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Les po?tes l?avaient pourtant versifi

Image Flickr par S@ilor

Les po?tes l?avaient pourtant versifi?e, les illustrateurs l?avaient dessin?e, les cin?astes l?avaient film?e, les calculateurs l?avaient calcul?e, les enseignants l?avaient enseign?e, tous avaient imagin?, cauchemard?, anticip?, annonc? la catastrophe.

Les financiers n?ont rien vu venir et ont tenu la drag?e haute ? toutes ces cassandres, jusqu?au bout. Le bout, c?est ?videmment le jour o? la catastrophe est arriv?e.

Enfin, rien vu venir, c?est sans doute trop leur pr?ter et l?on ne pr?te pas ? un financier?: c?est lui qui vous pr?te. Il vous pr?te ce qui vous appartenait, dont il s?est empar? pour prot?ger votre avenir. C?est bon pour l?avenir, croyons-nous, et cette croyance-l? est partag?e par les po?tes, les illustrateurs, les cin?astes, les calculateurs, les enseignants, vous, moi et les financiers eux-m?mes. Sinon, on ne les laisserait pas faire.

Donc, nous ne leur pr?terons pas l?id?e qu?ils n?ont rien vu venir. Ils l?ont calcul?. Ils ont mesur? combien leur rapporterait le fait de ne rien pr?voir et combien leur co?terait le fait de pr?venir un tsunami majeur, pes? le pour, pes? le contre, mesur? la hauteur d?eau, estim? la probabilit?, la r?sistance des mat?riaux, leurs co?ts, la r?silience des march?s. Eux savent ce qu?il faut mettre derri?re ces mots-l? parce que les mots, c?est la vraie force des financiers. Ils savent, ils ont appris, ils ont mesur? la force des mots et c?est avec la force des mots qu?ils gouvernent contre la nature qui n?a qu?? bien se tenir parce qu?elle ne parle pas, la nature, elle se tait.

Alors les dirigeants de Tepco ont achet? une centrale US con?ue pour les plaines du Middle West et l?ont install?e au bord de l?eau, au Japon, face au Pacifique, croisant les doigts pour que rien de m?chant ne surgisse dor?navant du Pacifique

Mais si elle se tait, la nature agit. Elle a m?me cette f?cheuse habitude d?agir l? o? on l?attend.Les montagnards tombent dans les crevasses, les marins sont emport?s par des vagues sc?l?rates, mais on n?a jamais vu de vague sc?l?rate parcourir un glacier ni un pont de neige c?der sous la coque d?un navire. La nature est pr?visible. Il n?y a pas que les financiers qui savent calculer. Les g?ologues le font tr?s bien aussi et leurs calculs montrent que la plaque pacifique se planque sous la plaque asiatique aussi vite que dix centim?tres par an. C?est plus rapide que partout ailleurs sur la plan?te. Bon, c?est une histoire entre plaques, on ne s?en m?lera pas, on est juste l? pour en subir les cons?quences mais ce que l?on sait c?est que si un tremblement de terre majeur devait arriver il pouvait se produire l?, justement, du c?t? du Japon, sur la c?te Pacifique et ce n?est pas le pr?c?dent de Kob?, ? peine plus loin, qui pourrait le d?mentir, un pr?c?dent ne d?tourne pas de l?avenir, il l?annonce. Ce n?est pas un financier qui pourra affirmer le contraire.

La seule chose qu?ignoraient les financiers, il faut leur conc?der cela aussi parce qu?il faut tout leur conc?der, c?est la date de la catastrophe. Allait-elle survenir avant ou apr?s la mort des financiers?? Apr?s, on n?en aurait pas fait une affaire, mais avant, il faut bien dire que ?a fait d?sordre.

Ils ont fait un pari ? beaucoup de dizaines de milliards de dollars, c?est ce que co?terait au Japon la fusion m?tallique des r?acteurs de Fukushima. Les Japonais vivent une immense menace de sant? publique, mais puisqu?il est si moderne de partager le point de vue des financiers, je me dois de dire que, de ce point de vue, ce n?est pas cela qui m?ennuie le plus dans cette affaire de centrale nucl?aire. Ce qui m?ennuie le plus, c?est la dizaine de m?tres de hauteur de digue qui ont manqu? pour prot?ger cette centrale expos?e ? un risque majeur de tsunami. Que l?on ne prot?ge pas la populace, c?est bien normal, un tsunami c?est du PIB ? venir qu?il faut garder sous le coude, OK, d?accord, faut bien que nos financiers bouffent et comme ils n?ont que nous ? bouffer, faut les comprendre. Mais qu?il manque dix m?tres de digue pour prot?ger un investissement aussi imposant que six r?acteurs nucl?aires, ?a fait tache. Pour tout dire, perdre six r?acteurs nucl?aires sur un coup aussi pr?visible, ?a fait m?me tr?s tr?s tr?s amateur. Vous vous rappelez la derni?re fois que votre patron vous a trait? de faignasse parce que vous n?avez pas atteint vos objectifs?? Vous avez tent? de lui expliquer que c?est un coup de malchance mais il vous a r?pondu qu?en affaires la malchance n?existe pas. ??C?est une question de volont??!?? Oh, il ?tait f?ch?, le monsieur et vous a vraiment pris pour un idiot d?avoir os? un argument aussi creux.Ben l?, c?est pareil.

La malchance n?existe pas. C?est une question de volont?.

