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Les inondations au Texas, un thème récurrent dans le Blues (1)

C’est un groupe anglais que j’ai en tête depuis plusieurs jours, à voir l’actualité texane défiler sur le téléviseur :  il s’appelle Savoy Brown, et ce groupe est l’auteur d’un remarquable titre intitulé « Flood In Houston » (que l’on peut entendre ici), lancinant à souhait, preuve que ce qui vient de se produire n’est pas une nouveauté, même si cette fois l’ampleur du phénomène a surpris.  Et  preuve aussi que ce qu’on a appelé le Blues anglais avait particulièrement bien assimilé celui d’origine (1).  Les bluesmen texans ont en effet souvent fait allusion dans leurs chansons à de terribles inondations, la plus connue d’entre elles, sans doute, étant celle interprétée par Stevie Ray Vaughan.  La sienne évoquait la rupture des lignes téléphoniques, conséquence de l’intempérie survenue (non datée).  Retour en chansons sur un phénomène historique connu, mais dont les récentes manifestations n’ont rien à voir avec l’origine des antérieures… qui ont été parfois tout aussi impressionnantes à vrai dire (mais moins fréquentes que ces dernières décennies).

 

Houston a été la victime d’inondations catastrophiques à plusieurs reprises dans les année 30 notamment, avant que l’on prenne la décision d’effectuer des travaux de rétention sur les bassins fluviaux alentour (les cyclones étant alors peu fréquents).  La plus notable est celle, gigantesque, de 1927 qui a touché plusieurs Etats du Sud.  Le comté de Harris (ex  comté d’Harrisburg) qui contient la ville de Houston « n’a jamais subi de tremblements de terre ni de blizzards », note son site de la gestion locale de l’eau, mais il est sujet à de terribles inondations récurrentes depuis le XIX eme siècle.  « Le comté de Harris a souffert de 16 inondations majeures de 1836 à 1936, dont certaines ont grimpé à plus de 40 pieds (12 mètres !), transformant les rues du centre-ville de Houston en fleuves furieux.
Après les inondations énormément destructrices de 1929 et 1935, cependant, les citoyens ont demandé des solutions
(la photo à gauche montre la montée des eaux en 1929 au City Hall de Houston, Congress Avenue).  Les dégâts immobiliers estimés en 1929 étaient de 1,4 million de dollars, somme importante à l’époque.  Les pertes ont plus que doublé en 1935, lorsque sept personnes ont été tuées et le port de Houston a été paralysé pendant des mois – ses quais submergés, son canal bouché de tonnes de boue et d’épave, ses voies ferrées déracinées » (à droite une photo de cette terrible inondation sur l’Avenue Franklin.  Le City Auditorium, détruit depuis, où se produisait Caruso avait été touché, BB King et Willie Mae « Big Mama » Thornton s’y produiront plus tard… ainsi qu’Elvis Presley ).

La prise de conscience de 1935

« Vingt-cinq blocs du quartier des affaires du centre-ville ont été inondés, ainsi que 100 blocs résidentiels.  Si jamais il y avait un comté qui avait besoin d’une aide à l’inondation, c’était celui-là ! (…) notent les responsables texans.  Ces inondations de 1935, marquantes par leur ampleur, décideront (enfin) les élus à s’activer pour tenter de les juguler.  « Le 23 avril 1937, après que les dirigeants locaux aient présenté une pétition avec des photographies dramatiques de la dévastation des inondations passées, la 45e législature du Texas a adopté à l’unanimité le projet de loi qui a créé le district de contrôle des inondations du comté de Harris (…).  Les travaux entrepris provoqueront effectivement un répit.  « Depuis la création du district, et en dépit d’une histoire de projets réussis de réduction des dégâts d’inondation et de progrès dans l’ensemble du comté de Harris, près de 30 inondations nocives ont eu lieu dans la région, entraînant des dommages-intérêts ces 70 dernières années pour des centaines de millions de dollars.  Cependant, après les années 1940 (2), la région du comté de Harris n’a pas souffert ce qui était considéré comme une inondation répandue de taille régionale, engin, jusqu’en juin 2001 » (et l’arrivée de la tempête tropicale Allison, dévastatrice, puisqu’elle ruinera 73 000 habitations et 95 000 automobiles, déplaçant 30 000 personnes dans des abris et causant pour 5 milliards de dégâts dans l’immobilier).  Une étonnante vidéo des inondations de 1935 visible ici dans les archives du Texas montre parfaitement combien le phénomène a marqué à vie les populations locales.

