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Les villages morts de France

En novembre 2010, je publiais un article intitulé ʺCes villages de Lorraine « morts pour la France »ʺ. Situés au cœur du champ de bataille de Verdun, ces villages martyrs ont été rayés de la carte par les 26 millions d’obus qui ont transformé cette terre fertile en un enfer de gravats, de sang et de boue. D’autres ont disparu sous les eaux, victimes de la construction des barrages EDF (cf. Le village englouti, juillet 2011). Mais il est bien d’autres villages et hameaux, morts dans notre pays dans l’indifférence générale. Ceux-là sont restés anonymes ; condamnés par les évolutions de la société et l’exil rural, ils ne figurent sur aucun tableau d’honneur de la nation…

Tous les villages morts de France n’ont en effet pas été détruits lors des guerres, loin s’en faut. La plupart ont en réalité été victimes des profonds changements qui ont marqué la société depuis la fin du 19e siècle et l’essor de l’industrie. Ont suivi la mécanisation des activités agricoles, le développement de l’industrie agro-alimentaire et son corollaire agro-chimique, sans oublier l’émergence des activités tertiaires et la multiplication des emplois de service qu’elle a induits. Autant de coins enfoncés dans le mode de vie rural qui prévalait naguère et structurait les campagnes, jusqu’aux contrées les plus reculées. Dès de début du 20e siècle, le tropisme des villes et des bassins industriels a, lentement d’abord, puis de plus en plus rapidement à compter des années 50, vidé les campagnes en de nombreux terroirs de notre pays, trop chiches en rendements agricoles pour assurer le maintien sur place des cadets dans les familles paysannes.

Puis les aînés eux-mêmes, impuissants à rentabiliser les exploitations, ont, à leur tour, jeté l’éponge pour nombre d’entre eux, et cédé leurs terres – trop souvent à vil prix – à plus puissants qu’eux en abandonnant à leur sort des bâtiments devenus inutiles et que nul ne convoitait alors. C’est ainsi que, peu à peu, de nombreux villages et hameaux se sont vidés de leur population dans les régions les plus rudes et les moins fertiles. Entre toits éventrés et murs envahis par le lierre ou sapés par les racines de chêne et de sycomore, les habitations, les étables, les bergeries, les soues, les granges, ont été vaincues par la nature sauvage et les éléments. Et si d’aucuns ont pu voir dans ces constructions menacées de ruine matière à romantisme, d’autres, plus sensibilisés aux aléas de la condition paysanne, ont éprouvé une grande tristesse en imaginant les vies humaines et animales que ces pierres abritaient autrefois.

Tel est le sentiment que ressentent la plupart des randonneurs qui découvrent sur les hauteurs de Mende, en Lozère, ce qu’il reste de deux hameaux caussenards victimes de la fuite en avant des hommes : Le Gerbal et La Chaumette. Ce sont en effet les habitants de ces lieux désertés il y a bien longtemps qui, poussés par la nécessité de subvenir aux besoins de leurs familles, ont eux-mêmes rendu stériles par surexploitation les sols d’un terroir calcaire aux ressources limitées. En quelques vers, un court poème anonyme figurant sur une plaque apposée sur un mur de La Chaumette raconte le drame humain qui s’est joué là. Un texte chargé d’une indicible émotion que ressentent tous ceux qui, dans leur vie professionnelle ou par leurs origines, ont été physiquement en contact avec la terre nourricière, avec la condition paysanne qui prévalait dans ces rudes contrées :

« C’est parce qu’ils avaient déboisé les plateaux

Et sur un sol vivant décuplé les troupeaux

Que le roc apparut sous le soc des araires.

L’hiver, le vent du nord élevait des congères.

Et le soleil d’été calcinant les vallons

Consumait en juin les futures moissons.

Lors, leurs terres brûlées et n’ayant plus de sources

Ils ont quitté leur sol aride et sans ressources

Ne laissant derrière eux, tels de cuisants remords,

Que des toits effondrés et des villages morts. »

Tous les villages et hameaux « morts » le sont-ils à jamais ? C’est évident pour ceux qui, dans des conditions tragiques, ont été rasés par les guerres, à l’image des villages-fantôme de la bataille de Verdun*, ou bien encore de Tahure et Perthes-lès-Hurlu (Marne) ainsi que Craonne (Aisne), entièrement détruits, respectivement lors de la bataille de la Marne et celle du Chemin des Dames. Même chose pour l’ancien village martyr d’Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne) dont les ruines ont toutefois été conservées en l’état au titre de témoin mémoriel du massacre perpétré par les Waffen SS en juin 1944, de même que celles de Valchevrières (Isère), un hameau du Vercors incendié en juillet 1944 par les troupes allemandes pour en déloger les maquisards. Aucun espoir de réhabilitation non plus pour le village de Brovès (Var), vidé en 1970 de sa population à des fins d’exercices au cœur du camp militaire de Canjuers, ni pour celui de La Villedieu (Doubs), dont les habitants ont été expropriés en 1926 pour permettre l’extension du camp de Valdahon.

Châteauneuf-les-Moustiers et Le Poil, deux villages situés dans les Alpes-de-Haute-Provence, ainsi que Périllos (Pyrénées-Orientales), n’ont, quant à eux, pas été abandonnés du fait d’un conflit ou pour servir à des manœuvres militaires, mais, plus trivialement, pour cause d’exode rural. Après avoir été totalement abandonnés, ces trois-là font depuis quelques années l’objet d’une restauration de quelques-uns de leurs bâtiments. Restauration partielle également à Celles (Hérault) dont les habitants ont été expulsés dans les années 60 en vue de sa submersion par les eaux du lac du Salagou. Une submersion qui n’est jamais venue, la hauteur du barrage et la cote maximale des eaux ayant été revues à la baisse ! Un autre village abandonné, Occi (Corse), pourrait bien un jour renaître partiellement de ses ruines : sa situation en balcon sur la Méditerranée offre en effet des vues magnifiques sur les côtes de la Balagne et le golfe de Calvi.

