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Les graves manipulations historiques allemandes

Preuve que l’économie est également – et peut-être d’abord – politique, les économistes allemands tentent désormais de refaire l’Histoire. Voilà en effet de grands noms qui se mettent à triturer les faits historiques afin de les ajuster à leurs thèses, ou plutôt à leurs phobies. Ces ordolibéraux proches du fanatisme mettent en garde contre l’hyperinflation qui, selon eux, ne manquera pas de surgir à la faveur des dépenses publiques allemandes auxquelles ils s’opposent avec véhémence dans le cadre de la crise sanitaire. La rigueur budgétaire devrait être le seul horizon de leur pays afin d’éviter, selon leurs avertissements, de répéter les erreurs de Weimar ayant abouti à l’avènement des Nazis par la courroie de transmission de l’hyperinflation des années 1922-1923. Des sommités comme l’économiste Hans-Werner Sinn n’hésitent donc pas à établir une relation de cause à effet directe entre l’hyperinflation et Hitler.

«Dix ans plus tard, ils élurent Adolf Hitler comme Chancelier du Reich», déclare en effet sans ambages Sinn dans une interview accordée il y a quelques mois à la NZZ. Comment ce personnage, influent et très respecté dans son pays, peut-il établir un lien direct entre l’hyperinflation allemande de la République de Weimar ayant suivi la Première guerre mondiale et la montée en puissance de Hitler? Escamotant ainsi d’un coup de baguette magique l’austérité fiscale, budgétaire et la déflation qui – elles – ont réellement et immédiatement précédé l’arrivée en 1933 des Nazis au pouvoir. Pour ce faire, Sinn invoque les vieux revenants et alerte que, aujourd’hui comme en 1923, l’argent – «comme le papier» – pourrait ne plus rien valoir. Il est du reste en terrain conquis puisque ces angoisses restent ancrées dans la mémoire collective de ses compatriotes persuadés que le chômage massif du début des années 1930 fut le produit de l’hyperinflation 10 ans plus tôt.

 

Sinn, un des économistes les plus réputés de son pays, ne rencontre donc quasiment aucune contestation interne lorsque ses manipulations historiques lui permettent de jeter une passerelle avec la politique actuelle de l’Allemagne qui «vit de la planche à billets». Pour lui, mais également pour nombre d’autres de ses confrères allemands, il serait donc très urgent de revenir à des budgets très stricts, d’adopter des mesures énergiques et déterminées pour contrer l’inflation, afin d’éviter une nouvelle dictature…alors que c’est précisément les réductions phénoménales des dépenses publiques et l’augmentation substantielle des impôts décrétées dès 1930 par le Chancelier Brüning qui propulsèrent les Nazis parvenus en janvier 1933 au pouvoir. Il est en effet là, le lien de cause à effet, entre cette rigueur qui aggrava dramatiquement la situation des ménages à bas revenus et qui furent une proie de choix pour des nazis qui n’hésitèrent évidemment pas à exploiter ce mécontentement populaire. Sinn et ses acolytes perdent toute crédibilité dès lors que l’on consulte les résultats électoraux du parti de Hitler qui récolta 2% en 1928 mais 38% en 1932…

L’hyper orthodoxie allemande fait donc fi de l’histoire économique de son pays car ce n’est bien-sûr pas l’hyperinflation du début années 1920 qui fut le terreau des nazis 10 ans plus tard, mais bien la pauvreté voire la misère suite à la calamité déflationniste savamment orchestrée par l’austérité du gouvernement Brüning en place de 1930 à 1932.  En fait, vue d’Allemagne, l’économie est quasiment une émanation de la philosophie, voire de la théologie. Selon cette doctrine, il est donc tout naturel d’invoquer les mânes de Weimar pour en appeler à imposer – aujourd’hui en 2021 – l’austérité, quitte à commettre des fautes historiques qui peuvent être lourdes de conséquences.

 

Michel Santi

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