Dans le monde de la finance, pour gagner beaucoup, il faut ?tre capable d?investir beaucoup. Sinon on vend des merguez au coin de la rue. C?est le discours que n?a cess? d?ass?ner ? ses actionnaires le cr?ateur du site Amazon, avec le succ?s que l?on sait. Ils ont investi beaucoup et emport? le march?. C?est un exemple. Mais avec Tepco, les Japonais sont tomb?s sur des bras cass?s. ?coutez-moi ?a?: ??Alors, Mr Tepco, c?est quand qu?il rentre le pognon?? ?a vient ces factures d??lectricit???? C?est ? dire que nous avons un petit coup de malchance, monsieur, il y a eu un tsunami. ? J?entends bien mon vieux, mais ce n?est pas ce petit tsunami ridicule ? vingt-cinq mille morts qui va emp?cher le pognon de rentrer. Trois, quatre jours pour remettre les lignes je veux bien, mais l? ?a fait une semaine qu?on peut plus facturer la production de ces centrales. Il est o? le courant???? Il n?y aura plus de courant, m?sieur. (Gros silence). Les six r?acteurs, eh bien, comment dire… ils sont foutus, cass?s, perdus…??

Ce n?est pas en France que nous risquons de tomber sur des singes pareils, ah ?a non. Nous sommes, nous, de vraies lumi?res, c?est ? se demander pourquoi nous avons besoins de tant d??lectricit? pour nous ?clairer la nuit. Enfin, on verra bien. La bourse, elle, ? seul juge et supr?me arbitre de la finance ? ne s?y est pas tromp?e?: elle a ramen? l?action de Tepco au tiers de sa valeur d?avant l?accident. Pour dix m?tres de digue qui ont manqu?, c?est pire qu?une claque, c?est une vraie racl?e. Pas contente, la bourse, mais alors pas contente du tout?: perdre sa mise, dans ce m?tier, c?est l?incomp?tence ultime. Dix m?tres?! Les cons.

Les nuages d?explosion des b?timents de la centrale nucl?aire pass?s en boucle depuis une semaine sur toutes les cha?nes de t?l? du monde renvoient ? la charge d??motion des attentats du 11 septembre, pour les m?mes raisons?: ils signent la vuln?rabilit? du syst?me.Parce qu?il est vuln?rable, le syst?me. Tr?s vuln?rable.

Bien s?r, les assurances paieront mais ne pourront jamais tout rembourser. Et qui paye les assurances?? A?e a?e a?e a?e a?e. Faites bien attention en avan?ant par l?. Si vous ?tes financier et que vous poursuivez la lecture de ces lignes, vous le faites ? vos risques et p?rils. Vous ne pourrez en aucun cas poursuivre l?auteur pour les incidents de sant? qui en r?sulteront?: m?me vos avocats devront reconna?tre que vous avez ?t? pr?venus d?un grave danger imminent.

Toujours l??? Prenez quand-m?me quelques gouttes, l?, pour le c?ur.

L?argent qui permettra de faire face aux cons?quences de la digue trop basse proviendra de la solidarit? des populations. De la solidarit? priv?e pour la part qu?elle a pu pr?voir, de la solidarit? publique pour tout ce que les assurances auront ?cart?.

Solidarit??!

Le mot est l?ch?. Cela ne va pas bien fort, hein?? Vous ?tiez pr?venus?! Composez vite le 15 ou le 911 suivant l?endroit o? vous lisez ces lignes?: faites vite, vous ?tes en danger de dispara?tre.Votre syst?me, messieurs les lib?raux, vous les zommes libres qui n?ont peur de rien parce que vous ?tes responsables et courageux, vous qui vous levez t?t le matin et travaillez dur pour cr?er de la valeur, de la vraie, celle qui permet de regarder l?avenir en face, de surmonter tous les Everest de l?adversit?, votre syst?me, messieurs, il est trop bas de dix m?tres.

C?est con, hein??

Mais c?est d?finitif.

Vous ?tes trop bas. Vous serez toujours trop bas. Votre impr?voyance est un ?l?ment constitutif du contrat que vous avez pass? avec le corps social qui vous accueille et vous prot?ge. Vous aurez tous besoin qu?un jour quelqu?un se penche sur vous pour vous ramasser. Face aux ressources de la solidarit?, vous resterez toujours aussi imp?cunieux.

Vous pensez que l?argent peut tout acheter, les hommes, le pouvoir et la nature. Vous avez raison. A dix m?tres pr?s. Dans ce futur merveilleux que vous promettez gr?ce ? la pertinence de votre jugement et la finesse de vos analyses, vous serez toujours trop court de dix m?tres pour atteindre vos objectifs et vous aurez toujours besoin d?un arsouille pour vous porter sur la distance qui vous restera ? parcourir. Vous le savez.Nous autres, qui sommes vos arsouilles, nous le savons aussi. Le syst?me ne se poursuit que parce que l?on fait semblant d?ignorer cel?.

Les nuages d?hydrog?ne qui se sont ?lev?s des enceintes ?ventr?es de Fukujima sont venus pour nous le rappeler. Non sans une certaine ironie?: l?hydrog?ne, ?tymologiquement, est le gaz qui cr?e l?eau. Celle qui a submerg? la digue trop basse. Celle qui manque pour refroidir les centrales. ?Cette eau sans laquelle toute vie serait impossible.

Tout comme la vie serait impossible sans cette solidarit? qui suppl?era, encore une fois, ? vos carences, messieurs les financiers.

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    (Y)

    L’homme raisonnable s’adapte au monde; l’homme déraisonnable s’obstine à essayer d’adapter le monde à lui-même.

    L’expérience nous apprend que les hommes n’apprennent jamais rien de leur expérience.

    ~ George Bernard Shaw