Accueil / A C T U A L I T É / Les deux « bateaux américains » ne l’étaient pas vraiment

Les deux « bateaux américains » ne l’étaient pas vraiment

Amusant, parfois, comment une seule photo peut induire d’étranges découvertes. Cette semaine, c’est l’affaire de deux navires « américains » entrés semble-t-il par mégarde dans les eaux territoriales iraniennes, et retenus avec leurs équipes.  Le temps peut-être pour les iraniens de mettre en marche leur photocopieuse pour fabriquer les mêmes, eux qui savent si bien le faire dès qu’ils tombent sur un matériel étranger, parfois par hasard comme lors de la chute du drone Sentinel RQ-170. Cette fois, ils n’auront pas trop de difficultés à fabriquer un semblable.  Ces plans figurent partout vu que le modèle n’est… pas américain. Et non, dans cette mondialisation devenue effrénée, les armées vendent à d’autres armées des matériels ; c’est fini le nationalisme militaire, sauf pour quelques cas de haute technologie. Place aux achats chez des fabricants étrangers… ou place aux copies, chez d’autres pays. Vous songez à la Chine ? Détrompez vous…

Swift-BoatLa forme de l’engin m’avait tout de suite intriguée. Les petits navires US de patrouille côtière ou fluviale (ici à gauche), depuis les fameux Swifts de l’ère vietnamienne, chers à John Kerry (ici à gauche) ont bien changé, me suis-je dit. En 2007, les iraniens avaient intercepté deux autres navires, des anglais ceux-là, des « rigid-hulled inflatable boat, (RHIB) ou rigid-inflatable boat (RIB) » venus de la frégate HMS Cornwall.  saisisEn 2004, c’était des petits navires rapides de leurs forces de réaction rapide, qui avaient été pris dans le Shatt al Arab de la même façon, les iraniens les avaient exposés  après de façon humiliante, les marins étant montrés yeux bandés en train de lire des excuses à la télévision iranienne. Etrangement, le bateau exposé ne ressemblait pas aux deux montrés précédemment à la télévision iranienne.  Les bateaux étaient des engins de ce type du 38 Battery Royal Artillerie : des Mk1 CSB (Combat Support Boat), construits par Fairey Allday Marine, propulsés par des moteurs Yanmar 6LP, capables de 30 nœuds pour 2 tonnes embarquées, datant de la fin des années 70 (ici le modèle suivant).  Aucun de ces navires ne correspondaient à la photo des deux nouvelles prises du jour, donnée par les iraniens :

us navy capture iran

Il n’y a pas, on avait changé de catégorie, là, avec un engin bleu US Navy et un camouflé commando. Et, surprise, cet engin me disait aussi quelque chose. Mais pas chez les américains. Une recherche rapide dans un vieux stock d’archives, et le bidule était cerné. Avec un bel écorché, même :

combat-boat-cb-90

ancien modèleUn bateau rapide, doté de deux hydrojets bien visibles, mais doté d’un autre drapeau ? Suédois ? Oui, car les deux fameux CB-90 (ou « Riverine Command Boat ») saisis ne sont pas des machines américaines à l’origine. Et elles ont 25 ans d’âge. Le premier modèle a en effet été mis à l’eau en Suède par les chantiers Dockstavarvet, l’engin ayant été baptisé au départ « Stridsbåt 90H ». L’engin avait vite remplacé les vieux Tpbs 200, ici à droite, à moteur Scania, dont certains ont terminé comme… bateaux d’excursions.  La particularité du nouveau modèle étant ses fameux hydrojets Kamewa FF, couplés à des moteurs Scania DSI14 V8 Diesel de 625 cv chacun. Les Kamewa sont en fait aussi des moteurs Rolls-Royce, depuis que la firme anglaise Vickers a repris le créateur, « AB Karlstad Mekaniska Werkstads », suédois lui aussi, Vickers passant le relais à Rolls-Royce en 1999. Ainsi équipé, le Stridsbåt 90H est capable de belles prouesses en évolution et d’une vitesse de pointe assez sidérante de 74 km/h, ce qui, sur l’eau est plutôt impressionnant pour un engin de 18,5 tonnes pouvant emporter 18 hommes tempête(ici à gauche un exemplaire norvégien en pleine tempête de neige). Le documentaire le présentant ici insiste sur ses capacités d’évolution mais aussi comme engin de débarquement rapide, sa proue à pan coupé hérité du Tpbs 200 dissimulant une panneau ouvrant, débordant en ponton avant. Si sur un tel engin rapide, on positionne un lance-missile de type Hellfire, monté sur cardans, on obtient une arme de projection redoutable (les suédois ont équipé l’un des leurs d’un mortier !) Les deux engins capturés par les iraniens ne possédaient à bord que des armes conventionnelles. L’enfin arborant ici le drapeau brésilien est capable grâce à un faible tirant d’eau de circuler sur des fleuves… comme le faisaient jadis les Swift Boats. En Scandinavie, où les fjords dominent, ce type de bateau est courant : les finlandais ont un équivalent avec leur Watercat M12, de Marine Alutech,  lui aussi destiné à servir de bateau de débarquement, comme le modèle M18 AMC ou U-700 class (le clip revisite toute la gamme).

