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L’été de la désinformation (11) : courtage, espionnage et antisémitisme (d)

Comme on a pu le voir dans le précédent article, les responsables des sous-marins russes comme américains ont dépensé des fortunes pour se rendre moins bruyants au fond de l’eau, à l’aide de différentes techniques. A ce jeu-là, les américains avaient pris une bonne longueur d’avance, dans les années 70 et 80, les engins étant invariablement et nettement moins sonores que leurs équivalents russes, plus « rustiques ». Jusqu’à ce qu’apparaisse chez les russes l’OVNI des mers qu’est le type Akula, sorte de « Ferrari des mers à moteur électrique« , pour les capacités et le faible bruit de fonctionnement.  Une arrivée qui avait surpris outre-atlantique, qui pensait avoir tout fait pour empêcher les russes d’obtenir la technologie très élaborée permettant de telles performances, grâce à l’installation d’un organisme spécialisé obligeant les pays susceptibles de posséder ces technologies de les transmettre au bloc soviétique.  Mais des firmes industrielles, plus par appât du gain qu’autre chose ont réussi à contourner ce blocage, et parmi elles, une société française…

akula1On en est donc à des sous-marins russes qui font toujours plus de bruit que leurs collègues US… lorsque ces derniers découvrent avec effroi dès 1984 l’existence du K-284, le premier de la gamme Akula (Project 971), surnommé  « Щука-Б – Shchuka-B » (ici à gauche) lancé le 16 juin 1984 et mis en service le 30 décembre de la même année.  Des sous-marins en acier mais fabriqués selon les mêmes normes et les mêmes dimensions que la série prévue en titane et qui s’était arrêtée à deux exemplaires, en raison des coûts faramineux de production.  L’engin montre un design très étudié et très affiné, signé Georgiy Nikolayevich Chernishov, l’ingénieur en chef de la série des Viktor (Project 671RT Syomga), auxquels ils ressemblent en effet (la production des Victor I avait été arrêtée car ils étaient justement trop détectables, remplacés par des modèles III !). « Au niveau des émissions sonores, il est réputé plus silencieux que les sous-marins de la classe Los Angeles, au moins à faible vitesse » en dit Wikipedia. En plus de ça, son équipement électronique aussi à fait un sérieux bon en avant (ici son sonar avant cylindrique et là ces capteurs sur la voile centrale et ici ceakula-propellerux sur la coque).  Un bon en avant technologique, qui signifie surtout que les russes… savent donc faire en 1988  des hélices en pales en forme de sabre, comme celles qui équipent les sous-marins de la classe Los Angeles ! Ils ont abandonné le double arbre et leur hélice unique est de forme très sophistiquée.  Les américains sont effondrés, car ils ont tout fait pour éviter que les russes ne puissent fabriquer ce genre d’hélice (ici le modèle précédent, d’un Viktor III, on constate vite la différence)… Ici à droite une photo du Gepard (project 971M) sortant de son atelier de chez Sevmash huit ans après sa mise en cale (1991 et 1999), une sortie qui confirme le dessin torturé de l’hélice, qui lui offre des décibels en moins.  Une formule qui tient toujours dans le temps : en 2015, cet exemplaire a entièrement été remis à niveau après 14 ans de service.

La surprise de 2012 ?

gertzEn 2012 encore, c’est encore un Akula (ou un Sierra II) qui fabrique une rumeur propagée par The Washington Free Beacon, au style plus qu’agressif.  Un de ces espions russes aurait visité tout le golfe du Mexique en restant indétecté pendant un mois, paraît-il. Problème : indétecté… et quand même aperçu ? Ou pas ? La rumeur du journal, rédigée par Bill Gertz, va vite faire le buzz, comme toute nouvelle surprenante sur le net.  Le problème, c’est qu’il n’y a effectivement rien pour l’étayer.  Surtout que le journal a laissé un autre indice compromettant pour lui-même  : « l »incursion sous-marine furtive dans le Golfe a eu lieu en même temps que les bombardiers stratégiques russes ont fait des incursions dans l’espace aérien réglementé américain, près de l’Alaska et en Californie, en juin et juillet, ce qui met en évidence une affirmation militaire croissante de Moscou. La patrouille du sous-marins expose aussi ce que les responsables américains ont dit des lacunes dans la guerre anti-sous-marine et de surface des forces américaines qui font face à des coupures dans le cadre du plan de l’administration Obama pour réduire les dépenses de défense de 487 milliards de dollars au cours des 10 prochaines années. » Il n’y avait certainement pas eu de sous-marin à cet endroit, mais il y avait bien des militaires américains prêts à tout pour garder leurs budgets… leurs postes, et leurs salaires.  Le FreeBeacon étant de tendance conservatrice, il est vrai !  En réalité, il n’avait fait que reprendre l’annonce de 2009 faite celle-là par le U.S. Northern Command (NORTHCOM) évoquant ce genre de patrouille russe ! Chez RT, en 2012, le précurseur de Sputnik, ils l’avaient bien compris, attribuant à l’US Navy l’annonce (« Defense officials say that »)… alors qu’elle était signée Gertz, spécialiste du ragot de Défense !

