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Les militaires et la démocratie : De la candidature d’un Général major aux Présidentielles algériennes

1- La puissante évidence d’une thèse.

C’est en complément de « Présidentielles algériennes : L’impertinence de trois arguments contre le Général major Ali Ghediri », paru dans le média Centpapiers, que le présent article traite d’un 4° argument opposé au candidat Ali Ghediri, et qui est, à notre sens, le plus important des quatre et celui qui peut faire la plus grande unanimité.

Le souci est que Mr Ghediri est un retraité de l’armée et un ex militaire de carrière qui a atteint le très haut grade de Général major ; de surcroît, s’il n’était pas sorti relativement jeune en retraite, il aurait très bien pu finir par atteindre le garde maximal, qui est celui de l’actuel Chef d’Etat-major (lequel le dépasse d’une quinzaine d’années). Or : d’une part, selon l’une des opinions politiques les plus partagées dans le monde, les militaires seraient par nature, comme par un genre de déformation professionnelle quasi-inévitable, des anti-démocrates ; d’autre part, la démocratie est, de plus en plus, l’une des valeurs qu’on exige le plus, voire celle qu’on exige le plus, du pouvoir politique. Face à cet état des choses, l’Algérie n’a probablement jamais eu un aussi impérieux besoin de démocratie …que depuis que le projet d’un nouveau quinquennat pour le Président Bouteflika se fait de plus en plus certain.

Par conséquent, Mr Ghediri serait l’un des plus mauvais candidats, voire le plus mauvais, aux élections présidentielles prévues pour avril prochain ; et concrètement, s’il accédait à la tête de l’Etat, il conduirait nécessairement le pays à une nette régression quant à l’impérieux besoin de démocratisation. Toutefois, ci-dessous, nous verrons combien cette thèse, celle de l’incompatibilité opposant le démocrate au militaire, est infirmée par les faits.

3- L’infirmation par le Reste du monde.

Alors qu’elle semble tirer sa force de son indiscutable évidence, ladite thèse est on ne peut plus radicalement infirmée par certaines des manifestations les plus bruyantes, et les plus confirmées, de l’histoire politique contemporaine, et il s’agit, ici, d’une infirmation que le politologue ne peut ignorer –à moins d’être insuffisamment doté de la science nécessaire à l’exercice de son art.

D’abord, a-t-on oublié que Kemal Atatürk, auquel la Turquie moderne, celle née des décombres de l’Empire ottoman, doit tant, était d’abord un soldat ? A-t-on oublié qu’il a d’abord brillé en tant que tel, avant d’entrer dans l’histoire comme le fondateur de la République turque? Mais comment peut-on oublier -d’autant plus qu’il s’agit de l’Algérie, un pays si célèbre par « la décennie noire » qu’il a vécue et tout ce qu’il a subi du fait de « l’islamisme »- que le nom du soldat musulman Kemal Atatürk est si fondamentalement associé à l’historique séparation de la religion et de l’Etat, et ce, dans l’Etat héritier de l’empire ottoman ? Pour n’y ajouter qu’un détail, rappelons que si les femmes turques ont réussi à acquérir le droit au vote plusieurs années avant les femmes françaises, elles le firent avec cet ex militaire ?

Ensuite, quand on traite des processus de démocratisation effectivement vécus en Asie du Sud-Est, malgré tous les reculs qu’on a pu y observer depuis quelque temps, seule l’ignorance des faits pourrait permettre d’affirmer que les militaires n’y ont jamais joué un grand rôle. Enfin, pour ce qui est de l’Amérique latine, ce grand demi-continent rendu si célèbre par sa culture des coups d’Etat militaires, il serait férocement impertinent de soutenir que ces derniers ont toujours débouché sur l’instauration de dictatures. Dans les faits, nombre de ces célèbres coups d’Etat ont pu être qualifiés de « progressistes » et, plus encore, se sont faits contre des régimes dictatoriaux.

