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Les mauvaises raisons de la sup?riorit? chinoise

Un oeil sur? la Chine

Patrice Lemitre?(son site)

Sur la question du d?ficit commercial, rappelons cette simple donn?e?: alors que le d?ficit commercial de l?UE avec la?Chine??tait d?j? de 33 milliards d?euros en 1999, il atteignait 7 ans plus tard 131 milliard?? 400?% de hausse?! On trouvait alors le chiffre ?norme, impensable, inacceptable? Oui, mais voil??: en 2008, il bondissait ? 170 milliards?! Et on sait d?j? que le chiffre pour 2010 sera encore pire. Pour la seule France, la croissance des importations en provenance de?Chine?? augment? en moyenne de 13,7?% par an, faisant passer le d?ficit avec ce pays de 5,7 milliards en 2000 ? 20 milliards en 2009. Soit le premier d?ficit bilat?ral de notre commerce (l?Allemagne arrive en seconde position, avec 16 milliards)(1).

La situation est donc claire?: dans un march? totalement d?r?gul?, tel qu?il existe aujourd?hui, il est presque impossible de fabriquer sur le sol europ?en des produits manufactur?s de grande consommation. Seuls les Allemands y parviennent encore, dans certaines conditions et dans certains secteurs. La concurrence des produits chinois est irr?sistible. Ce qui est vrai pour l?Europe l?est aussi pour les Etats-Unis, qui offrent sans doute le cas le plus caricatural de cette ?volution d?l?t?re. La concurrence chinoise nous tue. Toutefois Alain Minc sera content?: nous mourrons gu?ris.

Mais quelles sont exactement les armes du meurtrier??

Dans les ann?es 60 et 70, les anciennes puissances industrielles, Allemagne comprise, se sont trouv?es fortement concurrenc?es sur leurs march?s traditionnels par les productions japonaises, dans l??lectronique, l?optique, l?automobile? Les Japonais proposaient tout simplement des produits technologiquement meilleurs, plus fiables, plus miniaturis?s, plus innovants. Tout cela avec des syndicats, l?emploi ? vie dans les usines nippones, un haut niveau de vie et des dispositifs sociaux comparables ? ceux de la France ou des Etats-Unis, une population totalement alphab?tis?e et un grand nombre de dipl?m?s de l?enseignement sup?rieurs. Sous les coups de cette concurrence redoutable, les industries fran?aises ou am?ricaines peu comp?titives ont disparu, se sont reconverties ou ont relev? le d?fi et ont propos? des produits capables de rivaliser avec les productions japonaises. On pourrait discuter les m?thodes souvent employ?es par les Japonais pour emp?cher les produits europ?ens ou am?ricains de s?installer sur leur march?, mais on peut dire que, globalement, le succ?s nippon ?tait m?rit?. Et cette concurrence stimulante a ?t? b?n?fique pour tout le monde.

Aujourd?hui nous sommes en concurrence directe avec la?Chine, devenue ??l?atelier du monde?? pour bien des productions. Or, la situation de ce pays n?a absolument rien de comparable avec celle du Japon des ann?es 70. La technologie chinoise n?est pas particuli?rement brillante ni inventive, d?abord parce que les structures ?conomiques et sociales sont encore celles d?un pays du tiers monde. Notamment, le taux d?alphab?tisation du pays est faible (2)?; a fortiori, le nombre de dipl?m?s de l?enseignement sup?rieur, rapport? ? la masse de la population chinoise, est tr?s inf?rieur ? ce qui existe dans les pays occidentaux. Les productions chinoises peuvent ?tre correctes mais sont bien souvent de m?diocre qualit?. Par ailleurs, la rentabilit? des entreprises est souvent tr?s faible?; selon les normes occidentales, beaucoup seraient condamn?es ? fermer ? court terme. En fait, cinq raisons, toutes mauvaises, expliquent la pr?tendue ??sup?riorit? chinoise?:

Premi?rement, la complicit? objective des ?lites occidentales, seules vraies b?n?ficiaires de la ??mondialisation heureuse?? et qui ont ainsi jou? contre leur camp. Sans elles et l?id?ologie n?olib?rale dont elles se sont fait les h?rauts, la?Chine?se serait d?velopp?e, car il est ?vident que ce pays a un fort potentiel. Mais elle l?aurait fait probablement de fa?on plus harmonieuse, sans sacrifier ses activit?s vivri?res et en tournant ses efforts vers la cr?ation de son march? int?rieur ? ce qui, avec plus d?un milliard d?individus, aurait assur? sans difficult? des d?bouch?s ? son industrie naissante.

Deuxi?mement, une monnaie qui reste fortement sous-?valu?e. Compte tenu de l??norme exc?dent de ses exportations, la monnaie chinoise devrait s?appr?cier lourdement par rapport ? celles de ses clients, rendant ainsi ses exportations plus ch?res et ses importations moins ch?res. Or, ce n?est pas le cas. Il y a tricherie, avec la complicit?, l? encore, des ?lites occidentales. Car il s?agit de continuer ? vendre avec de grosses marges des produits achet?s presque rien?!

