Accueil / A C T U A L I T É / Les marcheurs anti-Bouteflika ou la naissance du luxemburgisme stalinien : Introduction à ce que l’Algérie doit à ‘Mouwatana’

Les marcheurs anti-Bouteflika ou la naissance du luxemburgisme stalinien : Introduction à ce que l’Algérie doit à ‘Mouwatana’

1- L’Algérie enfantée par le 22 février et la réalité nommée «Peuple».

En Algérie, depuis les gigantesques marches du 22 février 2019, de partout, on élève sa voix pour crier –en cherchant à s’exprimer avec toute la force vocale du crieur- que c’est au Peuple que le pouvoir revient, ainsi que pour se solidariser avec cette source du pouvoir et lui exprimer le plus profond attachement. Mais, qui est cet être dont « toute » l’Algérie s’est mise, soudainement, à chanter la grandeur, l’héroïsme et la perspicacité dans la vision et la volonté ?

Ce ne peut être que celui qui est sorti dans les rues lors de cet historique 22 février, et qui a ainsi agi pour dire « Non au 5° mandat ! Non à Bouteflika ! ». Mais, s’il en est ainsi, alors il n’y aurait pas moins de deux peuples en Algérie, celui qui a marché et celui qui ne l’a pas fait. Il en serait ainsi car : D’abord, ceux qui n’ont pas marché n’ont pas mandaté ceux qui ont marché. Ensuite, quel que soit le nombre des marcheurs -et il est, plus qu’extraordinairement, vertigineusement grand-, le nombre des non-marcheurs demeure non pas (seulement) plus grand, mais plusieurs fois plus grand ; cette énorme disproportion est augmentée par le fait que –l’honnêteté exige de le reconnaître- parmi les marcheurs, une grande proportion est constituée d’adolescents de moins de dix-huit ans et, y compris, d’enfants.

Finalement, s’il faut maintenir l’idée selon laquelle ce qu’on nomme « peuple » ne peut pas être plus qu’un, et il est difficile de rejeter cette unicité sans s’exténuer dans l’argumentaire, alors force sera de conclure en disant que le peuple n’a pas marché et que, donc, il ne s’est pas exprimé contre le Président Bouteflika. Une telle conclusion s’imposerait d’autant plus qu’il est certain que dans cette écrasante majorité constituée par les non-marcheurs, une proportion des plus significative n’a probablement aucune opinion, aucune position, sur le fait (ou la raison) qui a motivé les marcheurs ; quant aux autres, ils se répartissent entre ceux qui considèrent que le Président sortant a le droit de se représenter, sans pour autant être prêts à lui accorder un nouveau mandat, et ceux, enfin, qui estiment que ce nouveau mandat est pleinement mérité. Ceci étant, et outre le risque de se retrouver face à quatre peuples, et, peut-être, à plus, il y a ceci : Absolument rien ne dit que le candidat Bouteflika ne sortirait pas triomphant du suffrage du 18 avril prochain, si la contestation qu’il subit ne contentait rien de plus que cette marche du 22 février et celle qui l’a suivie le 1° mars. Rien ne le dit, y compris, sans bourrage des urnes, et ce, surtout s’il accepte d’être réélu avec pas plus que les scores traditionnellement observés dans les démocraties.

Par ailleurs, quoi qu’il en soit, si on pouvait remonter le temps, pendant juste une dizaine de semaines, et à supprimer certains événements survenus durant cette très courte durée, Bouteflika se retrouverait avec de très grandes chances d’être réélu pour excéder vingt ans à la tête d’une République Démocratique et Populaire.

Il en est ainsi car, outre qu’elle est saturée de substance démagogique, la notion de « peuple » est l’une des notions que l’intelligence devrait recommander à celui qui veut débattre de questions politiques avec sérieux, de n’utiliser qu’avec grande modération. Quant à l’article 7 de la Constitution, quand il énonce que « Le peuple est la source de tout pouvoir » et que « La souveraineté nationale appartient exclusivement au peuple », il ne dit rien de plus que ceci : Le peuple exerce la souveraineté par les choix qu’il fait lors des rendez-vous pris aux urnes dont, essentiellement, l’élection présidentielle.

