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Les maladies de l?inqui?tude

Me baladant au Salon du livre de Montr?al en novembre 2010, quelle ne fut pas ma surprise de croiser au kiosque des Presses de l?Universit? Laval le coll?gue Fernand Turcotte, expert en sant? publique et traducteur de Worried Sick ?crit par un m?decin am?ricain hors normes, Nortin M Hadler. Il a fallu quelques jours pour d?vorer ce livre, inhabituel sous la plume d?un m?decin universitaire encore actif et membre d?une profession qui ose rarement critiquer publiquement ses habitudes de prescription.

Page apr?s page l?ouvrage contient des r?flexions inattendues sur notre m?decine qu?il accuse d?accomplir ? la perfection des gestes m?dicaux non n?cessaires et de s?acquitter m?diocrement de ceux qui seraient n?cessaires. Hadler abhorre la m?dicalisation des difficult?s, des incapacit?s ou malaises temporaires, des sympt?mes naturels rencontr?s au cours d?une vie normale et surtout vers la seconde moiti?, ainsi que les effets ind?sirables qui r?sultent d?une m?dicamentation inutile quand elle n?est pas ? outrance.

??Tout – absolument tout – est canc?rig?ne, comme le d?montrent quotidiennement de nouvelles ?tudes, infailliblement alarmantes sinon alarmistes. S’alimenter sainement devient une corv?e encadr?e de mises en garde terrorisantes. Le malaise le plus banal provoque la panique. – Grisonner est-il une maladie? Je ne fais pas le comique??? ironise Hadler: en effet, ?a le deviendra sans doute un jour, cette nouvelle ?maladie? amenant encore de l’eau ? la vague actuelle de m?dicalisation qui atteint des sommets sans pr?c?dent.

M?me les aliments et leurs suppl?ments tombent dans sa mire. Aucun produit particulier, aucun aliment, n?est prouv? capable d?am?liorer votre sant?, ? moins que vous ne souffriez d?une d?ficience document?e. Avis aux amateurs de produits dits naturels, surtout quand ils sont ?miraculeux?. Un de ses chapitres est d?ailleurs intitul??: Vous n??tes pas ce que vous mangez!

??Nortin Hadler d?montre que la peur de la maladie camoufle en fait le refus du vieillissement et de la mort. C’est ce qu’il appelle le ?complexe de Mathusalem?. Or, rappelle-t-il, ?le taux de mortalit? est de 100% pour tout le monde?. Toutes les g?n?rations pr?c?dentes ?taient parvenues ? appr?hender avec une certaine s?r?nit? cet in?luctable destin. Nous n’en sommes plus capables. ? la place, nous tremblons de peur?? ?crit Mario Roy de La Presse.

L?auteur s?en prend aux exc?s de la cardiologie interventionniste, comme le pontage quand l?angioplastie aurait suffi; comme l?angioplastie quand la m?dicamentation aurait suffi; comme la m?dicamentation quand la r?assurance aurait suffi. Le message s?adresse ?videmment aux cardiologues am?ricains qui sont, heureusement pour nous, plus interventionnistes que ceux du Canada.

??Cet ouvrage pose un s?rieux diagnostic sur une m?decine [trop] moderne et sa lecture surprendra en plus d?instruire le lecteur m?me averti en mati?re de sant?. L?auteur explique les fallacieuses convictions qui m?nent aux traitements inutiles, souvent dangereux, et propose toute une suite de solutions audacieuses et susceptibles de rendre service ? tout le monde?? commente Jerome Groopman de la Facult? de m?decine de Harvard.

Les d?pistages sont pass?s au crible. Il d?nonce les d?pistages du cancer du sein en dehors de populations o? l?utilit? a ?t? prouv?e (entre 50 et 69 ans ou avec histoire familiale). Il d?nonce aussi le d?pistage g?n?ralis? du cancer du c?lon par colonoscopie tant qu?on n?aura pas les preuves de son utilit? dans des populations ? risque clairement d?finies. Il d?nonce le d?pistage g?n?ralis? du cancer de la prostate avec le toucher rectal et le dosage du PSA (pour antig?ne prostatique sp?cifique) chez les hommes asymptomatiques; tout simplement parce que ce ne sont pas de bons tests et que les faux positifs m?nent souvent ? d?autres tests et ? des traitements aux cons?quences pas toujours souhaitables. Hadler refuse le dosage de son propre PSA. Tout comme le traducteur Turcotte.

