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Les nouvelles censures à notre époque technumérique

Les nouvelles censures à notre époque technumérique… Et l’avenir de la république

 

Chaque expérience personnelle livre une vision et une appréciation sur la société. On en tire des enseignements pouvant être partagé. Confronté à plusieurs corps de métiers, scientifiques, intellectuels, journalistes, éditeurs, je me suis forgé une idée de la censure telle qu’elle se pratique à notre époque numérique et médiatique. Il existe ce que l’on peut nommer une censure collatérale provenant d’une pratique dont la finalité n’est pas de censurer mais qui au final interfère avec le partage d’une réflexion inédite, d’une information utile ou d’une pensée alternative. En règle générale, l’indifférence est une forme de censure.

1) Dans les temps anciens, la censure était une arme intellectuelle, pratiquée par les préposés dont la tâche était de lire les manuscrits avant qu’ils ne soient édités. Dans l’Ancien Régime, les fonctionnaires du Roy veillaient à ce que les textes sortis des imprimeries ne transgressent pas les règles de bonne conduite verbale. Ces fonctionnaires n’étaient pas des ignorants, loin s’en faut. Ils étaient même fort instruits et bien lettrés, capables de comprendre le sens des textes et d’apprécier les idées exposées par les philosophes ou les subtilités employées par les narrateurs. En Italie, Galilée fut lui placé face à des censeurs dont on peut dire qu’ils n’étaient pas ignares. La plupart étaient dominicains, spécialistes de saint Thomas et de son maître antique Aristote, ce qui explique entre autres qu’ils n’eurent guère apprécié les incursions de Galilée dans les mathématiques, outils étrangers à la pensée organiciste d’Aristote et même instruments suspects, jugés diaboliques et non conformes à la bonne conduite de l’âme chrétienne. Jusque dans les années 1960, la censure était pratiquée par des notables instruits.

2) A l’époque numérique, la censure a pris un visage inédit. Elle n’est plus pratiquée en amont mais en aval. Un livre transmet des édités mais pour réaliser cette tâche, il faut qu’il soit imprimé, diffusé et surtout lu par des milliers de lecteurs. La censure à l’ancienne triait les livres avant l’édition ou alors plus récemment en surveillant les médias, l’objectif étant que les textes ne finissent pas dans les mains des lecteurs. A l’ère du numérique, les textes n’ont aucune difficulté à parvenir sur les écrans, et les livres à atterrir dans les bonnes librairies ou les sites de vente en ligne. La nouvelle censure est pratiquée par les lecteurs, à leur insu, leur esprit étant souvent influencés par les médias prescripteurs et le cercle des intellectuels pratiquant un entre-soi de connivence avec les journalistes. Le lecteur, devenu paresseux, passe à côté de textes qui pourraient être intéressants, bourrés d’idées, innovants, inventifs, et parfois plus savants que les textes vulgarisés par les opportunistes marchands de savoir.

3) La censure collatérale est aussi pratiquée par les spécialistes du savoir qui n’iront pas fréquenter les textes alternatifs proposant des angles de vue inédits, comme mes livres et bien d’autres dont je ne connais pas l’existence. Il y a bien une explication. Je verrais bien quatre piliers de la censure, à la manière des péchés capitaux au nombre de sept. Le premier pilier repose sur un manque d’attention, un écart du cerveau surbookée par les préoccupations personnelles et de ce fait, laissant en friche la curiosité pour finir par s’installer dans une docte paresse ou routine intellectuelle. Le deuxième pilier repose sur des mécanismes psychiques de défense. Un chercheur, comme je le suis, non encarté ni garanti par les comités de lecteur, ne peut que susciter la méfiance, voire la défiance. Toute pensée nouvelle suscite quelque trouble, car elle balaye les doctes certitudes sur lesquelles s’appuient les professionnels du savoir pour progresser avec sûreté dans leur carrière. De plus, un chercheur écarté du sérail ne présente aucun intérêt à être étudié, lu, compris ; il ne renvoie pas l’ascenseur. Le professionnel a le nez sur le guidon et les œillères pour ne pas dévier de sa feuille de route scientifique. Troisième pilier, moins reluisant, l’envie et la jalousie. L’envie à l’égard de chercheurs surdoués, la jalousie de les voir un jour considérés et reconnus (l’envie se joue à deux, la jalousie fait intervenir un tiers). Cela dit, ces rivalités mimétiques ne sont pas un élément déterminant dans la censure professionnelle, elles ne jouent qu’un rôle secondaire tout en renforçant le système de l’entre-soi. Quatrième pilier, le souci de l’efficacité faisant que les réflexions et pensées n’ayant pas d’utilité pour les intéressés sont mises de côté, ignorées parce qu’elles ne servent pas les objectifs programmé par une équipe, alors qu’elles pourraient être utiles à d’autres. C’est ce qui explique entre autres pourquoi les étudiants sont moins curieux qu’auparavant et ne lisent que la littérature utile pour réussir les examens. Ce pilier est lié à l’ère des ambitions personnelles. C’est le principe du darwinisme sémantique, gouvernant les émergences, sorte de prolongement du darwinisme social préconisant de favoriser les plus performant, comme dans la dernière saillie du président du CRNS Antoine Petit, suggérant une loi vertueuse, inégalitaire, darwinienne.