2- Le miracle totalitariste d’un peuple devenu individu.

Par ailleurs, parallèlement à sa réduction aux foules ayant marché en protestation contre le 5° mandat, et abstraction faite du fait que la masse de ces derniers est singulièrement insuffisante –dans l’ordre de l’arithmétique des urnes- à constituer la moindre majorité, tout se passe comme si -si on tordait à peine un peu le bâton, dans l’objectif de le redresser- le peuple algérien s’était transfiguré en un seul individu. En somme, voici des millions d’âmes –comme au terme d’une communion relevant du plus pur miracle- rassemblées en une seule.

Il ne peut en être qu’ainsi car, autrement, aucun peuple n’aurait pu soudainement, du jour au lendemain, décider de s’opposer au dépôt de candidature (aux présidentielles) d’un Président qui, à peine quelques semaines plus tôt, était certain –plus que du fait que ledit dépôt allait être assuré sans la moindre opposition populaire (suffisante pour faire peur)- qu’il allait remporter l’élection qui allait s’en suivre, même si avec un score beaucoup moins écrasant que lors de ses quatre 1° élections.

Après l’avoir élu à deux reprises successives, et après n’avoir vu aucun mal à le regarder modifier la constitution, afin de briguer un troisième mandat, le même peuple a réélu, pour encore une fois, ledit Président. A la veille de fêter ses quatorze ans passés à la tête de l’Etat algérien, Mr Bouteflika est victime d’un accident vasculaire cérébral (AVC). Il est hospitalisé durant près de trois mois, et –ce qui est encore plus original- ce sont trois mois qu’il passe à l’étranger (de l’hôpital de Val-de-Grâce aux Invalides), loin du pays qu’il préside ; trois mois d’absence ininterrompue. Et malgré ces trois mois d’extrême repos, de soins et de très haute surveillance médicale, il en sort manifestement très affaibli ; il est tellement diminué que la raison impose de ne voir rien de plus qu’un détail dans le fait que ses capacités motrices ne lui permettent plus de se déplacer autrement qu’en fauteuil roulant, et qu’il ne puisse plus se mettre en position debout. Bien plus triste et plus gênant, ses capacités de locution sont si sérieusement touchées …qu’il ne pourra plus prononcer le moindre discours ; il ne s’adressera plus (directement) à la nation dont il est le Chef élu.

Nous étions en avril 2013, à l’heure de l’AVC, et partout dans le monde, dans le monde des normes, qui est aussi celui de la normalité, la principale conséquence en aurait été la certitude de la non-candidature (du Président) aux élections d’avril 2014. Et, pourtant, il en a été autrement –au pays des miracles- et il en a été ainsi non sans que M. Bouteflika (ou son clan), sitôt rentré au pays, ait pris quelques décisions par lesquelles il a montré qu’il était le seul maitre à bord dans le navire nommé « Algérie ». Maintenant, face à ce projet d’un 4° mandat, il est temps qu’on se pose la question de savoir qui a essayé de contribuer à mettre un Holà à cette foire de la déraison.

Hormis les quelques personnalités qui ont agi en tant qu’individus et hormis les chefs de partis qui ont refusé de se présenter au scrutin, qui doit-on citer ? Incontestablement, le mouvement Barakat –traduisible par : « ÇA SUFFIT »- et presque rien d’autre.