Dans différentes régions, d’autres villages et hameaux ont d’ores et déjà été réhabilités, ici partiellement, là en totalité, parfois grâce à des mouvements associatifs, le plus souvent à l’initiative de particuliers. Certes, c’en est terminé du bétail qui faisait vivre autrefois les paysans en charge d’exploiter les terres environnantes : à de très rares exceptions près, vaches et brebis ne reviendront plus sur les dalles des étables ou sous les voûtes des bergeries dans les contrées délaissées. Mais les habitations peuvent retrouver une seconde et parfois inespérée jeunesse grâce aux citadins en mal de nature et désireux de refaire le plein d’énergie, loin de l’agitation des villes, dans des résidences secondaires occupées le temps de leurs congés ou prêtées à des amis. Séduits par le charme des lieux et par la noblesse de la pierre, nombreux sont ceux qui, depuis quelques décennies, ont entrepris de restaurer dans notre pays ces bâtiments en perdition.

Et force est de reconnaître que ces citadins – français, allemands, britanniques, néerlandais et suisses – ont sauvé de la ruine un grand nombre de villages, de hameaux et de fermes isolées abandonnés à la végétation et à la faune sauvage. Non sans susciter ici et là des critiques de la part d’habitants du cru préférant le voisinage de vestiges délabrés à la venue de nouveaux arrivants pourtant prêts à mouiller leur chemise et à faire travailler les artisans locaux pour sauvegarder un patrimoine rural en déshérence. En l’occurrence, des réfractaires très minoritaires, mais également bien peu lucides car il est avéré que ces restaurations ont permis en bien des lieux – parfois avec l’aide de subventions publiques ou de fondations privées – de redynamiser des villages et de susciter le retour d’habitants permanents en quête d’une qualité de vie incompatible avec l’habitat urbain.

En termes de rénovation contestée localement, le cas de Fretma est particulièrement emblématique. Il y a 20 ans, cette imposante ferme, la plus grande du causse Méjean avec ses 11 bâtiments, était très délabrée et, comme je l’ai constaté moi-même, semblait vouée à une inéluctable disparition comme tant d’autres avant elle. Impensable pour cet ensemble caussenard caractéristique qui a compté simultanément des dizaines de saisonniers au temps de sa splendeur et fut un temps qualifié de « ferme républicaine ». Ce n’est qu’au terme d’une longue bataille juridique impliquant les héritiers parisiens, les gestionnaires du Parc des Cévennes et le préfet de Lozère que les obstacles ont été levés. Fretma n’a pas retrouvé son passé agricole, mais au moins cet ensemble architectural (voir vidéo) a-t-il pu être sauvé de la ruine, à l’image des remarquables hameaux d’Hauterives et La Croze (gorges du Tarn) accessibles uniquement à pieds ou à bord de barques, mais dont le second nommé n’est malheureusement pas visitable hors Journées du Patrimoine.

En mars 2016, j’ai publié un article intitulé L’extraordinaire diversité des villages de France. Parmi tous ces villages qui constituent notre patrimoine et qui, par leur beauté, leur richesse architecturale ou leur situation exceptionnelle, contribuent à séduire les visiteurs, il en est qui ont échappé de peu à la ruine. Grâce à la volonté d’hommes et de femmes déterminés, ceux-là n’ont pas ajouté leur nom à ceux des « villages morts » qu’ils semblaient voués à rejoindre il y a quelques dizaines d’années. Mais leur pérennité reste parfois aléatoire, du fait notamment du recul de l’emploi et des services publics dans les contrées accidentées ou de faible activité économique. Une réalité dont nous devons tous avoir conscience pour, à notre niveau, contribuer d’une manière ou d’une autre à garder vivante cette ruralité qui a si largement contribué à faire de notre pays ce qu’il est aujourd’hui. Cela passe sans doute, toutes polémiques et querelles apaisées, par une alliance entre les habitants historiques et les néo-ruraux respectueux des sites et des modes de vie locaux.

* Ces villages « Morts pour la France », et à ce titre titulaires de la Croix de Guerre 14-18 avec palme, se nommaient Beaumont-en-Verdunois, Cumières-le-Mort-Homme, Douaumont, Fleury-devant-Douaumont, Hautmont-près-Samogneux, Louvemont-Côte-du-Poivre, Ornes et Vaux-devant-Damloup.

** Villages et hameaux engloutis : Bairon-Mont-Dieu (barrage de Bairon, 08) ; Castillon (barrage de Castillon, 04) ; Chambod (barrage d’Allement, 01) ; Champaubert-aux-Bois, Chantecoq et Nuisement-aux-Bois (barrage du Der, 51) ; Les Salles-sur-Verdon (barrage de Sainte-Croix, 83) ; Mallet (barrage de Grandval, 15) ; Naussac (barrage de Naussac, 12) ; Port-Dieu (barrage de Bort-les-Orgues, 19) ; Ravièges (barrage de La Salvetat, 34) ; Roselend (barrage de Roselend, 73) ; Savel (barrage de Monteynard, 38) ; Savines et Ubaye (barrage de Serre-Ponçon, 05) ; Tignes (barrage de Tignes, 74)

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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