Troisi?mement, l?absence totale de consid?ration des autorit?s pour les ouvriers chinois. La main-d??uvre, personne ne peut l?ignorer, travaille dans des conditions dignes du 19eme si?cle?: cadences infernales, salaires d?risoires, effroyable ins?curit? dans les usines et dans les mines, travail des enfants, quasi-esclavage des minggong, v?ritables ??immigr?s de l?int?rieur??, paysans arrach?s aux campagnes par la destruction des activit?s agricoles? Zola est de retour, mais loin de nos yeux.

Quatri?mement, une absence totale d?int?r?t pour l?environnement, dont la destruction atteint une ampleur sans pr?c?dent, m?me dans l?ex-Union Sovi?tique. Comme en URSS, l?absence de tout contrepoids d?mocratique n?a pas permis de contrebalancer le d?sint?r?t des dirigeants chinois pour ces questions. Pas plus que les fronti?res ne sont ferm?es aux flux de produits, elles ne retiennent les polluants, notamment les gaz ? effet de serre et les microparticules toxiques d?vers?es dans l?atmosph?re par la combustion de millions de tonnes de charbon. Le monde entier devra un jour payer cette facture. Et la note sera tr?s sal?e.

Cinqui?mement, les Chinois ont fait main basse sur le plus gros des technologies que les occidentaux ont mis des si?cles ? d?velopper. Oh?! Ils ne les ont pas vol?es, non. Nous les leur avons simplement donn?es?! Avec les d?localisations, d?une part, car les entreprises sont ?videmment contraintes de r?v?ler leurs proc?d?s ? leurs employ?s chinois. Avec les ??grands contrats??, d?autre part, source m?connue de transferts massifs de technologies. Structurellement d?pressive depuis 20 ans, les ?conomies occidentales sont souvent contraintes, lorsqu?elles vendent leurs productions phares (avions, trains et m?tro, armes?), de tout c?der pour le seul prix des produits?: les technologies, les secrets de fabrication et m?me l?emploi puisque l?acheteur exige de plus en plus fr?quemment de produire lui-m?me sur son territoire.

Dans un march? totalement ouvert comme il l?est aujourd?hui, les cinq armes chinoises sont comme des couteaux qui nous sont plant?s dans le dos. Alors que les l?gitimes normes occidentales, que ce soit en mati?re de protection de l?environnement, de droits sociaux, de niveau des salaires imposent de fortes contraintes aux producteurs occidentaux, les industriels chinois n?ont pas ? s?en pr?occuper le moins du monde. Nous ne luttons pas ? armes ?gales et les entreprises europ?ennes et am?ricaines sont d?truites, malgr? leur ?norme sup?riorit? initiale?; les savoir-faire disparaissent, la technologie s??vade?; le ch?mage de masse s?enracine. La compression des co?ts salariaux et le ch?mage entra?nent une d?pression chronique de la demande, ce qui se traduit par une croissance structurellement faible, qui entraine ? son tour les d?ficits budg?taires.

Cette spirale d?pressive ?tait en partie masqu?e jusqu?ici par trois ph?nom?nes?: la baisse du co?t des produits, la compensation artificielle du tassement des revenus par l?explosion de l?endettement des m?nages et l?afflux de capitaux sur les grandes places financi?res occidentales permettant le financement des d?ficits commerciaux. Malheureusement, la r?alit? finit toujours par l?emporter et nous avons vu avec angoisse rena?tre l?inflation (3) , la bulle de l?endettement exploser et les march?s de capitaux perdre en quelques mois 60?% de leur valeur. Au bout du cycle, nous d?couvrons que le pan-capitalisme sauvage a d?plac? le centre de gravit? de l??conomie mondiale vers l?Asie et, loin de nous enrichir, fait de nous des pauvres. On est bien loin de la mondialisation heureuse?!

Il est pourtant facile de s?enrichir. Il suffit de travailler pour produire des richesses?! Or, nous travaillons de moins en moins car nous sommes en concurrence directe avec les salari?s chinois, qui ne co?tent pour ainsi dire rien du tout. L?arme au pied, nous restons sans rien faire tandis que la mar?e des produits chinois nous submerge. Pour sortir de cette impasse, il n?y a qu?une seule solution?: se prot?ger. Une seule voie, mais une multitude de modalit?s et de degr?s possibles?: on peut par exemple appliquer progressivement des droits de douane de plus en plus ?lev?s sur les importations chinoises, pour inciter les producteurs ? plus de respect de l?environnement et de leurs ouvriers.

