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Les écoles passerelles

Il y a un an ou deux, j’ai lu dans un journal le témoignage d’un adolescent québécois d’origine chinoise qui avait appris le mandarin à la maison, suivait des cours de mandarin en dehors des heures de classe et était scolarisé en français dans une école où il avait évidemment des cours d’anglais. Ce qui se détachait le plus de son témoignage était sa frustration de ne maîtriser aucune de ces trois langues, pas même le mandarin, et ce ni par la parole ni par l’écrit. Avec une connaissance simplement fonctionnelle de trois langues, il éprouvait des difficultés à exprimer sa pensée de façon précise.

Certes, cet adolescent était dans la position souvent inconfortable d’un jeune à cheval entre deux cultures qui se sent un devoir de s’imprégner de celle de ses parents tout en s’intégrant à celle de la société dans laquelle il vit.  Cependant, sa situation risque de devenir celle de plusieurs enfants de parents québécois francophones désirant les faire scolariser en anglais, une pratique ayant récemment reçu une reconnaissance légale avec le dépôt par le gouvernement Charest du projet de loi 103.

La plus grande erreur que l’on puisse commettre avec une langue c’est de n’en voir que le côté utilitaire, de ne la percevoir que comme un ensemble de mots servant à communiquer avec autrui.  Dans cette optique, il devient facile d’en arriver à la conclusion que la langue d’enseignement doit idéalement être celle qui est le plus utilisée en amérique du Nord, dans le monde des affaires, etc.  Faire scolariser ses enfants en anglais apparaît donc comme la meilleure façon de les outiller pour l’avenir.

Il ne suffit pourtant pas de parler une langue à la maison et dans son entourage pour la maîtriser, en particulier dans les cas où les parents eux-mêmes ne la maîtrisent pas toujours.  On parle avec son enfant mais on ne lui écrit pas, on ne lui fait pas faire de la grammaire, des conjugaisons ou des dictées non plus, sauf durant la période des devoirs et des leçons.  De plus, certains parents n’encouragent pas la lecture chez leurs enfants, ne lisent pas eux-mêmes et ne font aucun effort particulier pour faire découvrir à leurs enfants leur histoire et leur culture.

Le système scolaire public québécois peine déjà à susciter le goût de la lecture et de l’écriture chez les enfants.  Ne parlons même pas du goût de parler correctement.  Ce relâchement, de même qu’Internet et l’influence de l’anglais ont favorisé un appauvrissement important du français écrit et parlé chez de nombreux jeunes et même chez des adultes.  Il se trouve même des étudiants en enseignement du français qui ne maîtrisent pas bien le français et qui échouent à leurs examens.

La scolarisation d’enfants francophones en anglais ne fera qu’accélérer le processus en condamnant ces derniers à n’utiliser leur langue maternelle qu’au minimum de ses possibilités.  Leur progression dans l’apprentissage du français sera tributaire de la volonté de leurs parents de leur en transmettre une connaissance qui aille plus loin que «Comment s’est passée ta journée?» et «Manges tes légumes» , en particulier si leur pratique quotidienne de la lecture et de l’écriture se limite aux clavardage et aux textos!

Les parents veulent tous le meilleur pour leurs enfants, c’est bien normal. Scolariser des enfants francophones en anglais leur rend-t-il service? Bien sûr, si le but recherché est de leur faciliter l’accès à l’emploi. Cependant, d’autres questions doivent être posées.  Avons-nous abdiqué trop vite devant l’exigence, souvent abusive, du bilinguisme au travail? Que sommes-nous prêts à sacrifier de notre langue déjà en péril pour faciliter l’apprentissage de l’anglais chez nos enfants? Enfin, sommes-nous prêts à faire des efforts pour aider nos enfants à vivre mais surtout à progresser en français?

Une langue n’est pas qu’un simple ensemble de syllabes.  C’est la mémoire et l’identité d’un peuple, c’est le moyen, non seulement de communiquer avec notre entourage immédiat mais aussi celui d’aborder et de comprendre le monde avec nos mots et d’exprimer nos convictions.  Il est des choses que les dictionnaires sont impuissants à traduire.  Parler plusieurs langues est une richesse et un atout important mais à ne pas donner au français la place qui lui revient dans l’éducation des enfants francophones, on risque de condamner ces derniers à vivre, d’une certaine façon, avec deux langues secondes.

Stéphanie LeBlanc

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