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Les derniers jours du monde

Par Agn?s MaillardC’est quand, chaque matin, tu te l?ves en pensant que cela va forc?ment ?tre encore pire que la veille. 

CarnavalUne grande fuite en avant. Pas encore une chute, mais cette fr?n?sie compulsive de ceux qui sentent confus?ment que le temps leur est compt?. Une forme de catastrophisme ambiant en toile de fond de la banalit? du quotidien. Tout se casse la gueule, mais ce matin, encore, j’aurais le droit ? ma tasse de caf?. Que je me jette ? la gueule en galopant comme le hamster dans sa roue, ou que je prends le temps de savourer, pos?ment, consciemment, avec l’infinie volupt? que l’on n’accorde qu’aux moments les plus rares.

J’ai grandi dans un autre monde. Un monde d’espoir o? chaque matin se levait sur la marche triomphante du progr?s, sur la foi que nous construisions tous des lendemains qui chantent, sur la tranquille conviction que nous vivions d?j? mieux que nos parents et que nous ?uvrions ? encore am?liorer la situation pour la g?n?ration suivante, celle de nos futurs enfants, pas encore con?us, ? peine pens?s, mais d?j? emport?s dans l’inexorable et sublime saga de l’esp?ce. C’?tait dans l’ordre des choses. Les a?n?s b?tonnaient les fondations de notre civilisation, puis nous hissaient sur leurs ?paules pour que nous puissions voir plus loin, penser plus haut, donnant notre part au grand ?uvre collectif, avant de nous-m?mes servir de marchepied ? nos enfants. Le passage du flambeau. Le cycle de la vie. L’?pop?e humaine. Le d?passement de soi dans la projection continue vers un monde meilleur.
Forc?ment meilleur.

Et puis, on ne sait pas trop ce qui s’est pass?. ? moment donn?, c’est un peu comme si quelques-uns avaient fini par penser qu’ils ?taient le summum de l’?volution humaine, qu’il n’y avait plus rien ? ajouter, plus rien ? inventer, plus rien ? construire, plus de relais ? passer. Les gars ont march? sur la gueule de leurs parents et ont commenc? ? distribuer de grands coups de pompes dans tous les sens pour emp?cher leurs gosses de prendre leur place sur la grande pyramide des ?ges. Un peu comme si le pacte tacite entre les g?n?rations qui se succ?dent avait brusquement ?t? rompu, comme si, brusquement, les b?tisseurs ?taient morts, d?vor?s de l’int?rieur par une bande de charognards. Une g?n?ration enti?re de jouisseurs ?go?stes et assez monstrueux qui ce seraient dit?: apr?s moi, la fin du monde?!.

Depuis, c’est juste un grand bond en arri?re continu et inexorable.
Bien s?r, une civilisation s’?croule rarement en deux jours, dans un grand craquement sinistre. Non, non. ?a se casse la gueule tout doucement, comme une grande b?tisse vide laiss?e ? l’abandon. Des gosses commencent ? p?ter les vitres, pour le fun, en jetant des pierres, il y a des squatteurs, des rats, des bestiaux, des courts-circuits, des fuites d’eau, des morceaux de caillasses que les ?l?ments arrachent au corps du b?timent, petit ? petit, des accidents, des orages, le temps qui passe et qui ab?me tout.

Je ne sais vraiment pas ? quel moment on a r?ellement abandonn? l’id?e de progr?s de soci?t?. Jusque l?, il y avait des chiffres, en am?lioration constante?: plus d’?ducation, plus de sant?, plus de prosp?rit?, plus de confort, de culture, de loisirs, de meilleures habitations, des moyens de transport plus performants… c’?tait le r?gne de Monsieur Plus. C’?tait comme un ?lan formidable qui nous portait tous vers l’avant.
Et puis, ? moment donn?, ?a n’a plus ?t? possible. Plus de moyens, plus d’argent. Nous ?tions de plus en plus riches, mais si comme si nous ?tions arriv?s ? un palier ind?passable?: la fin des possibles, du progr?s qui ne vaut que s’il est partag? par tous, des lendemains qui chantent.

Et nous nous sommes r?sign?s. Ben voil?, le bal est fini, les gars, maintenant, il faut payer les violons. Sauf que les danseurs se sont tir?s avec la caisse et que ce sont les larbins qui doivent r?gler l’addition.
Et nous nous sommes r?sign?s?!
Fatalitas !

Moins de tout. Moins de sant?, moins de salaires, moins de retraites, moins d’?ducation, moins de chauffage, moins de transport, moins de loisirs, moins de bouffe, moins de logements, moins de tout. Et de moins en moins, comme une spirale infernale, un maelstr?m maudit qui aspire nos plus belles esp?rances, r?duit ? n?ant l’?uvre patiente de nos anc?tres.
Et nous nous sommes r?sign?s?!

Le spectre de la famine tra?ne ses hideux haillons jusqu’au c?ur des nations les plus riches, les plus avanc?es. L’eau devient une ressource rare et pr?cieuse. La col?re des peuples gronde, mais bient?t ?clips?e par les grondements inaudibles et terribles du feu nucl?aire qui joue aux d?s avec le g?nome de nos enfants.
La chronique du monde qui finit traverse les lucarnes aveugles de nos derniers jouets high-tech et peint nos visages hagards et vides de la lueur livide de leurs ?crans plats. Nous regardons les hommes tomber avec une fascination morbide et malsaine avant de noyer notre vacuit? dans la course au dernier leurre technologique, celui qui ne sert pas vraiment ? quelque chose, qui n’am?liore pas grand-chose, mais qui nous donne l’illusion, un bref instant, d’?tre encore dans la course vers un futur triomphant.
Nous n’y croyons plus, mais nous faisons encore semblant.
Peut-?tre n’avons-nous pas encore aval? assez de couleuvres.
Peut-?tre n’avons-nous pas encore pris la mesure de l’ampleur des d?g?ts.
Peut-?tre sommes-nous juste trop l?ches.

Ou peut-?tre pr?f?rons-nous juste nous enivrer de festivit?s f?roces et absurdes, de bacchanales impudiques et d’orgies ind?centes, parce que nous sommes r?sign?s et et que nous voulons juste encore un tour de danse pendant les derniers jours du monde.

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  1. avatar

    Peut-être croyons nous que nous sommes impuissants devant les nouveaux pouvoirs? tout simplement.

    Vous avez tout de même recueilli plus de 16% du vote exprimé aux cantonales.
    Vous avez constaté que la jeunesse s’implique, mais est mal informée, suite à vos activités des manifestations de l’automne dernier. Eux aussi ont des rêves.

    Quelques uns d’outre-atlantique ont suivi vos démarches et ont puisé le courage, dans vos textes, pour poursuivre le combat de nos rêves.

    Moi aussi, je veux toujours mes voitures qui volent! Et je les veux pour tous!

    Merci Agnès.

    DG

  2. avatar

    Excellent article!!!!

    Merci Agnes.

    Amicalement

    André Lefebvre