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Les inondations au Texas, thème récurrent dans le blues (2)

Comme on a pu le voir lors de l’épisode précédent, les inondations, communes et répétées depuis le XIXe me siècle au Texas, ont été l’objet d’un nombre importants de blues, décrivant souvent le désarroi des populations locales et leur dure contribution pour y remédier.  Mais à partir des années 50, le thème se tarit, et il fait place à ceux des cyclones ravageurs.  Dans les années 60-70, c’est le folk (engagé) qui reprend le flambeau avec en tête de file un chanteur qui ne sait pas encore qu’il écrit tellement bien qu’il va hériter plus tard du prix Nobel de littérature.  Mais on reviendra juste après au Blues, avec la vague anglaise déjà cité ou des revenants tels que Buddy Guy, les texans de ZZ Top n’étant pas oubliés.  On terminera sur un livre étonnant sur cette revue en musique des inondations texanes, visitées récemment en talons-aiguilles.

Disparition du thème après la seconde guerre mondiale

En octobre 1929 c’est l’inusable Charley Patton(décédé en 1934) « le père du « Delta Blues » (ici à gauche)  qui entre en scène avec « High Water Everywhere » enregistré pour Paramount à Grafton, dan le Wisconsin, (la chanson a été adaptée par David « Honeyboy » Edwards en 1999).  Selon les historiens Edward Komara et Peter Lee (auteur de « Why Music Matters) dans « Blues Encyclopedia » (ici à droite)« Patton était l’un des derniers (bien que commercialement et artistiquement parlant, le plus réussi) qui tentait de recréer et de transmettre le même sentiment de désespoir vécu par les personnes vivant le long des rives de la rivière Mississippi lors des inondations. À en juger par le faible attrait de ce thème parmi les musiciens du blues de l’après-guerre, qui ont simplement abordé les compositions originales d’avant-guerre sur cette calamité, il est raisonnable de conclure à la fin de ce thème de 1927 au sortir de la Seconde Guerre mondiale ».  La fin d’un genre d’expression : les journalistes de l’époque étaient en fait les Bluesmen, qui ne faisaient que reprendre la tradition des troubadours venant refaire l’histoire de ville en ville, au fil de leur errance.  Aujourd’hui il pourrait s’appeler Eric Bibb, qui entretient très bien la tradition.  Lui aussi chante toujours les méfaits des inondations.

« Flood waters rise, but it won’t wash away
Love never dies, it will hold on more fierce than grave »

L’incontournable Muddy

Difficile d’éviter un autre bluesman du Mississippi avec son surnom devenu son appellation contrôlée : (Muddy) « Waters est né McKinley Morganfield, et les historiens se disent sur certains détails de son début de vie; Alors qu’il a souvent déclaré aux journalistes qu’il est né à Rolling Fork, Mississippi, le 4 avril 1915, les chercheurs ont découvert des dossiers de recensement et des documents personnels qui fixeraient l’année de sa naissance à 1913 ou 1914 et d’autres ont cité la place de sa naissance comme étant Jug’s Corner, une ville dans le comté d’Issaquena au Mississippi. Ce qui est certain, c’est que la mère de Morganfield est morte alors qu’il avait l’âge de trois ans, et à partir de ce moment-là, il a été élevé sur la plantation Stovall à Clarksdale, Mississippi, par sa grand-mère, Della Grant. On dit que Grant a donné au jeune Morganfield le surnom «Muddy» parce qu’il aimait jouer dans la boue en tant que garçon, et le nom coincé, avec «Water» et «Waters» qui a été cloué quelques années plus tard ».  Le grand, très grand Muddy.  Bien sûr, il en parlera aussi, des événements climatiques : cela deviendra tout simplement « Flood ».  Une chanson prémonitoire « regardez le ciel, je pense qu’il va pleuvoir » , « arrêtez-vous et écoutez, n’entendez-vous pas le tonnerre gronder ? » dit-il, en connaisseur (du Delta).  Ce qui compte, en fait, c’est ce qu’il y a après la pluie… nous a expliqué Muddy.

