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Les motivations canadiennes et l’Afghanistan

Au cours du XXe si?cle, plusieurs ?v?nements ont marqu? un tournant au niveau de la diplomatie internationale, que l’on songe aux guerres, crises ?conomiques et d?veloppements technologiques. Le XXIe si?cle, pour sa part, n’aura pas ? se faire vieux avant de voir s’op?rer des changements drastiques de la politique internationale.

En effet, les attaques perp?tr?es contre les tours jumelles du World Trade Center en 2001 poussent le gouvernement am?ricain, superpuissance mondiale, ? r?orienter et ? r?organiser ses politiques en mati?re de relations internationales. C’est ainsi que, quelques semaines apr?s les attentats, l’arm?e am?ricaine perp?tue sa premi?re op?ration li?e ? la guerre au terrorisme en bombardant l’Afghanistan, soup?onn?e d’offrir refuge ? Ousama Ben Laden, cerveau des op?rations du 11 septembre 2001.

Depuis ce temps, certains pays membres de l’OTAN ont pris sur eux la responsabilit? d’occuper le territoire afghan afin de contrer les rebelles islamistes qui tentent de prendre la t?te du pays, mais ?galement pour assurer le maintien de la paix et l’instauration d’une d?mocratie.

Au nombre de ces pays, on compte le Canada, qui, depuis 2002, assure la plus grande partie des op?rations, en plus d’occuper la zone la plus dangereuse de cette contr?e montagneuse. Comme il en a ?t? le cas pour les deux grands conflits mondiaux, les d?bats font rage ? l’Assembl?e nationale, notamment en ce qui a trait ? la n?cessit? pour les troupes canadiennes de se trouver en territoire ?tranger. Cette r?alit? a ?t? encore plus tangible au cours des derniers mois et le sera probablement encore plus ? l’annonce des prochaines ?lections. Nous en venons donc ? nous questionner ? propos de plusieurs facettes de cette guerre.

Il existe plusieurs fa?ons d’analyser les motifs canadiens d’implication dans le conflit en Afghanistan. En effet, les opinions divergent quant aux r?els motifs qui ont pouss? le gouvernement canadien ? s’investir dans l’op?ration afghane. D’abord, certains affirmeront que le Canada a ?t? et est contraint de participer ? la guerre en Afghanistan par les Am?ricains.

Il existe ?galement des analyses plus th?oriques qui soutiennent des causes telles que les traditions imp?riales, l’internationalisme et la volont? du Canada de passer d’une puissance moyenne ? une grande puissance. Enfin, on soulignera ?galement l’importance, pour le Canada, d’avoir un pied en sol afghan, position stat?gique d’influence.

D’entr?e de jeu, il faut comprendre que le Canada, g?ographiquement parlant, est plut?t isol? du reste du monde. On doit donc consid?rer que « les rapports de puissance les plus importants pour le Canada sont ceux qu’il entretient avec les ?tats-Unis […] en raison des imp?ratifs impos?s par leur proximit? et leur structure ?conomique »[1] . Ainsi, face aux Am?ricains, le Canada doit compter plusieurs d?savantages, surtout d’ordre ?conomique, militaire et culturel. Jusqu’? un certain point, le Canada est d?pendant des ?tats-Unis. Dans les derni?res ann?es, plusieurs d?saccords ont eu lieu concernant le refus canadien d’appuyer ses voisins du sud dans les dossiers de l’Irak et du bouclier antimissile. Certains affirmeront donc que c’est pour r?tablir des liens plus amicaux avec l’administration am?ricaine que le Canada a d?cid? de s’impliquer en Afghanistan. Les rapports diplomatiques et surtout ?conomiques en d?pendaient. Il est donc, d’une certaine fa?on, sens? de croire que le Canada a particip? et participe toujours aux op?rations militaires en Afghanistan parce qu’il y a ?t? contraint par les ?tats-Unis.

Par ailleurs, il existe d’autres hypoth?ses quant aux motivations qui se cachent derri?re la pr?sence des Forces arm?es canadiennes dans ce conflit qui ne les concerne pas. C’est dans le but d’?claircir la situation que Yves Couture, professeur au D?partement de sciences politiques ? l’UQAM, signe un texte sur la tradition imp?rialiste canadienne. Dans un premier temps, il affirme que « quiconque conna?t l’histoire canadienne sait ? quel point la r?f?rence imp?riale y a jou? un r?le d?cisif pour justifier l’apport canadien aux entreprises imp?rialistes britanniques. Et quoique r?volue sous sa forme ancienne, cette ?poque a laiss? des traces profondes »[2]. En fait, son postulat se r?sume ? d?montrer que pendant la majeure partie de son existence, le Canada devait se soumettre ? des r?gles ?tablies par l’Angleterre et que cela lui a permis de s’illustrer sur la sc?ne internationale, notamment ? travers la guerre des Boers, la Premi?re Guerre mondiale et la Deuxi?me Guerre mondiale. De plus, « c’est parce que nous devions d?fendre l’Angleterre que nous aurions alors ?merg? sous les projecteurs de l’histoire, avec un profil de plus en plus autonome »[3].