Maintenant, puisque nous ne parlons que de militaires, poussons jusqu’à dire quelques mots sur le Président Vladimir Poutine, lequel, assurément, ne va pas dans le sens de notre argumentation –tellement il serait difficile de le présenter en défenseur de la démocratie. La matière ne risquera certainement pas de manquer si la volonté était de rédiger un article dont cet ex colonel du KGB serait la cible. Il y a long à dire contre celui auquel on a tant reproché l’exercice autoritaire du pouvoir. Mais combien de chefs d’Etat n’auraient point à rougir si –sans nul parti-pris et avec une suffisante lucidité- on comparait à ce que le concerné a fait pour l’immense et profonde Russie, ce qu’eux-mêmes ont fait pour leurs pays ? Il en existe incontestablement, mais ils sont tellement loin de constituer la norme, si loin de faire légion, que le Président russe paraîtrait être l’un des grands serviteurs actuels de la Patrie, et l’un des plus dotés du sens de l’Etat.

4- L’infirmation par le Colonel (1) Chadli Bendjedid.

Au fond, pour contrer cette thèse de l’opposition entre démocrate et militaire, nous n’avions pas grand besoin de faire tout ce survol de la planète, et d’aller aussi loin qu’en Amérique latine, en Turquie, en Russie et en Asie ; d’ailleurs, alors que nous pouvions aussi y prendre appui, nous avons décidé de ne rien dire sur l’Europe. En fait, nous pouvons défendre la candidature du général major Ghediri, au vu de l’argument en question, sans quitter l’Algérie. Le fait est qu’au sein des faits qui demeureront parmi les plus difficiles à contester, dans l’histoire de l’Algérie postcoloniale, on ne peut pas ne pas citer celui qui suit : C’est sous la présidence de Feu Chadli Bendjedid, que l’Algérie s’est libérée du règne du parti unique, et qu’elle s’est, ce faisant, initiée à la culture politique du multipartisme et de la liberté d’expression.

Certes, on peut nier cette vérité, on peut le faire en réduisant cette période, si intense, à la seule naissance de l’islamiste ex Front islamique du salut (FIS) et à la déroutante victoire qu’il a reportée lors du passage par les urnes. Dans cette direction, on peut pousser jusqu’à nier tout apport de Feu Chadli Bendjedid au processus de démocratisation du pays, et on peut le faire en fondant le tout sur l’hypothétique de ce que l’Algérie serait devenue si les janvieristes n’avaient pas pris les choses en main. Mais, on peut tellement faire quand la mode intellectuelle est à élaborer des discours libérés de tout ce que l’exigence de lucidité minimale impose.

On peut tellement faire quand l’art consiste à faire triompher l’inconsistance conceptuelle, en l’élevant au rang d’analyse politique. Ce qui nous importe, présentement, est de rappeler que le Président Chadli Bendjedid, dont la mémoire mériterait d’être régulièrement honorée par les démocrates algériens, était d’abord un militaire de carrière, et, à la veille d’accéder à la présidence de la République, il était l’officier le plus ancien dans le grade le plus élevé d’alors.

4- L’infirmation par le Lieutenant-colonel (2) Mouloud Hamrouche.

S’il faut citer un seul nom parmi tous ceux sur lesquels le Président Chadli a dû s’appuyer pour préparer et réaliser ce processus de démocratisation, nous opterons, sans nulle hésitation, pour Mr Mouloud Hamrouche, qui fut son Chef du Gouvernement. Pour être plus explicite : Hamrouche fut beaucoup plus qu’un appui. Le Président Chadli avait conscience du fait que le pays avait vitalement besoin de réformes ; mais, il avait pris conscience, aussi, du fait d’avoir trouvé en la personne de Mr Hamrouche, un collaborateur qui -de par sa fine connaissance du système, sa volonté réformatrice et sa perspicacité- allait s’avérer difficilement remplaçable. En somme, on pourrait affirmer que les grandes réformes d’alors –dont l’énorme ouverture démocratique peut être considérée, d’une façon ou d’une autre, comme un centre- sont le fait du duo Chadli-Hamrouche. Or, Hamrouche est, lui aussi, d’abord un militaire, ce qui nous oblige à reconnaître que ce sont deux ex militaires qui ont fait sortir le pays du diktat du Parti unique.