En 1900 aussi, le désastre inattendu de Galveston

Côté ouragans, l’un des pires qu’ait subi le Texas est celui qui a ravagé le port de Galveston du 27 août au 12 septembre 1900.  On pense en effet qu’il a provoqué au moins 8 000 morts (sur 42 000 habitant (soit 20% de la population !).  On dû brûler des corps sur place, faute de pouvoir les enterrer.  Il avait frôlé auparavant Cuba et la Floride et avait provoqué déjà des dégâts en Louisiane et dans le Mississipi, et on pensait qu’il ne choisirait pas Galveston pour y lancer ses vents à plus de 230 km/h, capables de retourner les maisons -, ce qu’il a pourtant fait.  Mais l’arrachage des lignes de téléphone avait empêché de prévenir tous les gens. « L’ouragan de Galveston fit autant de morts que toutes les autres tempêtes tropicales réunies de l’histoire des États-Unis » note Wikipeda.  On décida par la suite de construire une énorme digue de plus de 5 m de haut de 4,8km portés ensuite à 16 et même de relever de 5,2 mètres toute la ville, « dont l’église Sain-Patrick pesant 3 000 tonnes« .  Ici à gauche une carte postale coloriée montrant la digue construite.

Les inondations en chansons 

C’est donc logique d’en voir les effets sur les thèmes des Bluesman et Blueswomen de l’époque.  Le Blues a toujours été le meilleur reflet de la vie des plus démunis, on le sait, et le genre abonde obligatoirement en allusion à ces inondations à répétition.  Un auteur assez sidérant, Robert Springer (3), s’est efforcé de retrouver ses liaisons entre événement catastrophique et chanson dans un ouvrage fabuleux, intitulé  « Nobody Knows where the Blues Come from: Lyrics and History ».  C’est l’étude sociologique la mieux faite sur le sujet :   le Blues est le reflet de la vie, on le sait, mais là cela devient… flagrant.  J’essaie ici rapidement de vous en résumer le chapitre consacré à la seule année 1927, pour lui l’année-phare de l’éclosion d’un nombre important de chansons dédiées aux graves inondations du Mississippi cette année-là (touchant le Missouri, l’Illinois, le Kansas, le Tennessee, le Kentucky, l’Arkansas, le Mississippi, le Oklahoma, ainsi que le Texas et la Louisiane, tous deux touchés aujourd’hui) : c’est un travail d’érudition étonnant.  Cela commence en effet selon lui en 1927 avec la reine du Blues, Bessie Smith, qui débarque à Nahsville qui est ce jour-là… déjà sous les eaux, nous dit Springer. Il avait plus depuis 5 jours d’affilée et toutes les rivières alentour avaient débordé : on dénombrait déjà 10 000 sans-abris.  La voici qui entonne donc « Backwater Blues », qui est la description parfaite de l’inondation de Nashville selon lui (elle y évoque en effet les 5 jours de pluies consécutives) !  S’en suit Lonnie Johnson (mort en 1970) qui enregistre la même année « South Bound Water » chez Okeh :  là c’est davantage une longue montée des eaux comme celles de la Nouvelle-Orléans qui est décrite : logique, c’est là où a vécu au départ Johnson !  En face B du 78 tours, il reprend… « BackWater Blues », pour enfoncer le clou en quelque sorte (le titre sera repris aussi par Big Bill Bronzy) ! Chez Okeh, on le soupçonne aussi d’avoir laissé derrière lui comme titre non signé par lui, « High Water Blues« , crédité pourtant à un inconnu appelé… Martin, et chanté par une dénommée Blue Belle.  En 1949, on aura droit grâce au texan Melvin Jackson à « Cairo Blues » (la ville du Caire existe aussi aux USA, elle est à la confluence du Mississippi et de l’Ohio !) dont un des couplets est la reprise exacte de celui de la chanson de Blue Belle confirme l’auteur.  