Un organisme de contrôle contourné

Les russes, manifestement, avaient acquis avec ce type de sous-marin une technologie qu’ils ne possédaient pas jusqu’ici.  Les américains avaient pourtant bien veillé à ce qu’ils n’en héritent pas, grâce notamment à la création du COCOM dont l’historique est racontée ici : « dès le début de la « guerre froide », les USA ont engagé des conversations bilatérales avec la France, l’Italie, le Royaume Uni, les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg pour créer un groupe consultatif informel constitué de représentants gouvernementaux afin d’éviter les détournements de matériels stratégiques vers les pays du bloc soviétique. En 1950, en s’adjoignant un secrétariat permanent, ce groupe consultatif a évolué en « Comité de coordination pour le contrôle des échanges multilatéraux » (sigle anglais COCOM) ; auxquels se sont joints ultérieurement, le Canada, le Danemark, l’Allemagne, le Japon, l’Australie, l’Espagne, la Grèce, l’Australie , Portugal et la Turquie. Quatre des six pays fondateurs du COCOM se sont partagés les rôles clés, à savoir : la présidence italienne, le personnel britannique, le siège américain (ambassade des USA à Paris), vetrovles réunions exclusivement en France, et le bilinguisme anglais/français ». En 1983, l’affaire Farewell (à droite Vetrov à Paris), décrite à Reagan par Mitterand en personne, ravive les craintes (130 espions russes sont priés de rejoindre leur pays par la France), et le COCOM se renforce encore. Pour accroître la lutte contre les transferts de technologies vers les pays de l’est. Le procédé est simple : aux Etats eux-mêmes de surveiller les demandes d’export de matériels capables de donner aux russes une meilleure technologie : « ces exportations étaient proposées par les états membres à la suite des demandes de licence de la part de leurs industriels, mais elles étaient souvent refusées après avis défavorables des gouvernements ou de leurs services de renseignement ».

La France, en 1981 découvre beaucoup de choses…

518y-elyafl-_ac_sy220_Avant même Farewell, et après également, l’équipe Mitterrand arrivée au pouvoir en 1981 avait constaté déjà cet espionnage industriel russe plutôt tenace.  Ce que décrit très bien ici Douglas E. McDaniel dans « United States Technology Export Control: An Assessment« . « L’effort de contrôle des exportations de la France a été réorganisé en 1981 ainsi que la mise en œuvre d’une nouvelle réglementation régissant la technologie à double usage. Une liste classée de technologies de base particulièrement critiques a également été établie. Pendant les années 1970, les politiques de contrôle des exportations avaient gagné en France une réputation permissive  sans tenir compte des règles du COCOM, et du captage des ventes des alliés. Les preuves suggèrent que la réorganisation de 1981 a eu lieu à la suite des révélations de l’espionnage soviétique contre les industries de haute technologie française, qui a étourdi Mitterrand et les quelques administrateurs chargés des contrôles à l’exportation. Dans le cadre de la réorganisation de 1981, les technologies particulièrement critiques sont désormais examinées par le Comité de surveillance interministériel présidé par un membre du bureau du premier ministre. Selon les témoignages, le comité comprend les ministères de l’Industrie, des Affaires étrangères, des Finances et de la Défense, ce qui donne la marge d’une voix dans les décisions de contrôle pour la première fois, et un peu d’équilibrage des préjugés favorables au commerce ». En somme, ce n’est pas la gauche qui a favorisé la fuite de matériels sensible, nous dit un observateur… américain.