4) On peut dans une certaine mesure accepter la censure légitime des acteurs encartés, reconnus pour leur compétence et habilités à évaluer les travaux scientifiques, les réflexions philosophiques. Les savoirs ont besoin d’être garantis et doivent viser l’orthopraxie. Mais à force de tout évaluer, mesurer, jauger, les idées non conformes ouvrant les portes des connaissances nouvelles sont bannies, filtrées. Le système des savoirs se fige, se fossilise ; comme au temps de la scolastique, pendant les siècles XIII à XV. Il y a sans doute une avant-garde éclairée dans la société profonde mais les populations abreuvées de culture massifiées n’ont pas la capacité ni la volonté de faire bouger les lignes et sont même devenus agressifs face aux choses savantes qui les dépassent. Le nihilisme n’est pas très loin. Les quatre piliers de la censure ont gagné les braves gens, ceux de la France d’en-bas pour parler comme Raffarin. 1) censure par négligence, paresse, 2) censure par méfiance, pleutrerie, 3) censure par envie, 4) censure par souci d’efficacité lié à une vie formatée et programmée par une feuille de route (j’avance et ne vois pas ce qu’il y a à côté).

5) Les censures collatérales ont pour ressort un trait contemporain de notre société, que l’on nomme entre-soi et qui résulte aussi de l’avec-soi, signe emblématique de l’individualisme, inclinant les âmes à sacrifier aux ambitions personnelles. Lesquelles se réalisent grâce à l’entregent et au soin apporté au réseau de connaissances, pour ne pas dire de connivences. Pratiquer l’entre-soi, c’est rester indifférent à l’autre-que-soi et c’est transiger avec la règle éthique fondamentale de la république qui, si elle est chose publique, devrait incliner à être avec l’autre et de ne pas l’ignorer, même si l’on n’en attend rien et que l’on a rien à lui dire. Répondre à un mail ne coûte pas plus de temps qu’un sourire.

Bref, la question de l’entre-soi concerne la société dans son ensemble, elle engage le sens de la république et la pratique du vivre ensemble. D’ailleurs la journaliste Anne Nivat, qui a enquêté sur la France fracturée des gilets jaunes, a remarqué que dans les cercles élitaires et les milieux qui réussissent, l’entre-soi était couramment pratiqué et que cela minait la société. Mon expérience confirme ce constat et je crois même que cette dérive est installée depuis au moins trois décennies, ce qui la rend invisible et ordinaire, tant les gens s’y sont habitués, comme si l’entre-soi ne posait pas de problème. La république s’affaiblit quand l’entre-soi gagne les populations et que la censure règne. La république se flétrit, elle ne se nourrit plus du génie créatif des marges alternatives.

Nous sommes tous concernés par la censure, l’indifférence, la paresse, la tentation du repli, défensif ou stratégique… L’homme n’a avancé qu’en trouvant les codes nouveaux et en les partageant. La censure s’oppose au progrès de la république et à la république du progrès (qui n’est pas forcément celle des premiers de cordée en marche pour avancer dans l’entre-soi).

 

Bernard Dugué

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