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Lettre ? Pierre Foglia

J’ai souvent vant?, publiquement, vos bons talents de chroniqueur de la vie quotidienne. Foglia, votre immense public est garant de cette amusante facult? de jacasser avec esprit. Mais voil? qu’un bon matin r?cent, purisme ?tonnant chez vous, vous joignez le peloton des afflig?s de notre fran?ais qu?b?cois.

Maudit verrat qu’on parle mal ! Tautologie ? ?vidence ? Personne d’un peu instruit ne va vous contredire, j’en suis. Bon, on parle pas bien pantoute. L’?l?ve et aussi sa ma?tresse d’?cole et les parents aussi bien s?r. On est bien d’accord. Mais c’est bien court, de l’ordre du simple constat. ?a cr?ve les… oreilles. Mais oui. Je viens pourtant vous implorer de ne jamais oublier les racines de ce mal-parler, de ce mal-?crire aussi. On lit l?-dessus que ?a va mal aussi aux ?tats-Unis, en France aussi. Partout alors ? Mais, ici, au Qu?bec, il y a des faits t?tus qui ne font qu’augmenter, encombrer, cette situation apparemment universelle : les jeunes s’expriment mal.

Ne jamais l’oublier : le fran?ais au Qu?bec a ?t? durant des si?cles une langue « secondaire », sans importance. Diminu?e et m?pris?e. L’outil des pauvres, des domin?s, de ceux qui ne contr?laient rien. En dehors des rares esprits forts – les Buies, Asselin, Fournier, etc. – le peuple de colonis?s que nous ?tions n’?tait jamais stimul? sur le sujet de la langue fran?aise. Pierre Foglia, vous avez bien que nous venons d’une majorit? de paysans pauvres, de cultivateurs archimodestes, d’ouvriers souvent illettr?s quand ce n’?tait pas des analphab?tes.

Les temps ont chang?, c’est vrai, mais nous tra?nons ce vilain h?ritage et tr?s visiblement. Mon p?re, fils d’habitant, disait to? pis mo?. Je ne reprocherai ? personne de vouloir corriger nos lacunes ou de souhaiter du changement. Je reprocherai toujours ? ces surveillants bien intentionn?s de jouer les amn?siques. D?s la d?faite (pri?re de ne plus dire la conqu?te) de la Nouvelle-France, notre langue fran?aise ?tait condamn?e. Sans la tr?s grande peur de nos conqu?rants face aux patriotes « ind?pendantistes am?ricains » qui r?daient ? nos fronti?res, les victorieux Anglais nous auraient men?s, et rapidement, ? la totale assimilation, cela est s?r et certain. Fini le fran?ais en Am?rique du Nord ! Nous parlerions tous l’anglais aujourd’hui. Donc, le peuple Qu?b?cois parle fran?ais, un certain fran?ais, r?alis?. Ce « miracle » ?tonne absolument les visiteurs de l’Europe, surtout de la France mais… il n’est pas pur. Il serait ?tonnant qu’il en soit autrement, Pierre Foglia. Vous, fils d’?migrant italien exil? en France, qui vivez au Qu?bec depuis si longtemps, je vous implore de ne pas oublier cette histoire lourde, difficile, fragilisante. Les racines de notre mal.

Sans cesse il y a eu des tentatives de nous diminuer, de nous diluer ; je gage que vous connaissez bien ces ?pisodes de racisme, ces efforts de francophobie pure. Tout cela ne faisait rien pour valoriser le fran?ais. Tant des n?tres se sont carr?ment assimil?s, hors les fronti?res qu?b?coises et aussi ? l’int?rieur du pays. Le speak white d’il n’y a pas si longtemps dans le grand Montr?al -o? vit la moiti? des Qu?b?cois- fut per?u par plusieurs non pas comme une insulte mais comme une simple et fatale r?alit?. Triste v?rit? !

Il y a eu progr?s depuis la vitale loi de Camille Laurin et bien plus nombreux qu’on pense sont ceux, mieux instruits d?sormais, qui s’amusent simplement du jargon des « T?tes ? claques », une parlure qui fait rigoler la France. Ainsi, notre pauvre langue maternelle, le joual, devient, mais oui, comme un exotisme que nous ch?rissons ! Eh oui, nous gardons une sorte d’affection pour ce patois. Patois que, en passant, vous faites bien d’utiliser vous-m?me ? l’occasion, une couleur ajout?e fort sympathique ! Tout cela dit, cessons l’accablement et le masochisme, ?vitons de jouer un noir fatalisme ? la mode du jour. ? mesure que, collectivement, nous reprenons confiance en nous, il y a nette am?lioration.

D?j?, il arrive assez souvent, lunettes noires enlev?es, que nous nous surprenons d’entendre un peu partout, dans la rue ou dans une cour d’?cole, un bon niveau de fran?ais parl? et ?crit ; cela m?me dans le modeste monde des ouvriers. Facile de v?rifier, de comparer et d’appr?cier les progr?s si on examine des documents d’archives -sonores et visuels.

Nous ?mergeons davantage chaque jour de la noirceur culturelle historique. Celle d’un triste pass? relativement r?cent. D’avant 1960. ?poque bien connue quand tous les Canadiens de langue fran?aise ?taient per?us par nos bons ma?tres anglos en porteurs d’eau et scieurs de bois. Allons, admettons-le. M?me s’il y a certainement place pour davantage de progr?s. Vive l’espoir ! Sus au pessimisme ambiant ces temps-ci.

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