Puis arrive, toujours en 1927  le grand Blind Lemon Jefferson, et sa voix plaintive, originaire du Texas et pilier reconnu du blues qui écrit « Rising High Water Blues » censé décrire les inondations du Mississippi: fait notable, BLJ n’y joue pas de guitare avec son style inimitable, c’est un piano l’instrument solo, s’étonne Springer.  Toutes ces chansons, pour se vendre, font alors l’objet d’encarts publicitaires dessinés, dans les journaux, dont Springer nous montre quelques exemplaires notables dans son ouvrage d’érudit (cf ici à droite et à gauche).  Puis arrive Sippie Wallace, avec son « Flood Blues », qui décrit à nouveau les inondations de 1927, en fait.  On y découvre au cornet un sideman bourré de talent : un certain Louis Armstrong !!!  Une autre habituée des « Vaudeville Revues », Laura Smith enregistrant elle « Lonesome Refugee » et « The Mississippi Blues » écrit par Joe Simms, qui était originaire de Vicksburg (célébré aussi par Savoy Brown !).  Et c’est ensuite « Barbecue Bob » et a douze cordes qui s’y collent, toujours en 1927 avec « Mississippi Heavy Water Blues »; qui sera repris en 1959 par Robert Pete Williams.  C’est aussi et encore Alice Pearsons qui enregistre « Greenville Levee Blues » et « Water Bound Blues » accompagnée au piano par le session man Freddie Coates.  Entre temps, comme le 78 toute de Backwater Blues s’est bien vendu, Bessie Smith a enregistré dans la même veine que les précédents décrits ici « Homeless Blues« .  Elle a aussi enregistré la même année, chez Parlophone cette fois, « Muddy Water (A Mississippi Moan) » dans lequel elle clame que « Ça ne lui fait rien cette boue, ici, car c’est là qu’est ma maison, vois-tu » … le titre d’Aretha Franklin portant le même nom sorti bien plus tard étant une chanson différente.  Les inondations de 1927, on le voit, ont marqué notablement les esprits… et Le Blues.

Les tornades aussi évoquées

Bien après Galveston, le premier a parler de tornades s’appelle le Révérend J.M. Gates qui enregistre « God’s Wrath in the St-Louis Cyclone », toujours chez Okeh :  c’est en fait son… sermon, fait après le cyclone qui s’est abattu sur St-Louis le 29 septembre 1927 (une année climatique désastreuse, décidément) !!!
Son collègue Moses Mason enregistrant un autre sermon, un récitatif (un précurseur méconnu des rappeurs ?), en 1928 avec « Red Cross the Disciple of Christ Today » à propos du même événement (la Croix Rouge avait été décriée lors des inondations et c’était sa réponse (4).  Le titre sera repris par John Fahey, autre pionnier du folk US.  L’auteur cite aussi une inconnue, Luella Mille,  ayant enregistré toujours en 1927 « Muddy Stream Blues » et « Tornado Groan », de belle facture, sur la tornade du 27 septembre.  En 1928, Lonnie Johnson remet ça avec « Broken Levee Blues », toujours chez Okeh : « levée » signifiant « levée de terre » ou … digues !  On notera aussi que les terribles inondations de 1927 avaient eu une autre conséquence, celle de la remontée vers Chicago des populations les plus démunies, à savoir en majorité noires, déplacées volontairement (par écœurement de la gestion des camps de réfugiés) ou par ordre fédéral (pour vider ces mêmes camps). On décompte 1,5 millions de personnes déplacées à la suite des inondations. Musicalement, cela expliquera les influences du Delta (du Mississippi) sur la musique (plus électrique) du Blues de Chicago.  Les déplacements feront perdre à Herbert Hoover, en 1932, le soutien des noirs, lassés par sa mauvaise gestion du sort des réfugiés.  La tension raciale avait remonté d’un cran sous Hoover, présenté pourtant comme étant un « humanitaire ».

