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Les tricheurs de Fessenheim

La manie de la dissimulation semble être le fer de lance de l’intelligentsia nucléaire, puisque de Fukushima à Fessenheim en passant par le Tricastin, cacher la vérité, ou la déformer, est manifestement devenu la règle.

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En effet, on se souvient que Tepco, l’exploitant de la centrale dévastée de Fukushima, avait caché aux médias, et aux populations, pendant de long mois la fusion du cœur des 3 réacteurs. lien

Le petit monde nucléaire est coutumier du fait, et lors des « incidents » survenus à Malville, où tentait tant bien que mal de fonctionner un « super »phénix, on avait déjà du mal à appeler un chat, un chat.

Ainsi lors de la fuite de sodium liquide, liquide refroidisseur indispensable pour empêcher l’emballement du réacteur, il fallut un mois aux techniciens pour découvrir la réalité de la panne, et il est intéressant d’observer le langage complexe utilisé afin d’éviter de dire la réalité des choses.lien

Sur le télex envoyé le 3 avril 1987 par le gestionnaire du site au patron du SCSIN (service central de sûreté des installations nucléaires) était signalé « un incident significatif NF 40  » décrit ainsi : « Le 8 mars 1987 : apparition d’une alarme relative à une détection de fuite dans l’espace inter cuve du barillet de stockage.

Cette alarme n’est pas confirmée en local. Des investigations sont initiées sur les chaines d’acquisition ».

En clair, une alarme signale une fuite de sodium, mais les techniciens croient qu’il s’agit seulement d’un défaut d’alarme, d’un simple problème électrique…

Le lendemain, rebelote, et même analyse des spécialistes…

Le 31 mars «  à l’issue de ces investigations un prélèvement d’azote froid dans l’espace inter cuve n’a pas montré de traces significative de sodium »

En clair : le sodium fuit, mais on n’en a pas la preuve…

Et les techniciens de conclure : « depuis des bilans effectués sur le niveau de sodium du barillet et du réservoir de stockage du circuit de sodium du barillet et des manœuvres d’exploitation effectuées le 2 avril (soit quasi un mois après la première alarme) montrent qu’environ 20 mètres cube de sodium pourraient se trouver dans l’espace inter cuve ».

En clair, finalement, les techniciens sont bien obligés de constater une importante fuite de sodium, mais ils continuent d’utiliser le conditionnel.

Quand on sait que le sodium liquide est un produit particulièrement sensible, qui s’enflamme spontanément au contact de l’air, et explose au contact de l’eau, on comprend un peu mieux la dangerosité de la situation. lien

La situation allait se compliquer par la suite, car le sodium fuyait par des micros fissures, et lorsque le réacteur fut finalement arrêté, les fissures se resserraient, et la fuite s’arrêtait…mais il fallut aux techniciens de longues semaines pour comprendre ce qui se passait.

Au Tricastin, comme dans toutes les vieilles centrales, (Bugey, le Blayais, Gravelines) pour lesquelles Greenpeace et d’autres s’inquiètent à juste titre, (lien) les problèmes s’accumulent, au point que Pierre-Franck Chevet, président de l’ASN indiquait qu’une « anomalie grave » sur les réacteurs français « ne peut absolument pas être exclue, elle est même plausible ». lien

Faisons un tour à Fessenheim ou la règle de minimiser les problèmes vient de frapper une fois de plus.

En effet, le 28 février 2015, ils ont mis à l’arrêt le réacteur n°1 de la centrale nucléaire, en évoquant « un dysfonctionnement  » lié à un « simple problème de tuyauterie  »…et bien sur « sans gravité ».

Le communiqué de presse a été le plus rassurant possible : « l’unité de production n°1 a été mise à l’arrêt suite à un défaut d’étanchéité constaté sur une tuyauterie située en aval du condenseur »

Comme d’habitude, « cet « incident » n’a eu aucune incidence sur la sûreté des installations, l’environnement et la sécurité du personnel ». lien

Mais voilà, l’ASN (autorité de sureté nucléaire) à révélé dans un rapport récent la réalité du « simple problème » : une tuyauterie s’était fissurée, laissant se déverser l’équivalent d’un semi-remorque d’eau dans la salle des machines, soit plus de 100 m3 d’eau, provoquant manifestement des courts-circuits puisque le tableau électrique avait pâti de « l’incident ».

Présenter la rupture d’une tuyauterie, provoquant le déversement de 100 mètres cubes d’eaucomme un simple défaut d’étanchéité pose quelques questions d’éthique.

L’ASN évoque « un défaut d’étanchéité », car éclaboussant des boitiers électriques, la fuite a provoqué un défaut d’isolement sur un tableau électrique, en lien avec l’alimentation de circuits de commande de disjoncteur parmi lesquels figurent les éléments importants pour la protection du réacteur nucléaire. lien

Plus grave, le 5 mars suivant, quelques minutes après une inspection de l’ASN, rebelote : une seconde rupture de canalisation se produit, et sur la même tuyauterie, provocant l’indignation de plusieurs associations environnementalistes : « comment pouvez vous autoriser le redémarrage d’un réacteur nucléaire alors que des éléments importants pour sa protection sont alimentés par un boitier peut-être défectueux ? (…) comment pouvez-vous justifier d’avoir pris le risque de remettre en eau une tuyauterie sous pression alors que l’analyse de la première rupture était en cours, comment pouvez vous justifier que vos services aient pu manquer à l’engagement donné à l’ASN, et ceci en leur présence ? » les auteurs de la lettre concluant : comment pouvez vous encore, Monsieur le directeur évoquer la culture de sûreté alors que de tels manquements sont reconnus officiellement ». lien

En effet, le rapport de l’ASN est très clair : le programme des travaux « n’est pas sous assurance qualité » évoquant « un manque de rigueur de le processus de traitement des écarts et la prise en compte du retour d’expérience ». lien

En clair, le boulot est mal fait…

Dans la chronologie des « incidents », l’ASN explique comment la seconde fuite s’est produite : « le 5 mars 2015 à 12h25, la tuyauterie 1 ANG 000 TY a été remise en service au cours de son examen par les inspecteurs en salle de machine. Des vibrations sont apparues quelques secondes après, puis une fuite d’eau s’est produite à 1 mètre du tronçon remplacé. Quelques minutes après, une rupture totale de la tuyauterie s’est produite  ».

Plus grave, ce n’est pas la première fois qu’un « incident » de cette nature se produit : en avril 2014« une série de mauvaises manipulations avaient provoqué le débordement d’un réservoir, cette inondation ayant ensuite provoqué un court-circuit, amenant l’arrêt d’urgence du réacteur n°1 ».

Il faut rappeler que cette vieille centrale, mise en service en 1976, multiplie les « incidents », et que leur fréquence s’est accélérée ces dernières années, comme on peut le constater sur ce graphique.

Le premier problème est survenu en 2000, et ils se sont multipliés au fil des années, au fur et à mesure du vieillissement de la centrale, laquelle va atteindre sous peu sa 40ème année d’exploitation…alors qu’ils sont de plus en plus nombreux à rappeler au président de la république sa promesse de la fermer avant la fin de son mandat…promesse, on le sait d’ores et déjà, qui ne pourra être tenue, compte tenu des délais règlementaires qui précèdent la fermeture officielle, lesquels délais sont de 5 ans. lien

Comme dit mon vieil ami africain : « un peuple sans culture, c’est un homme sans parole ».

L’image illustrant l’article vient de leblogfinance.com

Merci aux internautes de leur aide précieuse

Olivier Cabanel

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