M?me si le Canada obtient le statut de Westminster en 1931, ce n’est qu’? la suite du second conflit mondial et du d?clin de la m?re patrie que le lien imp?rial perd tout son sens. Toutefois, il ne se passera pas beaucoup d’ann?es avant que le Canada se retourne vers les ?tats-Unis, pour, en quelque sorte, compenser la perte de l’Angleterre. Bien qu’il ne puisse pas affirmer que le lien qui unit le Canada et les ?tats-Unis est de nature imp?riale, Yves Couture consent que plusieurs caract?ristiques sont semblables. Il soutient que sous l’influence des Am?ricains, les Canadiens pouvaient « acc?der ? un r?le international non seulement comme puissance moyenne, mais bien comme coparticipant ? la premi?re puissance mondiale »[4]. Enfin, c’est gr?ce aux traditions imp?riales canadiennes que le Canada pourrait, en quelque sorte, s’affirmer comme l’?gal des ?tats-Unis et avoir le sentiment qu’il participe aussi, ? sa mesure, ? l’?volution de l’ordre mondial[5].

Subs?quemment, le Canada manifeste une r?alit? bien claire dans l’application de sa politique ?trang?re : l’internationalisme. Cette tendance repr?sente « un corpus doctrinal qui suppose une attitude active face aux conflits internationaux et un engagement d?termin? dans les organisations charg?es de maintenir la paix »[6]. Il faut ?galement pr?ciser que l’on retrouve principalement l’approche internationaliste dans les pays qui ont d’importants int?r?ts au niveau international, mais dont les moyens et ressources sont insuffisants pour en faire la promotion. Le Canada, ?tant une puissance moyenne, a avantage ? baser sa politique ?trang?re sur l’alliance avec d’autres puissances afin d’obtenir ce qu’il veut. D’ailleurs, depuis quelques ann?es, on observe un r??quilibrage de la politique ?trang?re canadienne, notamment engendr? par l’apport du gouvernement conservateur du premier ministre Harper. En fait, on priorise de plus en plus les arguments s?curitaires et on pr?ne d?sormais un r?le militaire accru du Canada.

Du moins, est-on fier du r?le muscl? que joue d?sormais l’arm?e canadienne en Afghanistan. Car c’est l? l’essentiel : renouer avec la tradition interventionniste qui, estime-t-on, avait fait la grandeur du Canada. Et si cette grandeur se paye du sang de nos soldats, et bien c’est l? le prix du devoir. Et si cela signifie notre participation au destin imp?rial des ?tats-Unis, so be it : refuserons-nous la chance de compter vraiment dans le combat pour les valeurs occidentales ? [7]

De plus, les principaux pr?ceptes internationalistes sont la justice, la d?mocratie et la libert?. Au nombre des ?l?ments qui caract?risent cette politique, on d?note que chaque ?tat doit ?viter la guerre et jouer un r?le constructif dans la gestion des conflits[8]. De toute ?vidence, c’est exactement ce que fait le Canada en Afghanistan. Bref, puisque le sort d’un ?tat d?pend de l’ensemble du syst?me international, l’implication du Canada dans le conflit afghan permet ? celui-ci de se donner une certaine visibilit? au sein de la communaut? internationale.

Ensuite, si nous souhaitons cerner davantage les motifs reli?s ? l’implication canadienne en Afghanistan, il est primordial d’?valuer la place que le Canada occupe sur l’?chiquier mondial. Puissance moyenne, ? l’ombre des ?tats-Unis, le Canada souhaiterait peut-?tre devenir plus influent au niveau international. En tous les cas, c’est ce que semble vouloir d?montrer le gouvernement Harper avec les changements qu’il op?re, notamment au niveau militaire. Ainsi, on aimerait faire passer le Canada d’une puissance moyenne ? une grande puissance.