Le blues des travailleurs des digues

La longue et pénible construction des digues pour juguler les inondations a elle aussi été décrite en chansons.  Un travail ingrat :  « dans les années 1920 et surtout dans les années 30, les entrepreneurs du gouvernement ont amené des ouvriers dans des camps pour construire les digues de plus en plus haut.  Ces camps étaient des lieux sauvages où la seule loi était le patron.  Les meurtres et autres crimes étaient fréquents.  C’était encore une autre situation où les travailleurs noirs étaient brutalement exploités.  Pourtant, il n’y avait pas de pénurie d’hommes qui manquaient d’emplois sur les digues.  La rémunération était meilleure que la métayage.  Au moins, un travailleur était payé.  Ils ne l’ont pas souvent été.  Le chanteur du Texas, Gene Campbell, a raconté l’histoire lorsqu’il a enregistré Levee Camp Man en 1930. »  Le travailleur y est comparé à une mule :

A levee camp mule and a levee camp man
They work side by side, and it sure is man for man

A levee camp man ain’t got but two legs you know
But he puts in the same hours that a mule do on four

C’est le légendaire Son House (ici à gauche) qui immortalisera en fait la chanson en 1941, enregistrée pour l’Histoire par les chercheurs de la Bibliothèque du Congrès sous le nom de « Levee Camp Moan« .  Il y raconte qu’une femme a volé la paie d’un ouvrier.  En fait de « paie » le travail en camp a attiré toute une faune alentour, y compris des prostituées appelées « Levee Camp Girls » :  c’est l’une d’entre elles dont il parle de façon elliptique (comme dans tout blues digne de ce nom). Lucille Bogan, sous le nom de scène de Bessie Jackson (meneuse de revue) chantera leurs malheurs :

I ain’t found no doctor, ain’t no doctor in this whole round world
Just to cure the blues, the blues of a levee camp girl

L’autre légende, Leadbelly (l’auteur de « In The Pines ») chantera aussi exactement les mêmes déboires dans « I am All Out and Down ».  En 1925, la célèbre Ma Rainey chantera aussi un Levee Camp Moan, celui d’une fille venue à Houston rejoindre son amoureux :

I’ve been to ? I’ve been to Houston
It’s all because I love him baby
That’s the reason you hear me moan the levee camp moan

Le dernier à chanter le travail difficile sur les digues (pousser à la main des wagons, ou des brouettes, notamment comme à droite ici, sur la photo prise en Louisiane) étant en 1941 encore Washboard Sam, dans « Levee Camp Blues » (ici réinterprété  en jazz). 