Après le blues, le relais du folk et du « Revival » des années 70

On quitte le blues on passe assez vite sur le groupe « satellitaire » dont le nom a été tiré des incessantes tornades dans les années 60 :  il ne restera que l’ombre des Shadows, si je puis dire.. (on retiendra que son guitariste George Bellamy, lequel est surtout le père de Matthew Bellamy, le leader du groupe Muse).  Dans les années 70 « flower power », en tout cas, on est moins tenté d’évoquer les catastrophes et le Blues ne fait plus tant recette, détrôné par le Rock’n Roll (on est alors en train tout juste de le redécouvir grâce aux anglais déjà cités).  Mais une sorte de bûcheron à chemise à carreaux veille, en chantant le Bayou de magistrale façon (alors qu’il est… californien, natif de Berkeley !).  C’est bien entendu John Fogerty, qui n’écrit pas vraiment de blues, mais une fort belle chanson sur le sujet : « Have You Ever Seen the Rain ».  Il récidivera avec « Who’ll stop The Rain ».  Les deux évoquent une enfance (imaginaire, donc)… marquée par les pluies infernales subies en Louisiane, dans le Bayou (superbe version de Fogerty en solo ici à Glastonbury en 2007 :  quelle voix et quel compositeur !  En 1972, dans « Rock Of Ages », The Band entonne sur scène « Down in The Flood » :  en fait c’est Bob Dylan qui chante, et « le groupe » qui l’accompagne.  On y parle d’une digue rompue vers Williams Point.  Le texte date de 1967.  Dylan chantera plus tard « Highwater » :

« Pack up your suitcase,
Mama, don’t you make a sound.
Now, it’s king for king,
Queen for queen,
It’s gonna be the meanest flood
That anybody’s seen. »

Dylan, et c’est bien là son génie, a tout absorbé musicalement et demeure un fin observateur (plutôt acerbe) du monde qui l’entoure.  Logique qu’il ait lui aussi évoqué les cataclysmes climatiques.  C’est Malcom Jones du Daily Beast qui nous l’explique : « prenez “High Water (for Charlie Patton)” qui est sortie en  2001.  La chanson est dédiée au grand bluesman du Delta, Charlie Patton.  Comme il y a une référence à Vicksburg dans un vers et une référence à Clarksdale dans un autre, j’ai toujours supposé que la chanson parle plus ou moins de l’inondation de 1927, qui a dévasté une grande partie du Mississippi et de la Louisiane. Mais il mentionne aussi Kansas City et des personnages qui vont du chanteur Joe Turner à Charles Darwin, et à des gloires plus modestes telles que Fat Nancy et Bertha Mason.  Alors, vous avez raison de supposer que cette inondation est été réelle, mais que c’est aussi une métaphore, et une émotion : le genre d’intersection culturelle en forme de trèfle dont Dylan a rempli sa pelouse musicale toute sa vie ».  Retour à 1927 donc, fantasmé ou non. En fait Dylan s’était déjà mis dans les traces de ses grands prédécesseurs avec l’énigmatique « Hard Rain Is Gonna Fall » de l’album Freewheelin (son second disque) sorti dès 1963 (son second album).  Mais la pluie annoncée n’avait rien de climatique :  Dylan l’a écrite avant la crise de Cuba : c’était une pluie de fusées qui était redoutée.  Elle semblait prémonitoire d’un fort sombre avenir.  La chanson est une véritable vision apocalyptique  :  » j’ai vu une pièce pleine d’hommes qui portaient des marteaux pleins de sang », écrivait-il… la vision en revanche que Dylan a de Houston est beaucoup plus proche de la réalité : «  je les connais ces rues, j’ai failli y mourir pendant la guerre contre le Mexique » raconte le narrateur… « vaut mieux marcher droit à Houston », conclut-il en chanson sur coupe-gorge (« Si vous y allez un jour »… vous êtes prévenus).  L’Apocalypse, celle de la fin du monde, annoncée par la pluie et le tonnerre possède en fait depuis 1971 sa chanson phare, et c’est bien sûr « Riders in The Storm » extrait de LA Woman des Doors qui débute par un bruit d’orage et se poursuit par un piano électrique cristallin (un Fender Rhodes).  Etrangement, la version méconnue de Carlos Santana ne procure aucun envoûtement semblable.  L’atmosphère poisseuse n’y est pas !

The Boss et Houston

En 1973, un quasi inconnu sort un album étonnant, appelé « Greetings from Ashbury Park N.J. »  Dedans, on trouve « Lost in the Flood ».  C’est le flot humain des villes qui est décrit en kaléidoscope par ce qui semble être un ancien du Vietnam :  dans le New-Jersey il pleut plus rarement, sauf quand déboule l’ouragan Sandy, en 2012, l’un des rares  avoir atteint New-York.  Springsteen se rendra à Houston en 1984 pour un concert mémorable, et d’autres avaient suivi.  Sandy, une terrible catastrophe ayant provoqué 120 morts et 71 milliards de dollars de dégâts qui résonne étrangement aujourd’hui (il semble déjà qu’Harvey va dépasser ce sinistre décompte). En 2012, en effet, le Texas de Ted Cruz (rallié à Trump) et de John Cornyn avait refusé d’aider le New-Jersey… Cornyn a depuis pris ses distances avec ce même Trump.  Pour Cruz, il est vrai il n’y a toujours pas de réchauffement climatique… les cyclones sont des générations spontanées, à coup sûr ! (nota : en avril dernier, le 26, disparaissait discrètement Jonathan Demme.  Le réalisateur de Philadelphia, ce fabuleux film dont le thème magistral Streets of Philadelphia, qui prend toujours autant aux tripes, avait été signé du Boss, qui avait alors remporté un Oscar pour son interprétation.)