La France mal préparée législativement

7761567776_vetrov-et-un-collegue-du-kgb-photographies-par-le-renseignement-canadienLa France renforce donc sa surveillance après l’affaire Farewell (ici à gauche Vetrov et un collègue du KGB photographiés par le renseignement canadien), pensant ainsi limiter la casse (mais il est déjà trop tard comme on va le voir plus loin), et décide de vérifier davantage l’export par des sociétés françaises de haute technologie sensible :  « A l’époque de l’affaire Farewell, la réglementation en matière de « contrôle de la destination finale » existait en France sous forme d’un avis aux importateurs et aux exportateurs publié au journal officiel de la république française (JORF) en 1976. Ce texte publiant la liste de biens soumis à contrôles établie par le COCOM était fondé sur un décret de 1944 dont le but était d’instituer une protection du commerce extérieur du fait de la situation économique précaire du temps de la libération. Ce décret se référait à une loi de 1938 relative à l’organisation de l’économie en temps de guerre. Compte tenu du formidable développement de l’informatique et des technologies militaires au début des années 80, la réglementation en vigueur était devenue totalement obsolète, mal comprise et passée dans l’oubli. De plus, son fondement juridique était particulièrement contestable. Les autorités françaises se sont ressaisies en publiant au JORF l’avis aux importateurs et aux exportateurs du 5 décembre 1985 contenant la liste des produits stratégiques d’une centaine de pages révisée cette année là au COCOM ». En résumé, les textes de lois françaises datant de 1944, étant non révisés, constituaient en eux-mêmes de vraies passoires à exportation ! Les matériaux requis valant leur pesant d’or, les russes étant près à dépenser des sommes folles, cela avait pu attirer des industriels français, avides de se faire rapidement des bénéfices juteux. Dans le texte cité, pourtant, les relations France-USA sont décrites comme plutôt bonnes, dans le domaine des armes, mais un peu moins sur les transferts de technologie : « La plupart des fonctionnaires (français) conviennent que cela fonctionne comme un« club de gentlemen », et que, compte tenu de son statut officieux, il fonctionne plutôt bien. Aucun gouvernement ne tergiverse sur les questions de la nécessité de contrôler les exportations d’armes vers les pays communistes pour des raisons de sécurité nationale; la majeure partie de la critique de COCOM provient de son désir limiter les exportations de technologies à double usage, en particulier à la lumière des industriels critiques actuels de la liste ». Les français, industriellement, voient aussi dans le COCOM un moyen pour les USA d’emporter des marchés ailleurs, selon leur bon vouloir.  Ainsi les Français sentent qu’il y a beaucoup d’hypocrisie dans COCOM, et ils le résument ainsi : « si je ne peux pas avoir ce que vous avez, je vous empêche de le vendre, jusqu’à ce que moi j’acquiers le produit ».
La fraiseuse numérique sous 5 axes, la clé du silence sous l’eau

5-axesPour fabriquer une hélice pareille, les américains s’étaient offert des machines de précision japonaise: des fraiseures numériques signées CNC-300 Toshiba, à machines outils à cinq axes coordonnés simultanément (ici un bon exemple d’une machine 5 axes chez. Chicago Mold Engineering, là une Okuma à 5 axes, ou ici pour voir les déplacements à la fois du berceau-support et de la fraiseuse) Toutes estampillées « NC », pour « numerical control », c’est à dire gérées par ordinateur.  Ce matériel figurait donc obligatoirement dans la liste des « exportations à double usage » à proscrire impérativement.  Or en juillet 1987, un énorme scandale éclate aux USA : ces machines, justement, gérées par des ordinateurs norvégiens de chez Kongsberg Vaapenfabrikk (gérées par  deux logiciels appelés HAL et NMG, tournant sur ordinateurs dont pas moins de 147 qui avaient été vendus au total) auraient bel et bien été transférées en URSS, malgré le veto du COCOM.  La plainte américaine vise alors un dénommé Bernard Green, responsable de la vente un ancien de chez Konsberg.  Les norvégiens, placés au pied du mur, font aussitôt leur propre investigation : « selon l’enquête norvégienne, dirigée par Tore Johnsen, un enquêteur norvégien ancien combattant et chef de la police dans la ville de Drammen, en dehors d’Oslo, Kongsberg a été un fournisseur à l’Union soviétique depuis 1974. Entre 1974 et 1976, la société a vendu les Russes 32 contrôleurs assez basiques, appelés CNC-300, qui étaient capables de fonctionner sur quatre à cinq axes simultanément ».