La troisi?me motivation r?side dans le d?sir d’accro?tre l’influence internationale du Canada et de lui conf?rer une voix dans certains forums de n?gociation internationaux. Pour reprendre la formule consacr?e, les Forces canadiennes constituent un ‘laissez-passer’ qui permet au gouvernement de ‘s’asseoir ? la table’. Par exemple, c’st parce qu’il entretenait des troupes en Europe (dans le cadre de l’OTAN) que le Canada est devenu membre de la Conf?rence sur la s?curit? et la coop?ration en Europe (CSCE) et qu’il a pu participer aux n?gociations sur la r?duction des formes conventionnelles dans cette r?gion. [9]

Effectivement, la participation du Canada au conflit en Afghanistan fournit un bon argument pour qu’on lui conf?re une plus grande place dans les discussions internationales. Afin de renforcer cette pr?misse, l’historien Jack Granatstein affirme que « le Canada, gr?ce ? son effort de guerre, aurait agi ? la table des grands dans la r?organisation du monde »[10]. Tout compte fait, il devient de plus en plus perceptible que le Canada d?sire quitter son statut de puissance moyenne afin de devenir une grande puissance. Seulement, rien ne dit qu’il a r?ellement les moyens de le faire, du moins, dans l’imm?diat.

Puis, bien qu’on ne le crie pas sur tous les toits, le Canada est ?galement en Afghanistan pour la position strat?gique et l’influence que cela lui prof?re. Tout comme les ?tats-Unis, le Canada voit en l’Afghanistan une occasion en or d’amasser des profits importants. Le fait d’?tre post? en sol afghan permettrait au Canada d’avoir quelques avantages commerciaux avec certains pays voisins. Par exemple, on pourrait s’int?resser au gaz du Turkm?nistan, au p?trole de la m?re Caspienne, ? l’or de l’Ouzb?kistan ainsi qu’au coton du Kirghisztan[11].

L’Afghanistan occupe une place strat?gique importante sur l’?chiquier international. Le contr?le de l’Afghanistan permettrait et permet toujours de jouer un r?le actif majeur, directement ou indirectement, politiquement, militairement et ?conomiquement en Asie centrale, en Iran, au Pakistan et en Chine. ?tant donn? cette place strat?gique importante de l’Afghanistan au cœur de l’Asie, aucun pays ambitieux voulant jouer un r?le actif sur la sc?ne internationale n’a pu et ne peut rester indiff?rent ? l’?gard de l’Afghanistan. [12]

Tout bien consid?r?, on d?note cinq causes et motivations qui peuvent expliquer la pr?sence des Forces arm?es canadiennes dans la guerre qui s?vit en Afghanistan. Certains affirmeront que les rapports diplomatiques et ?conomiques entre le Canada et les ?tats-Unis en d?pendaient, tandis que d’autres appuieront l’id?e selon laquelle la tradition imp?rialiste canadienne influence toujours les alliances strat?giques de ce pays. Puis, il faut ?galement consid?rer l’impact des pr?ceptes de l’internationalisme qui r?gissent la politique ?trang?re, en plus du d?sir canadien de passer d’une puissance moyenne ? une puissance d’envergure. Enfin, on ne peut nier l’importance de l’emplacement strat?gique que repr?sente l’Afghanistan en terme d’approvisionnement en mati?res premi?res et de zone d’influence commerciale. Il reste toujours ? consid?rer si, malgr? tous ces motifs, il est r?ellement l?gitime pour le Canada de se trouver en Afghanistan et jusqu’? quel point on peut qualifier cette mission de « r?alisable ».

Sources :

 [1] Kim Richard Nossal, St?phane Roussel et St?phane Paquin. Politique internationale et d?fence au Canada et au Qu?bec. Montr?al, Les presses de l’Universit? de Montr?al, 2007, page 167.

 [2] Yves Couture. « Servir l’empire ? ». Argument : politique, soci?t? et histoire, volume 9, num?ro 2 (printemps-?t? 2007), page 56.

 [3] Yves Couture. « Servir l’empire ? »[…] page62.

 [4] Yves Couture. « Servir l’empire ? » […] page 61.

 [5] Yves Couture. « Servir l’empire ? » […] page 56.

 [6] Kim Richard et al. Politique internationale et d?fence au Canada […] page 254.

 [7]Marc Andr? Boivin. « Les vrais et les faux d?bats entourant la pr?sence canadienne en Afghanistan ». Argument : politique, soci?t? et histoire, volume 9, num?ro 2 (printemps-?t? 2007), page 66.

 [8] Kim Richard et al. Politique internationale et d?fence au Canada […] page 255-256.

 [9] Kim Richard et al. Politique internationale et d?fence au Canada […] page 144.

 [10] Yves Couture. « Servir l’empire ? » […] page63.

 [11] Catherine-Aim?e Roy. « La v?rit? sur l’Afghanistan ». Centpapiers, m?dia libre [en ligne], 21 octobre 2006.

 [12] Dr Ramazan Bachardoust. Afghanistan : Droit constitutionnel, histoire, r?gimes politiques et relations diplomatiques depuis 1747. Paris, L’Harmattan, 2002, page 181.

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