Stevie Ray et le mauvais temps

Puis arrive le petit frère de la famille Vaughan, le météore Stevie.  Le 13 juin 1983 il sort son premier album en studio (enregistré dans celui de Jackson Browne en fait, qui avait été impressionné en le voyant à Montreux) après avoir été repéré sur scène (cf l’album live ici) par John H. Hammond, le père de l’autre excellent et tellement sympathique bluesman et le grand découvreur musical du siècle :  l’homme avec commencé sa carrière en signant Bessie Smith, puis Count Basie et Aretha Franklin pour terminer par … Bruce Sprinsteeen ! Au Texas, Stevie Ray montera tout de suite sur le podium : « Texas Monthly gave the album a positive review, calling Vaughan « the most exciting guitarist to come out of Texas since Johnny Winter » indique Wikipedia.  Le titre emblématique « Texas Flood » est en fait une reprise assez fidèle de l’original  (voir note du précédent épisode).  Ray n’aurait jamais dû monter dans ce fichu hélicoptère… dans le Wisconsin, par un temps… de brouillard : « Couldn’t Stand the Weather » avait-il chanté, titre hélas prémonitoire !!!

Retour au Blues avec Buddy

En 1980, Buddy Guy avait repris ce fameux « Texas Flood » de Larry Davis (voir note plus bas) sur son disque « Breaking Out« .  L’album, hélas, n’était sorti que huit ans plus tard.  Au fil des temps, on ajoutera d’autres titres de la session originale sur les parutions CD (c’est le lot des bluesmen de n’avoir jamais su prendre la main sur la production de leurs propres enregistrements).  A bien écouter sa version, on s’aperçoit qu’elle  pu être déterminante sur celle Stevie Ray.  Sur scène, en 1997, c’est plus flagrant, malgré le tempo bie plus lent.  Stevie Ray Vaughan a beaucoup décortiqué le phrasé de Buddy, à l’évidence.  Ce sont bien le mêmes déliés qu’il utilise.  Le Blues se nourrit de lui-même, il a toujours fait ainsi… En 1988 un texan blanc comme un albinos chante « Rain ».  C’est Johnny Winter, bien sûr, qui abandonne un peu le blues pour faire dans la ballade.  Lui qu’on avait surnommé la tornade du Texas. mieux vaut dénicher la pluie qui durait  chez lui dans « Ain’t That Kindness » !  La pluie, c’est toujours malsain en fait : pour les Allman Brothers c’est une évidence : « Bad rain«  chantent-ils en 1994.  La même année paraît le premier album des Sunset Heights sorti des faubourgs de Houston (« Texas Tea » album brut de décoffrage mais aux beaux solos) du nom d’un endroit célèbre d’ElPaso, qui dans leur disque live de 2007 délivrent une superbe version de « Flood in Houston« .  Groupe attachant, que ceux-là.  L’honneur du Blues est sauf avec eux:  dans le même disque ils finissent le set par « Dust my Broom » d’Elmore James !  Le leader Vince Converse a quitté ensuite le groupe pour se rendre dans le South Dakota, pour faire un disque,  puis d’autres dont « Nineteen Fifteen » (en fait la date de naissance de… Muddy Waters).  Depuis, hélas, Converse a sombré, dans la dope, mais il resurgit régulièrement, bien vieilli et grossi par les excès (il est désormais méconnaissable) mais il est resté un excellent guitariste.  Il figure d’ailleurs sur le double CD d’hommage à Peter Green, interprétant de façon magistrale « Rattlesnake Shake », au très gros son… Méconnaissable, Converse est en tout cas toujours aussi adroit en slide.