Il est possible ?galement ? et m?me fortement souhaitable ? de contr?ler s?rieusement la qualit? des produits import?s, ce qui n?est pas fait aujourd?hui. L?exemple r?cent (parmi beaucoup d?autres) du g?ant am?ricain Mattel, dont les jouets pourtant tr?s chers ?taient recouverts de peintures toxiques, montre que l?administration chinoise n?est pas capable d?imposer des normes de production s?rieuses ? ses industriels. Et comme il est impossible de contr?ler les fabricants chinois chez eux, il n?y a pas d?autre choix que d?effectuer ce contr?le ? l?arriv? des produits sur le territoire europ?en. Ces contraintes devraient entra?ner une hausse tr?s sensible du prix des produits chinois, de nature ? stimuler l?int?r?t des industriels europ?ens ? les produire de nouveau.

Nous ne disons ?videmment pas qu?il suffirait d?appliquer de fortes taxes sur tous les produits que nous ne fabriquons plus pour que le probl?me soit r?solu. Malheureusement, les usines d?truites, les savoir-faire perdus, les ouvriers qualifi?s disparus ne vont pas r?appara?tre comme par magie. Une r?appropriation de notre ?conomie suppose d?indispensables transformations. La mise en place d?une v?ritable politique industrielle, pour d?terminer quels secteurs d?activit? devraient ?tre prioritairement prot?g?s et stimul?s, serait une premi?re r?forme urgente.

Par ailleurs, l?occident en g?n?ral ? la France en particulier ? devra profiter au plus vite de l?excellent niveau de formation de ses citoyens pour acc?l?rer la ??fabrication?? de professionnels utiles ? l??conomie. Je veux dire par-l? que le syst?me universitaire fran?ais doit cesser de produire des dipl?m?s de HEC, des ?narques ou des traders dont l?utilit?, pour la collectivit?, est faible ou nulle. Ce dont nous avons besoin, c?est de polytechniciens, d?ing?nieurs, de chimistes, de physiciens, de techniciens sup?rieurs, d?ouvriers tr?s qualifi?s?

Autre secteur ? d?velopper en urgence?: la recherche. A long terme les retomb?es des efforts de recherche sont l?assurance de la supr?matie technologique de l?occident. C?est un domaine dans lequel la?Chine, avec le faible niveau de formation de sa population, ne risque pas de nous menacer s?rieusement avant une bonne dizaine d?ann?es (4). Encore faut-il miser sur elle. Or, l??tat de d?labrement avanc? de la recherche en France et le peu de consid?ration du pouvoir politique pour les chercheurs, dont certains gagnent moins que le SMIC apr?s 10 ans d??tudes, est tr?s symptomatique de la d?faillance de notre volont?. Enti?rement soumise ? la dictature du court terme, notre civilisation est devenue incapable de se projeter dans l?avenir. Et c?est pourquoi elle n?glige tous les efforts qui ne porteraient leurs fruits que dans 8 ou 10 ans.

Couches moyennes fragilis?es?: attention, danger?!

Malheureusement, ce changement de cap indispensable et urgent ne semble pas pouvoir ?tre pris par les ?lites dirigeantes?; exceptionnellement incomp?tentes, de droite comme de gauche, elles restent arc-bout?es sur les dogmes n?olib?raux et sur les privil?ges qui leur sont associ?s. A ce titre, la construction europ?enne est un v?ritable naufrage?! A cause d?elle, le suffrage universel a ?t? neutralis? partout et les peuples ne peuvent plus changer l?orientation des politiques ?conomiques et sociales par leur vote. Dans ces conditions, diverses formes d?actions violentes risquent d?appara?tre. C?est d?autant plus probable que les couches moyennes sup?rieures ont perdu une grande partie de leurs ?conomies avec l?effondrement des valeurs boursi?res?; et qu?elles commencent ? ?tre pr?cipit?es en masse dans l?univers sombre de ??ajustements structurels??. Ces couches p?sent d?un poids beaucoup plus lourd dans la soci?t? que la masse atone des ouvriers et des employ?s. Relativement ?pargn?es jusqu?ici, l?affaiblissement de leur statut, sans changement de cap, ne se fera pas sans violents soubresauts.

Seule une alliance solide entre les couches populaires et les couches moyennes sup?rieures pourrait sans doute ?viter les affrontements violents et cat?goriels, qui ne r?soudraient rien et ne feraient qu?acc?l?rer notre d?cadence. Le poids intrins?que de ces couches agglom?r?es serait certainement suffisant pour entra?ner la rupture avec le mortif?re n?olib?ralisme. Mais sommes-nous encore capables de construire cette alliance?? Une chose me para?t s?re?: dans l??tat actuel des choses, nous aurons vite la r?ponse ? notre question. Dans dix ans, si les bons choix n?ont pas ?t? faits, le d?clin d?finitif de l?occident ne sera plus une ?ventualit? probable?; il sera notre destin.

 

 

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