Le temps pluvieux du guitariste au prénom de steak

Après guerre, impossible d’ignorer le titre de 1947 d’un texan magnifique, pionnier de la guitare électrique au jeu d’une fluidité frisant la magie. T-Bone Walker a en effet laissé une place primordiale dans l’histoire du blues, de différente manière dont une oubliée :  véritable showman sur scène, il s’amusait parfois à jouer avec la guitare tenue à bout de bras derrière la tête, un geste qu’un certain Jimi Hendrix reprendra à son compte (après Chuck Berry et avant Stevie Ray Vaughan !).  Ses morceaux aux changements ou renversements de tempo avaient en fait un secret : « T-Bone a évoqué naturellement sa magie décalée. Bien qu’il ait commencé à jouer de la guitare dans les rues de Dallas – souvent avec l’ami de la famille Blind Lemon Jefferson – il a également joué comme danseur, d’abord en tournée avec des Medicine Shows (des produits pharmaceutiques ou des potions sponsorisant un spectacle; procédé fort à la mode alors), et plus tard dans L.A, avec le groupe de saxophoniste Big Jim Wynn au milieu des années trente. Ça a apporté le sens du rythme d’un danseur à son jeu de guitare, qui reste l’un de mes sons préférés dans le canon du blues » note ici RCR.  Sa carrière, montée en flèche avant la guerre fut interrompue par cette dernière en raison de la pénurie de shellac (5), le composant essentiel des 78 tours (de la gomme-laque, un vernis).  C’est donc après 1945 qu’il explose littéralement et vend des milliers de disques.  C’est en novembre 1947 surtout qu’il enregistre chez Black & White Records son titre phare, le fameux « Stormy Weather« , véritable chef d’œuvre de composition et d’orchestration.  Le titre précisant que le baromètre en baisse l’est souvent au Texas pour plusieurs jours : « But Tuesday Is Just as Bad » en est en effet le titre complet.  Selon certains spécialistes, il aurait créé le titre avant la guerre.  Sa firme, rachetée par le géant Capitol, décuplera ses ventes : « Stormy Weather » était devenu un standard incontournable au milieu des années 50.  Après une très belle version de la part de Bobby Bland, oui celle, énergique, de BB King, ce sont les Allman Brothers qui immortalisent définitivement le titre en 1971 :  pour beaucoup, c’est la plus belle version du titre.  Mais personne ne peut ignorer pour autant la fabuleuse version de la regrettée de la belle Eva Casidy… bien trop vite disparue, hélas.

« Don’t know why
There’s no sun up in the sky
Stormy weather
Since my man and I ain’t together
Keeps rainin’ all the time
Life is bare
Gloom and misery everywhere
Stormy weather
Just can’t get my poor self together
I’m weary all the time, the time
So weary all the time »

Le ciel qui pleure d’Elmore

Les travaux importants sur les fleuves ont apporté un répit dans les années 40.  Mais des torrents de pluies continuent à se déverser, parfois plus tard (après guerre) viendra un autre superbe titre signé du roi de la slide guitare, à savoir Elmore James, qui, arrivé à Chicago, justement, pour enregistrer en 1959 des sessions… s’était retrouvé en plein orage et tempête alors qu’il était en train d’enregistrer : cela deviendra, écrit à la volée, donc, « The Sky Is Crying » un des plus beaux blues existant, au tempo lent, très lent, souligné par des cuivres en fond de studio, à l’introduction en forme de coup de tonnerre, avec la voix particulièrement éraillée de James (son compère Homesick James étant à la basse). Etonnamment, et sans être dénué d’humour, James enregistra sa propre cover de la chanson en en changeant les paroles pour devenir l’inverse, à savoir « The Sun Is Shining » (« although it’s raining in my heart »).  Le groupe anglais de Peter Green, « Fleetwood Mac » en fera une excellente reprise sur l’album « The Pious Bird Of Good Omen«  sorti en 1969, dans laquelle c’est Jeremy Spencer qui se charge des vocaux (éraillés) !  Le cover de l’original qu’en fera Stevie Ray Vaughan est une des meilleures versions existantes, très influencé par les versions différentes qu’en avait fait le grand Albert King, avec celle de 1992 de Gary Moore dans l’album « Blues Alive », ici à écouter en Live avec une intro à tomber par terre (foudroyé ?).  On comprend dans l’énergie mise dans le jeu pourquoi le Blues engendrera avec Led Zeppelin le hard-rock (logique, Moore venant lui-même du milieu à l’origine !).  La leçon de phrasé guitaristique moderato étant à 5 minutes du début du morceau.  Un chef d’œuvre, pas moins !  Pour ceux qui en douteraient de la filation hard-rock, je leur conseille le tire écrit au départ par Kansas Joe McCoy et Memphis Minnie, toujours à propos des inondations de 1927 (en photo les tentes des réfugiés) et devenu chez Led Zep « When the Levee Breaks » enregistré en 1971 sur l’album Graffiti.  Bien lourd, bien pesant, et même… angoissant. Et avec une superbe partie d’harmonica.  Les ruptures de tempo évoquant le bris des digues.  Avec un Neil Young déchaîné en live, ça devient encore plus… poignant.  La chanson évoque la déportation vers Chicago, pour laquelle « il ne servira à rien de pleurer si on ne la connait pas… »

