes de la réforme Blanquer. Et cela malgré : d’une part, l’action constante de l’Union européenne pour les protéger et en favoriser la pratique ; d’autre part, la mise en garde de l’Unesco qui considère, non sans raison, que les langues régionales françaises sont « menacées d’extinction ».

L’’Éducation nationale étant trop frileuse, et à bien des égards défaillante, l’enseignement des langues régionales est fort heureusement, et le plus souvent de manière performante, assurée par des associations qui ont ouvert des écoles bilingues dont certaines fonctionnent en immersion. C’est notamment le cas des iskatolas basques regroupées au sein de la fédération Seaska, des skolioú Diwan en Bretagne, des bressolas catalanes, des calandretas occitanes. En Alsace, en Corse et outre-mer, le bilinguisme est assuré par l’Éducation nationale dans un cadre traditionnel non immersif.

L’ensemble des langues régionales et des dialectes que compte notre pays constitue une très grande richesse patrimoniale. Tout devrait être mis en œuvre pour valoriser cette richesse et encourager les démarches visant a minima à maintenir les effectifs de locuteurs réguliers. Il ne semble malheureusement pas qu’il faille compter sur les pouvoirs publics pour mettre en œuvre de manière zélée les objectifs de la Charte européenne de 1992. Par chance, nombre des locuteurs régionaux, par leur engagement associatif, sont d’excellents vecteurs de la vitalité de ces langues et des manifestations qui leur sont dédiées. Ce dynamisme militant suffira-t-il à enrayer la lente érosion des langues parlées par tant de générations de nos aïeux ? Espérons-le !

L’exemple le plus remarquable en la matière est la Suisse, dont la superficie est 13 fois plus petite que celle de la France métropolitaine. La confédération helvétique compte pourtant 4 langues officielles – l’allemand, le français, l’italien et le romanche – dont 3 sont, il est vrai, assez proches car d’origine romane.

** Le picard est l’un des dialectes de langue d’oïl dont les locuteurs sont les plus actifs pour obtenir le label de « langue régionale » au même titre que le gallo des marches bretonnes qui, lui, en bénéficie.

*** Cf. La famille basque.

À lire également, en rapport avec les parlers régionaux :

Une discrimination peu connue : la « glottophobie » (juin 2020)

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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