Accueil / T H E M E S / CULTURE / Littérature / anecdotique / Les inconsolables

Les inconsolables

L’une des premières choses que j’ai dites à ma fille, c’est qu’elle n’était pas obligée de nous aimer.

Cela peut sembler abrupt ou incompréhensible pour beaucoup d’entre vous, mais j’ai tellement vu de personnes souffrir de cet impossible attachement filial et surtout de son cruel manque de réciprocité, qu’il était urgent de tuer dans l’œuf cette innommable source de tourments. De toute manière, les sentiments, ça ne se commande pas, ni dans un sens ni dans l’autre.

Mais le mythe de l’amour inconditionnel, éternel, acquis, lui, a la peau dure et son absence dans la réalité plonge tant de gens dans l’affliction, les bannit à vie de l’idée de simple bienêtre ou d’une tranquille estime de soi. Comment renoncer à ce que la société entière considère comme allant de soi : l’affection et la bienveillance de ses proches et de ses parents en particulier?

J’ai vu des gens — et généralement plutôt des femmes, dressées depuis toutes jeunes à surinvestir la sphère affective — être rongés jusqu’à la tombe par la froideur, voire le rejet, de leurs géniteurs et plus particulièrement de leur mère. J’ai vu quel était le pouvoir de nuisance de l’absence de ce soi-disant instinct maternel. J’ai vu sangloter sur son lit de mort cette femme dénigrée toute sa jeunesse par une mère manifestement haineuse, qui a été sommée de lui sacrifier son existence jusqu’à renoncer à toute vie de femme, de mère, d’amante. Je l’ai entendu appeler encore et encore cette mère qui n’a jamais été qu’une boule de haine et qui lui a systématiquement gâché toute sa vie… et ce, jusqu’à la mort.

J’ai vu des femmes mures, déjà grand-mères, retourner encore et encore dans cette famille qui ne veut pas d’elles et persister, comme des lemmings : je veux leur montrer que je suis meilleure qu’eux, je veux leur prouver que je suis digne d’être aimée. Il n’y a pourtant rien à gagner dans cette répétition du désespoir : cette histoire dont elles sont les victimes expiatoires s’est souvent écrite bien avant leur naissance.

Les malédictions familiales

Ma grand-mère supportait mal que je la prenne dans mes bras. Elle se raidissait, se cabrait presque, comme pour échapper à l’étreinte. Il faut dire que personne ne lui avait appris à être aimée, ni sa mère qui la traitait de putain alors qu’elle savait à peine marcher, ni sa fratrie envahissante dont elle était l’ainée et la mère de substitution, celle dont on a besoin, mais qu’il n’est pas nécessaire d’aimer ou de respecter, ni celui qui lui avait planté un bâtard dans le ventre, ni son mari qui la considérait comme sa boniche, voire sa serpillère. Alors, elle-même ne savait pas comment aimer et avait été à son tour ce genre de mère où le devoir a pris toute la place d’un affectif mort-né.

Derrière la vie dure et froide de ma grand-mère, il y a probablement l’histoire banale d’une grossesse non désirée qui se solde par un mariage sans amour. Derrière les sanglots de toutes ces inconsolables, il y a toutes ces petites histoires mesquines de famille, toutes ces rivalités, ces jalousies, ces rendez-vous manqués, ces grandes espérances en cendres, ces sales petits secrets qui ronronnent dans les placards du grenier, ces frustrations et ces non-dits qui explosent parfois à la figure, plus particulièrement les jours d’enterrement.

J’ai toujours été étonnée par cette foi aveugle dans le mythe de la famille protectrice. Parce que les faits sont têtus : la famille est le haut lieu de la violence ! 90 % de la violence qui s’exerce sur les enfants l’est par la famille proche. Viol, coups, menaces, négligences, mépris, emprise malsaine, quand la porte se referme, l’enfer commence.

Bien sûr, toutes les familles ne sont pas maltraitantes, mais structurellement, elles favorisent les mauvais traitements puisque c’est un lieu discret, à l’abri des regards, où peuvent s’exercer toutes les dominations. J’ai toujours pensé qu’il ne faut jamais, jamais donner à un être humain du pouvoir sur un autre être humain. L’abus de pouvoir est toujours une tentation, surtout quand la victime est faible et dépendante, comme un vieux ou un enfant. Pourtant, nous trouvons socialement tout à fait normal de donner tout pouvoir sur leurs enfants à deux personnes dont la principale qualification est d’avoir réussi à avoir eu au moins un coït fécondant.

Sous le signe du lien

Comme l’a patiemment mis en évidence Cyrulnik dans sa période féconde, l’attachement n’est pas une évidence, un instinct ou une chose naturelle qui s’impose à nous. La plupart du temps, c’est le résultat d’un travail patient où l’on tricote du lien comme d’autres de la layette. Je me suis toujours refusée à créer des hiérarchies de l’attachement, à tracer les cercles concentriques de l’identification si précieux à la pensée de Lepen : ma famille avant mes amis, mes amis avant mes voisins… et le reste du monde peut aller se faire voir ailleurs. Non, nous tricotons du lien avec les gens que nous côtoyons, des liens plus au moins forts, dans une matière plus ou moins élastique.

Ensuite, tout dépend de la force du lien que nous avons créé entre deux personnes : plus ou moins de fibres, en fonction des moments partagés, plus au moins de tension, selon que cette relation supporte plus ou moins bien la distance, le changement, les divergences, et surtout, des points d’ancrage plus ou moins solides. Il y a ainsi des rencontres fulgurantes, nées du hasard, où, tout de suite, l’élastique est robuste, résilient et fermement tenu par les deux bouts. Il y a les relations molles et vaguement contraintes par les circonstances, de petites ficelles élimées et molles qui glissent des doigts dans une parfaite indifférence, des échanges orageux, tendus comme des strings de sumo, toujours à la limite de la rupture, des amarres qui résistent à la tempête, des fils d’araignée que l’on perçoit à peine et qui s’étirent à l’infini.

Et il y a surtout tous ces liens bancals où l’un s’accroche comme un noyé à sa bouée et l’autre laisse filer dans une parfaite indifférence. Il faut être attentif à cette sensation de mou dans les liens qui sont sur le point de lâcher, de manière parfaitement unilatérale. C’est à ceux-là qu’il convient de ne pas donner trop d’importance, c’est de ceux-là qu’il faut apprendre à lâcher prise, sous peine de se reprendre l’élastique en plein dans la tronche.

 

Agnès Maillard

Commentaires

commentaires

A propos de Monolecte

avatar

Check Also

Réforme des institutions : un projet à minima d’Emmanuel Macron…

Après des semaines de tractation entre majorité et opposition,  le Premier ministre, Edouard Philippe, a présenté ...