5-Axis Part - Impeller
5-Axis Part – Impeller

« L’équipe de Johnsen a conclu que Kongsberg ne pouvait pas être tenu entièrement responsable de la vente, cependant, en raison d’un malentendu entre le Cocom et les autorités norvégiennes au sujet de des règles qui  régissaient l’équipement ».  Mais la vente a aussi inclus 105 contrôleurs plus sophistiqués encore, avec des NC-2000. Et là, pas toujours directement par la Norvège : « dans certains cas, M. Johnsen a trouvé que les contrôleurs ont été envoyés à l’Union soviétique directement. Mais le plus souvent ils ont été envoyés à des clubs de pays tiers et intégrés à leur équipement. Parmi les entreprises impliquées dans ces transferts, le rapport accuse Innocenti  en Italie, Schiess et Donauwerke en Allemagne de l’Ouest, Ratier-Forest et Toshiba ». Aîe, voilà que la France hérite elle aussi du scandale !

L’histoire, côté japonais

toshiba-2000En juin 1987, le Christian Monitor donne un éclairage intéressant sur l’affaire des hélices soviétiques. C’est bien le forcing du KGB qui était à l’origine de tout. Et un organisme de contrôle, prévenu en 1985, n’avait rien fait selon Mr. Kumagai, l’ancien responsable à Moscou d’une petite firme japonaise, Wako Koeki :  « Kumagai parle dramatiquement de ses contacts soviétiques. Par exemple, chaque fois qu’un homme d’affaires soviétique, Igor Alexandrovich Osipov, est venu au bureau de Moscou de sa compagnie, Kumagai dit qu’il en tremblait. M. Osipov était nominalement le vice-président de Technology Import Machine Corporation (TMI). En réalité, comme le dit Kumagai, Osipov était un agent du KGB était toujours intéressé par des « choses spéciales ». toshiba-2000-bSelon Kumagai, Osipov a posé des questions sur la possibilité d’exporter divers articles interdites par la réglementation du COCOM. Lorsque Osipov est revenu l’appeler, Kumagai a dit qu’il était difficile de dire non. En refusant une certaine proposition, nous devions être prêts à nous voir retirer l’ensemble du marché  ». A l’automne de 1980, Osipov est venu voir Wako Koeki Avec ce qui se révéla être sa meilleure « demande spéciale » :  » Nous voulons un robot qui fabrique des hélices pour les grands navires. Le Japon est un géant de l’expédition (maritime).. Vous devez avoir ce genre de machine ‘‘ Finalement Kumagai atteint la décision difficile d’exposer l’affaire au grand jour. En décembre 1985, après avoir abandonné à la fois Moscou et son emploi chez Wako Koeki, il a écrit sa lettre à COCOM, créant l’étincelle qui a conduit à la découverte de l’affaire Toshiba, selon des responsables américains et japonais. La lettre, par la suite combinée avec le renseignement américain, a finalement persuadé les autorités d’agir, affirment les fonctionnaires japonais ». (nota : Osipov dirige aujourd’hui « Mozaika », une société de location de garages à Petrozavodsk). En 3 photos, une Toshiba-Shibaura MPC à 5 axes. Ici une BTU 14 5 axes  à l’ouvrage aux USA, là une 5 axes BMC 10B.