Las iraniens vont-ils prendre les mesures exactes des deux esquifs pour les copier ? On ne le sait. Tout ce qu’on sait, c’est que d’autres l’ont déjà fait à leur place. Les chantiers Pella, qui ne semblent pas beaucoup s’être gênés pour mettre en marche une photocopieuse pour sortir en 2013 seulement leur Projet 03160 « Raptor », à voir le cliché de la mise à l’eau du premier exemplaire :

raptor-15-08-2013-3-1

Les chantiers Pella, fabricants de remorqueurs, étant installés à St Petersbourg, car l’engin est… russe, et non iranien ! Selon le directeur du chantier suédois de Dockstavarvet, K-A Sundin, sa société n’est en rien impliquée dans le modèle.  Mais elle a vendu 11 exemplaires du modèle Interceptor Craft 16 M, aux gardes frontières russes  en 2014, comme on peut le voir annoncé ici sur Twitter. L’engin n’étant pas très éloigné du modèle manifestement copié, on peut penser que l’idée vient de là. Ce n’est pas le seul chantier à avoir fait ainsi.  Récemment,  lors du salon d’équipements de l’armée tenu près de Moscou en juin dernier, le R « Rybinsk Shipyard » (dans la région de Yaroslavl) a révélé son modèle BC-16  (Project 02510). La encore, l’influence du modèle d’origine suédois est patent. La copie a outrance démontre en tout cas la pérennité du dessin d’origine de la coque, car il est très difficile d’obtenir un engin à la fois stable, manœuvrant et rapide d’un seul coup de crayon, et même aujourd’hui encore avec l’aide des ordinateurs. Il y a 25 ans, les suédois avaient fait un sans-faute, et aujourd’hui encore ça se voit. Les russes viennent de le découvrir, 25 ans après.

High-speed_landing_craft_BC-16_Project_02510_Army_2015_zpsrqqo4f0t

Les iraniens peuvent donc commencer à cogiter et fabriquer la troisième copie du bateau rapide. Eux ont bien compris l’importance de ses petits bateaux rapides. Mais comme ils étaient soumis les années précédentes à un embargo sur l’achat d’armes, ils ont dû se rabattre sur une autre méthode pour obtenir des engins similaires.  Discrètement, ils avaient acquis un drôle de modèle, en lisant tout simplement les journaux sportifs anglais. En 2005, un bateau de course à la fière allure bouclait en effet le tour de l’Angleterre en 27 heures seulement, à la vitesse effarante de 102 km/h. Il s’appelait le Bradstone Challenger, c’était un modèle Bladerunner 51 de chez Ice Marine, dessiné par Lorne Campbell (voir ici l’étalage de son talent d’architecte naval). Un monstre propulsé par deux moteurs Caterpillar C18 de 1000 cv chacun, vendu habituellement à des millionnaires en mal de sensations.

bradstone

serajL’engin est en effet vendu … 415 000 euros. Les iraniens avaient flash sur ses performances et avaient tenté une première fois d’en acheter un discrètement en 2006. Le ministère du Commerce et de l’Industrie anglais avait bloqué la vente.  Peine perdue, sous un autre nom, puis encore un autre, une acquisition était faite en 2009… par un acheteur d’Afrique du Sud, un marchand d’armes en fait. A peine arrivé là-bas, le bateau était soulevé par une grue et déposé au fond de la cale d’un navire marchand iranien battant pavillon de Hong-Kong. Les américains, mis au courant auraient tenté une opération commando pour intercepter le cargo avant de laisser tomber. En 2010, l’Iran sortir le Seraj-1, une copie conforme, mais militaire, du Bladerunner 51navy_iran_080110_mnEn 2008, un Seraj-1, associé à des Zolfaghar rapides et des catamarans télécommandés Ya Mahdi allaient faire la chasse à l’USS Hopper, un destroyer de la classe Arleigh Burke et le harceler… pendant plusieurs minutes. Un message radio aurait été envoyé par un des bateaux iraniens, disant « je vais m’approcher de vous et vous faire exploser dans quelques minutes ». Après des préparatifs de tir des américains, les cinq bateaux iraniens quitteront la scène, non sans avoir laissé derrière eux des « boîtes » blanches, que les américains ne ramasseront pas. Ces petits navires rapides représentent un danger immense, face aux destroyers, croiseurs ou même porte-avions bien plus massifs.

Faux bateaux américains, copie russe et bateau de course iranien militarisé ; décidément, en mer aussi les choses changent !

 

Le journal citoyen est une tribune. Les opinions qu’on y retrouve sont propres à leurs auteurs.

Commentaires

commentaires

A propos de ghostofmomo

avatar

Check Also

Parmi les visiteurs de Normandie, beaucoup d’anciens avions… de la CIA ! (3)

Dans les deux épisodes précédents, nous avons pu voir que certains appareils venus nous visiter ...

2 Commentaire

  1. avatar

    Article passionnant en dépit de l’accueil de son auteur .

  2. avatar

    Mon premier commentaire est toujours en attente de modération.
    Aurait-il transgressé quelque règle?
    Ou
    Aurait-il manqué à quelque formule de soumission obligatoire ?