Le chaînon manquant

En  1960 émerge un autre bluesman (blanc), âgé alors d’une trentaine d’années, nommé Jack Elliott, qui a plutôt la bougeotte d’où son surnom de « Ramblin ».  Ayant appris la guitare avec Woodie Guthrie, connaissant et fréquentant Bob Dylan, le voici embarqué dans le blues revival anglais, « vivant au jour le jour de pubs en clubs londoniens, se bâtissant à son insu une réputation dans les cabarets du West End, il se perfectionna techniquement ; tout ce qu’avait appris Elliott fut transmis plus tard à son fils adoptif Arlo Guthrie et fit un grand effet sur Bob Dylan, alors étudiant d’université » note sa biographie.  Ce chaînon manquant véritable a enregistré tardivement (en 2009 !) un « Rising High Water Blues » bien dans la tradition des chansons de 1927 : c’est en fait au départ la reprise de la chanson de Blind Lemon Jefferson !

People, since its raining
It has been for nights and days
People, since its raining
Has been for nights and days
Thousands people stands on the hill
Looking down were they used to stay
Children stand there screaming:
Mama, we ain’t got no home
Oh, mama we ain’t got no home
Papa says to the children
« Backwater left us all alone »

Aujourd’hui que Houston est toujours sous les eaux, on n’a pas encore fini d’explorer ceux qui ont mis en chansons ses déboires.  Je vous propose de continuer à le faire demain… un lendemain toujours aussi noir semble-t-il (just as bad)…

(1) http://www.songplaces.com/Flood_In_Houston/Houston_Texas/

(2) une énorme inondation a bien submergé Fort Worth en 1949, mais Stevie Ray est né 5 ans plus tard : on peut plus raisonnablement penser que son imaginaire ait été marqué tôt par la tempête tropicale de juin 1960, née dans la Baie de Campeche et qui a fracassé Corpus Christi et Port Lavaca.  Tout un comté, celui de Matagorda s’était entièrement retrouvé sous l’eau !  Et comme la chanson de Vaughan évoque le fait de ne pouvoir téléphoner à sa dulcinée en raison de la rupture des lignes téléphoniques, on peut raisonnablement penser qu’il évoquait plutôt les pluies torrentielles du  23 janvier 1975 et ses quarante personnes de blessées ou celles de juin 1976 dans tout Harris County, qui avait alors déploré trois noyés et déclaré pour 25 millions de dollars de dégâts.  La dernière possibilité étant une tempête tropicale appelée Amelia, survenue le 1er août 1978.  La ville d’Albany avait été noyée, déplorant 6 morts, et déclarant pour 50 millions de dégâts.  Toute la jeunesse du talentueux guitariste avait en fait connu ces événement climatiques impressionnants.  On aura surtout noté que le texte de la chanson n’est en réalité pas de lui, mais a été interprété en premier par Larry Davis (ici à droite), un guitariste originaire du Missouri, au jeu très lyrique et fluide (sur une Flying V !), resté hélas méconnu, né l’année suivante des grandes inondations au Texas.  Le parolier, lui, était bien texan, puisqu’il s’agit de Joseph Wade Scott, né en Arkansas mais vivant à… Houston dans les années 50.  Il était arrangeur chez deux producteurs de disques reconnus, Duke et Peacock.  La version de Davis, de « Texas Flood », originale, donc, résonne étrangement aujourd’hui, tant les vocaux de Stevie Ray sont une imitation pure et simple de ceux de Davis… qui avait un certain coffre, ma foi.  La belle version du titre est celle offerte ici par le frère de Stevie Ray, Jimmie Vaughan accompagné par le talentueux Ronnie Earl, dont je vous recommande d’écouter tous les albums  (ou ce titre)!