 

L’étau se resserre autour de la société Machines Francaises Lourdes (MFL) :

presse-us-1987Le 9 septembre 1987, le New-York Times nomme la société française plus précisément (la presse US embrayant): « la participation de Forest-Liné, filiale de Machines Francaises Lourdes (MFL), basée à Paris, France, ajoute à la liste des pays soupçonnés d’expédition des biens de haute technologie à l’Union soviétique qui ont aidé la marine soviétique pour construire des sous-marins silencieux. Jusqu’à présent, seuls le Japon et la Norvège étaient soupçonnés. L’envoi de Forest-Liné, qui date de la fin des années pourrait aussi résoudre un mystère qui entoure encore le scandale Toshiba: Pourquoi les Russes ont-ils  montré des signes de succès dans la fabrication d’hélices silencieuses de sous-marins avant même l’installation d’équipements de fraisage plus sophistiqués de Toshiba ? », note le journal, qui a effectivement trouvé la faille. La réponse française reste plus que molle à ces accusations : « un porte-parole de l’ambassade française à Washington, Jean-Claude Brodbeck (« secrétaire des affaires étrangères honoraire« , noté ici au « 7eme échelon »), a déclaré que, au mieucarte-visitex de sa compréhension  » les machines Toshiba étaient beaucoup plus sophistiquées  » que celles fournies par Forest-Liné.. «  ce qui laisse entendre aussi que les autorités françaises avaient su… et avaient laissé faire, au grand dam des accords passés avec le COCOM.  A noter que « MFL est une société holding créée en 1983 à la suite de la fusion de plusieurs producteurs de machines-outils en deux filiales de production, Forest-Liné et Berthiez Saint­ Étienne. La structure du groupe a été complétée par deux entreprises de commercialisation aux États-Unis MFL Inc. et Goldsworthy.  Forest-Liné (FL) spécialisées dans les fraiseuses ; avait alors comme effectifs : 602 personnes ; et réalisait un chiffre d’affaires de 376 millions de francspour  71 millions de francs français de pertes ordinaires ; depuis 1983, « FL » avait subi des pertes ordi­naires d’un montant de 191 millions de francs fran­çais ». Le « Forest Line Company Group » avait un bureau à Moscou jusqu’en novembre 2001. Il était dirigé par le dénommé Sergei Albertovich Kiselev.

La droite française visée ?

La première machine livrée datant de 1976, cela excluait un rôle politique joué par l’arrivée de la gauche au pouvoir… 5 ans après. Ça tombait pile sur Chirac, Premier ministre, de 1974 à 1976  !!! « Selon les enquêteurs américains, Forest-Liné a reçu sa commande de fourniture des équipements d’une agence soviétique d’importation en 1974 ou en 1975, après que les Russes aient d’abord pris contact avec Toshiba. Lorsque Toshiba a refusé à vendre les machines de fraisage à Moscoimagesu, en disant que de telles exportations vers le bloc soviétique étaient interdites Forest-Liné a reçu la commande pour les machines, qui avaient cinq axes indépendants. » La liste des exportations de Forest-Liné figure ici : en 1975-1976, on note en effet pas moins 23 envois pour des CNC 300 pour Stankoimport, 4 pour Leningrad (déjà des fraiseurs pour hélices), puis 9 pour les chantiers de la Baltique, plus 12 envois vers l’énergie atomique russe, et une reprise en 1983-1984 avec un envoi de NC2000 à Sverdlovsk (aux chantiers de sous-marins) et Sverdlovsk, et 3 ou 4 à Volgodonsk (pour les besoins atomiques)… La suite de l’affaire, c’est un bouquin assez exceptionnel (ici à droite) qui nous le décrit.  Ecrit par un Reaganien très remonté contre la France, mais qui pour le cas est assez savoureusement écrit.  En attendant, on peut admirer cette compilation amusante de produits russes copiés à partir de produits de l’Ouest…