Comment expliquer que Barakat, malgré le gigantesque enthousiasme de ses animateurs, a échoué ? Comment expliquer qu’il a échoué jusqu’au point de devenir contreproductif, en finissant -malgré toute sa superbe volonté- par arranger les affaires du régime qu’il voulait sincèrement combattre ? Barakat n’a pas réussi à faire éclore une opposition populaire ; il n’a pas réussi à se prolonger en Pouvoir de la rue. Et il ne l’a pas pu parce qu’il lui a horriblement manqué d’être …ne serait-ce qu’encouragé, par ceux (1) qui -maintenant que la rue s’est exprimée et qu’elle a décidé de la voie à suivre- se bousculent (2) de la voix pour paraitre les Premiers, aux côtés du « peuple » et contre ce même Régime auquel ledit Barakat et sa figure emblématique, Dr Amira Bouraoui, se sont attaqués il y a cinq ans déjà.

Quant au 5° quinquennat, et abstraction faite de ce que le monde a dû confirmer (ou découvrir) suite à la photo (indélicatement ?) diffusée Emmanuel Vals, alors 1° Ministre français, il s’est déroulé, presque de bout en bout, avec des prises de décisions et des absences de prises de décisions qui témoignent du fait que le Président (ou le clan présidentiel) considère qu’il n’a de comptes à rendre à presque personne.

3- Le triomphe stalinien de Rosa Luxemburg.

En somme, après être resté si longuement acquiesçant, et dans le meilleur des cas, silencieux, face à la vérité qui vient d’être résumée, et qui n’est –de surcroît- qu’une parcelle de toute la vérité, comment peut-on, en tant que peuple, se réveiller, soudainement, du jour au lendemain et à la surprise générale, pour faire ce que le peuple en question a réalisé le 22 février dernier et depuis ? Seul un Peuple devenu Individu …en est capable. Le Petit-Père des peuples, Joseph Staline, ne pouvait rêver d’un peuple aussi (al) chimiquement unifié !

Maintenant que nous avons renouvelé l’antique problème métaphysique de l’Un et du multiple, et que nous l’avons résolu par la révolution que le Peuple algérien, devenu Individu, a accompli contre son Président, il nous reste à savoir comment la conscience –préalable à l’acquisition de la volonté d’agir- est venue au dit individu. Certes, il y a déjà plus d’un siècle que V.I Lénine y a répondu par : « De l’extérieur ! », ce qui signifie : par un groupe d’individus caractérisés (entre autres) par la possession de l’outil intellectuel et de la culture nécessaires à la compréhension et à la réalisation du phénomène révolutionnaire –donc, par un groupe d’intellectuels. Le problème dans notre cas, toutefois, est que ce sont les intellectuels –ou ceux qu’il nous faut considérer comme tels- qui ont eu à suivre le peuple au lendemain de la démonstration faite par celui-ci lors des historiques marches du 22 février. Une question, donc, s’impose : Que faire ?

L’unique voie qui nous reste, pour comprendre l’Algérie immédiate, consiste, alors, à opter pour Rosa Luxembourg contre Lénine. Ce faisant, la conscience serait venue spontanément au peuple algérien, en même temps qu’il mutait en individu. Certes, il est certain que la spontanéité luxemburgiste n’est pas immédiateté, et que très peu d’auteurs dans l’histoire du marxisme et très peu de révolutionnaires dans l’histoire universelle ont pu être aussi farouchement opposés à la thèse du Peuple-Individu, que Luxemburg. Et c’est pour répondre à de telles objections, précisément, que nous avons opté pour un triomphe de cette dernière, qu’une fois remodelée dans le moule stalinien.

Notes
1- Il est important de souligner, ici, que nous ne parlons pas de tous ceux qui ont suivi le mouvement anti-Bouteflika après le 22 février. Beaucoup de ceux qui l’ont fait, ont certainement agi avec sincérité et sans nul calcul politicien ; nous parlons des autres.
2- Comme aurait dit feu Jacques Brel.

 

Remaoun

 

Le journal citoyen est une tribune. Les opinions qu’on y retrouve sont propres à leurs auteurs.

Commentaires

commentaires

A propos de remaoun mourad

avatar

Check Also

MH-370 : (38) armes et cocaïne

Nota :  à ceux qui pourraient penser récupérateur l’association de la catastrophe du vol MH-370 ...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.