(3) l’ouvrage est bien décrit ici, mais je précise que je ne suis pas du tout d’accord avec le commentaire sur le blues français : c’est le genre de débilité qui laisse entendre qu’on ne peut faire de l’histoire que sur ce que l’on a vécu;  ce qui est plus que restreint et idiot.  La description du quotidien par Benoît Blue Boy est savoureuse,est fort respectueuse des codes du blues, et elle est faite avec beaucoup d’humour, ce qui ne gâche rien… encore un qui confond purisme avec mise à l’index (« des succédanés » ???).  L’ami Philippe Adler, qui nous a quittés récemment, n’aurait pas apprécié du tout !

(4) les tornades de plus en plus fréquentes après guerre verront aussi une avalanche de titres de bues, remplaçant ceux sur les inondations de l’entre deux-guerres. Aupravant, c’est Alger ’Texas »Alexander qui avait démarré avec un “Frost Texas Tornado Blues” (1930), suivi de Lucille “Bessie Jackson” Bogan et son “Mean Twister” (1933)  : le nom de « twister », aujourd’hui fort répandu, venait d’apparaître. Kokomo Arnold suit dans la même veine avec“Mean Old Twister” (1937).  Lillie Knox chante « Ballad of the 93′ Storm” en 1936. Tom Bell lui présentant »Storm in Arkansas » (1940).  Jimmy Oden chantant après guerre un autre événement météorologique survenu dans le Sud Est : “Florida Hurricane” (1948). Mais c’est surtout le célèbre John Lee Hooker que l’on retient pour son Twister Blues” d’après guerre en 1948 ;  Hooker a alors 31 ans seulement, et il n’a pas encore la voix rauque qu’on lui connaîtra plus tard.  Sans oublier Matthew “Hogman” Maxey et son “Lightnin Blues” (1959).  Le plus prolifique chanteur sur le sujet est sans conteste le nonchalant Sam « Lightnin Hopkins (ici à gauche avec sa dégaine légendaire), au surnom prédestiné, dont le répertoire contient un véritable agenda des désastres texans avec « That Mean Old Twister » (1946), »Dark and Cloudy » (1950), « Hurricanes Carla and Esther » (1961 ), « California Showers” (1961 ), « Ice Storm Blues » (1962), « Heavy Snow » (1962) et « The Twister » (1964) ou « Hurricane Betsy » (en 1965) et même « Hurricane Beulah » (1967), avec son introduction en forme de présentation de décor (on notera le jeu de pouce droit avec plectre caractéristique de « Lightnin ») le guitariste résume les événements tel un journaliste local.   On y ajoute aussi « California Mudslide (1969), du même auteur.  Beulah avait été dévastateur au Texas, comme on peut en effet le voir ici.  On notera la citation par Hopkins des quatre plus grosses tempêtes des années 60.  Enfin, c’est Roosevelt Charles qui en ajoute une autre encore avec « Hurricane Audrey Blues’ de 1957 (enregistré en 1960, les dégâts provoqués sont en photo ici à droite).

(5) selon Wikipédia, « à partir de 1897, ces matériaux ont été largement remplacés par la gomme-laque – shellac en anglais –, dont Fred Gaisberg envisagea l’utilité pour les disques.  Il s’agit d’une substance obtenue à partir de la sécrétion d’un insecte de l’Asie du Sud-Est.  On ajoutait à cette base de l’ardoise en poudre, un peu de lubrifiant de cire.  Ce mélange était déposé sur une base de composé en coton proche du papier de Manille La production de disques shellac a commencé en 1898 à Hanovre en Allemagne et s’est arrêtée vers 1948.  Certains disques bon marché, furent d’épaisseur principale en carton avec seulement une fine couche de gomme-laque en surface.  Le bruit de surface était généralement plus important et le son de moins bonne qualité ».

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