Par ailleurs, le lieutenant-colonel Mouloud Hamrouche n’a été si central dans cette historique phase de démocratisation, que parce qu’il est doté d’une capacité de synthèse et d’une faculté de discernement …qui manquent si singulièrement à certains importants (3) ministres et autres responsables de ces longues dernières années. Les historiens pourront avoir, un jour ou l’autre, à reconnaître en cet ex militaire, l’un des meilleurs (grands) commis de l’Etat connus par l’Algérie post-coloniale, l’un des meilleurs serviteurs de l’Etat …dans un pays où le renversement des normes a été poussé jusqu’à ce que l’Etat ait fini par avoir le devoir de se mettre au service de ses représentants.

5- L’infirmation par le Général (4) Liamine Zeroual.

Après avoir cité le duo Chadli-Hamrouche, quand on veut traiter des efforts accomplis pour la démocratisation du système politique algérien, on ne peut ne pas penser au Président Liamine Zeroual, et ce, malgré tout ce que certains hauts responsables de la période d’après n’ont pas manqué d’en dire.

C’est d’abord à son 4° Président élu que la République algérienne doit la Constitution de 1996, et celle-ci n’a besoin de rien de plus que son article 74 –auquel, il faut bien le souligner, elle est bien loin de se réduire- pour s’imposer comme une contribution essentielle. C’est avec cet article 74, en effet, que l’Algérie est entrée dans l’ère de l’alternance au pouvoir, avec la limitation du nombre des mandats présidentiels à deux (5). C’est, d’ailleurs, cet article qui a dû être battu en brèche à l’approche d’avril 2009, afin que le Président Bouteflika puisse briguer un troisième mandat de cinq ans ; et si le pays est aujourd’hui en crise, c’est à l’abrogation de ce même article –abrogation par transfiguration- que nous le devons.

Mr Liamine Zeroual est, d’autre part, ce Président qui, après avoir été désigné à la tête de l’Etat pour poursuivre la période de transition entamée par le HCE (Haut comité d’Etat) au lendemain de la crise née de la démission du Président Chadli, n’a pas tardé à n’accepter de le rester qu’à la condition de se soumettre à la loi des urnes et du suffrage universel. Le général Zeroual pouvait-il, de façon plus sincère et plus noble, prouver son attachement au principe démocratique ? Ce faisant, il offre à l’Algérie son 1er scrutin pluraliste et il est le 1er Président algérien élu par un tel scrutin (novembre 1995). Après tout ceci, qui peut affirmer que ce général était à la quête du pouvoir et du commandement –avec tout ce que cette quête, une fois parvenue à ses fins, peut offrir comme autoréalisation, satisfaction et bien-être entendu sous tel ou telle forme- ?

Mr Liamine Zeroual est aussi ce Chef d’Etat qui, par ailleurs, a laissé une si belle image aux contemporains que nous sommes et, plus loin, à la postérité, par l’acte qui suit : Moins de trois ans après avoir été élu pour un premier mandat de cinq ans, il décide de ne pas aller jusqu’au terme de celui-ci ; et on peut deviner que s’il reste à son poste durant quelques mois encore, ce n’est que par sens du devoir, celui exigé par la tenue d’élections présidentielles anticipées (avril 1999) et par temps nécessaire à celle-ci. Ainsi, le militaire Zeroual a quitté le pouvoir en refusant, y compris, de terminer son premier mandat, quand le Président qui lui a succédé, le civil Bouteflika, s’apprête (6) à un cinquième quinquennat.

 

Remaoun

 

Notes :
1. Le Président Chadli n’a jamais été général car le grade n’existait pas encore lorsqu’il a été élu à la tête de l’Etat.
2. Le 1er Ministre Mouloud Hamrouche avait tout pour entrer dans la catégorie des généraux s’il n’avait pas quitté l’armée relativement très jeune.
3. Il n’est point question, ici, du 1er Ministre Ahmed Ouyahia.
4. Le Président Zeroual a quitté l’armée avant l’instauration du grade de général major.
5. Art 74 : « La durée du mandat présidentiel est de cinq ans. Le président de la République est rééligible une seule fois ».
6.Ou on l’apprête.

 

Le journal citoyen est une tribune. Les opinions qu’on y retrouve sont propres à leurs auteurs.

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