??L?auteur d?montre ? quel point plusieurs patients re?oivent des soins inutiles, voire nuisibles, parce que leur m?decin ne tient pas compte des normes scientifiques d’efficacit?. Il pr?sente un plaidoyer convaincant en montrant que ces normes devraient servir de fondement au remboursement des services et guider les patients tant dans le choix de leur m?decin que dans le consentement qu’ils donnent aux traitements ? recevoir??, note Daniel M. Fox de la fondation Millbank Memorial Fund.

??Cas par cas, m?dicament par m?dicament, test par test, proc?dure par proc?dure, l?auteur d?voile les exc?s, les gaspillages et l?inefficacit? de notre m?decine moderne. Il propose un syst?me de soins qui am?liorerait la sant? de tous, ne rembourserait que les traitements efficaces et r?duirait les d?penses??, ajoute Clifton K Meader, m?decin et auteur de Symptoms of Unknown Origin.

On y d?nonce l?examen m?dical p?riodique, rien de moins. Surtout quand cet examen consiste essentiellement ? faire des analyses sanguines ? la recherche de niveaux ?fautifs?, hors-normes de ceci et de cela. ? cause du risque de sant?isme biologique : vous n??tes pas malade mais on fait de vous un malade indirectement lorsqu?on vous annonce que ?votre cholest?rol est malade? et qu?il faut le traiter agressivement avec une pilule ? prendre ?pour la vie?, alors que les preuves scientifiques ne sont pas au rendez-vous ? moins que vous soyez d?j? coronarien ou ? tr?s haut risque de le devenir. Hadler refuse le dosage de son cholest?rol. Tout comme le traducteur Turcotte.

Ou encore on utilise des normes tellement strictes de la normalit?, normes souvent ?tablies par des comit?s farcis d?experts en situation de conflits d?int?r?t. Cela peut concerner le sucre sanguin, la tension art?rielle, la densit? osseuse, la m?moire, le cholest?rol, l?hyperactivit?, la d?prime etc. Il ne dit pas de ne pas traiter les vrais diab?tiques ni les vrais hypertendus ni ceux qui ont subi des fractures de fragilisation, mais il est convaincu qu?il ne faut pas rendre diab?tiques ceux qui ne le sont pas ou hypertendus ceux qui ne le sont pas, etc. M?me chez les hypertendus et les diab?tiques, il conseille un contr?le raisonnable mais pas excessif car celui-ci pourrait s?av?rer inutile ou contre-productif pour la qualit? de vie.

??Ce livre est destin? ? ceux qui souhaitent prendre les meilleures d?cisions quant ? leurs soins de sant? et ceux de leurs proches. L?auteur pose un regard lucide sur tous ces tests co?teux qui ne signalent que des trivialit?s et entrainent des solutions rapides qui ne font rien d’autre que de faire exploser les co?ts et de conduire ? un syst?me de sant? au dessus de nos moyens?? d?plore Scott Simon, auteur, et animateur radio aux ?U.

C?est un livre important.? (1) (2)

Pierre Biron

Pierre Biron est m?decin a la retraite et a ?t? ?professeur et chercheur en pharmacologie ?? l?Universit? de Montr?al.

29 novembre 2010

Destin? ? centpapiers.com


[1] http://www.pulaval.com/catalogue/malades-inquietude-diagnostic-surmedicalisation-9554.html

[2] La version anglaise parut sous le titre de Worried Sick, A prescription for health in an overtreated America. Chapel Hill NC; University of North Carolina Press

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2 Commentaire

  1. avatar

    C’est la pensée qui est malade; pas seulement la médecine ! Toutes les sciences du complexe sont atteintes par cette « maladie » : le mythe scientifique et son avatar le complexe de Colomb. Ce ne sont pas que les médecins qui sont en cause, mais aussi les malades et leurs exigences issues du délire collectif actuel sur l’amour et la liberté.