Un COCOM qui marche sur des œufs, politiquement

timmermanMais laissons donc Kenneth R. Timmerman (l’ami de John Bolton, et de James Woolsey, ancien directeur de la CIA : il est donc bien de bonne droite…toute !!!) nous raconter ce qui s’est passé, selon lui : « au moment où Bryen (l’adjoint au secrétaire à la Défense US) avait le premier évoqué l’affaire Forest-Liné avec les Français, en avril 1987, les membres du Congrès étaient en train de fracasser les radios Toshiba avec des massettes sur les marches du Capitole des États-Unis, parce que le Pentagone venait de révéler que les machines-outils Toshiba équipée de contrôleurs informatiques numériques de la firme norvégienne Kongsberg, avaient été utilisés par les Soviétiques pour faire de nouvelles hélices pour leurs sous-marins lanceurs de missiles balistiques sophistiqués. Le COCOM et le  transfert de  technologie étaient devenus une histoire majeure.  Même la presse française en avait parlé.  Après que Bryen ait parlé discrètement avec des fonctionnaires français proches de Forest-Liné, le ministère français des Affaires étrangères a pris l’initiative sans précédent de présenter des excuses devant d’autres délégués du COCOM pour les ventes de Forest-Liné de la fin des années 1970, en faisant valoir que la France avait été une victime, « comme d’autres avant elle, de la détente. C’est la façon dont quelques contrats,  dont la gravité reste à prouver, ont pu échapper à notre vigilance», avaient déclaré les Français.  En octobre 1987, les responsables français du COCOM ont dit à Bryen qu’ils étaient en train de rédiger une nouvelle législation pour combler les lacunes dans leurs lois sur le contrôle des exportations qui permettrait de s’en prendre à Forest-Liné et à d’autres techno-bandits, mais ils avaient besoin de temps. « Soyez patient et vous serez agréablement surpris, » lui avaient-ils dit.  Aux Etats-Unis, deux hommes suivent l’affaire de près :  « le secrétaire à la Défense Fred Ikle. L’homme qui était en pointe pour alerter les français sur ce cas et d’autres était son adjoint, le Dr Stephen Bryen » note Timmerman.

Après les sous-marins, les Mig

mig-29Patients, pendant ce temps, les américains ? Le 25 août 1988, nouvelle charge américaine sur la firme française: « Forest-Liné, une société française soupçonnée de vendre des dizaines de machines de fraisage sophistiquées à l’Union soviétique pour une utilisation dans la fabrication de chasseurs MiG, est sous enquête par le Pentagone, a confirmé jeudi le porte-parole du Département de la Défense  . «L’enquête porte sur le détournement présumé de dizaines de machines de fraisage très sophistiqués pour les utilisateurs militaires de l’Union soviétique,« le porte-parole, a dit Fred S.Hoffman.
«Nous croyons que les machines ont été utilisées dans le programme de chasse MiG soviétique »
(le Mig-29, à l’époque).« mig29 Lors d’une réunion de petit déjeuner mercredi avec les journalistes de défense, Bryen a refusé de nommer la société ou le pays impliqué dans le nouveau cas de vente aux Soviétiques, mais un autre gouvernement l’a identifié comme étant Forest-Liné ».  Visiblement, Washington tenait à ménager les français (le gouvernement mouchard étant le Japon, qui se défendait alors avec le cas de Toshiba sur le dos) !  Les craintes américaines s’estomperont en 1986 lors de la visite en Finlande, à Rissala, du premier Mig-29 vu à l’extérieur de l’URSS.  L’engin n’avait aucun matériau composite comme composant, et il demeurait de conception très rustique, en réalité.

mig29-dec

Menaces , puis apaisement, mais pas pour longtemps…

bryenMais le même Bryen (il est aussi de l‘AFBSF, l’American Friends of the U.S.-Israel Binational Science Foundation) constatera de lui-même que de vouloir ménager les français était contre productif, toujours selon Timmerman.  Au début, pourtant, ça s’était bien présenté pourtant : « En même temps Bryen avait appris des français que le Ministère chargé des exportations était fermement opposé à d’autres lois de contrôles plus stricts.  Aussi, après avoir avoir statué sur le cas de Toshiba, à la conférence de presse, il a dégainé une menace voilée : seule une coopération accentuée (dans le durcissement des contrôles d’exportation) pourrait empêcher une action unilatérale du Congrès« . Mais il va vite déchanter, même si ça semble avancer dans son sens  :« Nous souhaitons convaincre le Congrès que le COCOM fonctionne, mais juste à peine 6 semaines plus tard, le 5 mars 1988, le nouveau code des douanes françaises était publié dans le Journal Officiel.  Si des sanctions COCOM pour violations n’étaient pas aussi graves que les contacts français de Bryen pouvaient  l’espérer (trois ans maximum pour chaque infraction), la douane française avait de nouveaux pouvoirs exécutifs.  Cela a été considéré comme un signe de sérieux de la part des français ».  Sa confiance allait vite s’effondrer… Mais ça, on le verra demain !

Document :

http://www.douane.gouv.fr/Portals/0/fichiers/2015-fevrier-guide-bdu.pdf

Le journal citoyen est une tribune. Les opinions qu’on y retrouve sont propres à leurs auteurs.

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