La pluie et les barbus

Impossible de visiter le Texas sans passer devant un monument à trois personnages (ici à droite la photo de leurs tout débuts alors qu’ils étaient encore scolarisés).  Nos barbus préférés, vrais enfants du « Tejas » ont eux aussi versé dans la boue, s’y sont baignés même (« Rio Grande Mud »).  Eux aussi ont la tête tournée vers le Mississippi, sans aucun doute (même lorsqu’ils sont en Russie ou à Paris)…  Billy Gibbons, quand il se fera photographier aux côtés de son idole Buddy Waters, à qui il avait offert une guitare customisée à son nom, avait les yeux qui brillaient de fierté et de reconnaissance.  La filiation texane existe sans aucun doute.  Sans oublier qu’effectivement, il pleut, parfois, au Texas, et que quand ça arrive, ça fiche sacrément le blues :

« Rain fell this mornin’, make me feel so bad
On account of my baby walked off with another man.
Like takin’ eyesight from the blind man and money from the poor
That woman took my lovin’ and walked on out that door.… »

Tony Joe, toujours les pieds dans l’eau

Dans les années 80, le hard rock domine,  mais il ne s’intéresse que de loin aux événements climatiques. Je ne retiendrai que l’excellent Dave Meniketti, leader de Y&T, le meilleur groupe US du genre, avec son « Storm ». Dave retournera plus tard au blues, pour nous fondre un petit joyau du genre (« On the Blue Side », où il faut écouter sa version monstrueuse du standard de James Brown (rappelant celle; magnifique elle aussi, de Grand Funk Railroad).  Plus récemment, le toujours fringant Joe (Bonamassa) nous a donné un de ces petits chef d’œuvre comme il en a l’habitude avec « The Great Flood« .  Encore une histoire de cœur longue comme une inondation sans fin… Avec lui le Blues est en bonnes mains, pour sûr.  Ecoutez le magnifique « Drive« , subtil et entêtant, pour vous en persuader, si vous ne l’êtes pas encore… ou revenez faire un tour dans le Bayou, tiens,avec un album de 2013, « Hoodoo« , de l’inoxydable Tony Joe White et son lancinant « The Flood« .  Le JJ Cale des marais !  Un long récitatif, lent, comme naviguant dans les roseaux et les tourbières.  Ou écoutez « Rain Crow«  son album de 2016.  Son plus bel hommage à sa région étant son magnifique « Louisiana Rain », bien sûr.  Cet alligator-là (plutôt paresseux) vit dans l’eau, ce n’est pas possible autrement !  Ou pas loin des berges… serait-ce un serpent ?  En tout cas les nuages le poursuivent : même quand il se rend en Georgie il y pleut (une version alternative est audible ici et il est là sur scène pour une excellente version avec un troisième larron – dans l’émission défunte Taratata).

Bon allez, pour conclure je remets sur la platine (virtuelle) « Flood in Houston » de Savoy Brown… on se croirait en 2017, fin août, dites-moi… (les paroles sont de Chris Youlden –ici en live plutô déchaîné en 1969 dans un boogie dantesque-, c’est le premier chanteur de Savoy Brown).

« Did you hear about the flood in Houston
It happened a long long time ago
Did you hear about the flood in Houston

It happened a long long time ago 
There was thousands of people baby 
They didn’t have no place to go »
Little children baby
You know they were screaming and crying
Little children baby
They were screaming and crying
Just trying to find their families
Trying to find their happy home

Après la musique,  un peu de lecture

Il est temps de relire un livre saisissant à ce propos.  Celui de Dave Eggers sur l’histoire d’Abdulrahman Zeitoun, un syrien d’origine qui a passé son temps à sauver d’autres vies que la sienne avec son petit canoë.. pendant l’ouragan Katrina.  Voici sa présentation sous le titre « Folle Amérique« .  Son cas est pendable : sauveteur par initiative individuelle, il sera arrêté et enfermé à Camp Greyhound, accusé d’être un « taliban » par les polices locale et fédérale !!! On lui infligera même une amende de 75 000 dollars pour avoir pillé… sa propre maison !!!  Il avait eu  en effet le seul défaut d’être musulman… à la Nouvelle-Orleans !  Pour sûr, s’il est encore sur place qu’il a dû déjà préparer son nouveau bateau : en 2010 il avait dit au Guardian que si c’était à faire, il recommencerait… de la même façon.  Le bon samaritain existe aussi ailleurs, à l’évidence !!!  Aujourd’hui bien des choses ont changé, mais pas le mépris de certains pour les petites gens :  la première dame des Etats-Unis visite les rues inondées de Houstonen « stilettos » gigantesques (des talons-aiguilles), confondant catastrophe climatique et fashion week.  Son mari, lui, vient faire un discours de campagne électorale de plus.  La veille, il a bien annoncé que les USA décrochaient de l’accord sur le climat. L’Amérique est toujours aussi folle… sinon davantage !!!

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    Merci Momo pour ces deux textes qui font plaisir à lire et à entendre:) eheh

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