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Les corbeaux citoyens de l’Internet

Alors que le corbeau dans l’affaire Gr?gory n’a toujours pas ?t? identifi? presque vingt-quatre ans apr?s les faits, le r?seau mondial virtuel semble cloner ce genre d’animal.

Certes, comme c’est virtuel, rien ne peut vraiment ?tre reproch? ? ces corbeaux de nouveau genre, sinon quelques insultes et quelques propos d?plac?s que parfois la loi sinon la morale interdit.

Mon introduction est sans doute excessive car je veux parler du journalisme citoyen et de l’anonymat.

Droit de cit? du journalisme

Je veux plut?t parler du « journalisme participatif », car je d?teste le mot « citoyen » appos? comme adjectif, une mode s?mantique bien commode qui ne veut pas dire grand chose. Je ne parlerais pas non plus de « journalisme amateur », car il peut arriver que ce soient des experts dans un domaine qui interviennent (certes, l’amateurisme est dans le fait d’?crire, mais beaucoup de professionnels sont tr?s exp?riment?s dans l’?criture d’articles sp?cialis?s et ne sont pas pour autant des journalistes).

L’int?r?t du journalisme participatif, et la plateforme d’Agoravox ou de Cent Papiers a ce but il me semble, c’est d’aborder des sujets divers, pas forc?ment abord?s par ailleurs (mais l’effet de mode est cependant tenace), sous un angle original… ou pas.

Crit?res

Et le gros probl?me de ce genre de projet, c’est de se donner des crit?res impartiaux pour savoir quel article peut ou ne pas ?tre publi?. C’est en principe le r?le de la mod?ration et des r?gles institu?es par le site lui-m?me (voir par exemple la politique ?ditoriale d’Agoravox).

Par exemple, il y a des crit?res assez faciles ? d?finir : un article mal ?crit, incompr?hensible, ? la langue h?sitante et ? l’orthographe d?sastreuse n’a pas sa place, pour une simple raison de lisibilit? et de respect pour le lecteur.

Mais d’autres crit?res sont sans doute antagonistes : sur Internet, l’objectif est de faire cliquer, de faire lire les pages. Or, cet objectif s’accommode souvent mal de la n?cessaire v?rification des informations ?mises.

Pour simples exemples, ? plusieurs reprises, des articles n’auraient pas d? passer car compos?s uniquement de spam ou de hoax que beaucoup ont d? recevoir en m?me temps dans leur messagerie. Et pourtant, ils sont pass?s alors qu’ils ont d?livr? des ?l?ments faux, ou du moins erron?s, et facilement v?rifiables, mais qui allaient dans le sens du poil des lecteurs.

Mais apr?s tout, pourquoi pas ? Certains journaux papiers sont sp?cialis?s dans ce genre d’informations sensationnelles, futiles, ? la v?racit? parfois incertaine, ou encore dans le m?lange des genres (futilit?s et s?rieux) par strat?gie commerciale ou par choix ?ditorial.

Pertinence du sourcing

Il y a cependant un imp?ratif dans la pr?sentation des informations, m?me si celles-ci sont apport?es de fa?on tendancieuse (aucun journaliste professionnel ne peut ?tre r?ellement neutre, ne serait-ce que parce qu’il est humain). Il s’agit de la v?rification des faits.

Certes, m?me les m?dias classiques sont eux aussi en carence dans ce domaine. La mort de Pascal Sevran annonc?e quelques jours trop t?t, exactement la m?me gaffe plus de vingt ans en arri?re avec la mort de Marcel Dassault annonc?e elle aussi quelques jours trop t?t. Et je ne parle m?me pas des sujets scientifiques…

Mais ce n’est pas une raison pour imiter leurs travers.

Le meilleur moyen de sourcer l’information, c’est de mettre des liens guidant vers des sites officiels, dignes de confiance.

Par exemple, le fichier Edvige ? Info ou intox ? Un lien vers le site Legifrance, le d?cret appara?t sur l’?cran ; ce n’est pas de l’intox, c’est bien de l’info. On y lit la date (27 juin 2008), mais aussi les signataires : Fran?ois Fillon et Mich?le Alliot-Marie. Herv? Morin n’en ?tait pas. Oui, mais on peut aussi lire la date de publication (1er juillet 2008), donc les protestations d’Herv? Morin en d?but septembre 2008 sont quand m?me… un peu tardives, dirait-on.

Pour des commodit?s de lecture, un article peut tr?s bien omettre de signaler ses sources, mais les transmettre sur demande, publiquement ou en priv?, pour ceux qui sont int?ress?s.

Quand je dis des sources dignes de confiance, c’est-?-dire reconnues comme telles, car Internet regorge de blogs et sites tr?s douteux et tout peut justement y ?tre ?crit (et de fa?on impunie). Sans compter les erreurs de bonne foi.

Anonymat ou pas de l’auteur

Aussi, pour moi, l’un des crit?res majeurs pour faire ce journalisme participatif, c’est le « non anonymat ». Je n’aime pas trop l’expression qui est plut?t d?finie n?gativement, mais je n’en ai pas d’autre.

L’anonymat peut se comprendre ais?ment.

Une personne r?put?e dans un domaine peut avoir une strat?gie de communication ind?pendante des informations ou des analyses qu’il pourrait avoir envie de faire partager. Dans la vie r?elle, elle se choisit un pseudonyme et ?crit sous ce nouveau nom.

Pour des raisons professionnelles, lorsque l’auteur ?voque son cœur de m?tier, cela peut ?tre tr?s g?nant d’?tre clairement identifiable. Le Journal d’un assistant parlementaire par exemple, ou les Tribulations d’une caissi?re qui raconte toutes les anecdotes de son m?tier ne sont possibles que sous couvert d’anonymat (sinon, la source se tarirait). M?me ph?nom?ne pour avoir connaissance du d?tail de l’?lection du dernier pape. Tous les cardinaux ont promis le secret. Mais le ou les cardinaux indiscrets sont bien oblig?s de rester anonymes pour ne pas ?tre confront?s ? des mesures coercitives (pour les cardinaux, ? mon avis, il n’en existerait aucune, mais dans le milieu professionnel, les sanctions sont faciles).

Pour l’anecdote, la caissi?re en question, jeune femme de vingt-neuf ans et dipl?m?e d’un master en lettres modernes, a fait en juin dernier son coming out avec la publication d’un livre sur le sujet et sa d?mission du supermarch? qui l’employait.

Et puis, si toutes les raisons possibles sont envisageables et respectables pour garder l’anonymat, alors, pourquoi vouloir faire ? tout prix du journalisme participatif ? Rien n’oblige personne.

On peut ? la rigueur comprendre l’anonymat de ceux qui r?agissent aux articles, il n’est pas question d’y apporter de la cr?dibilit?, mais seulement un commentaire, un compl?ment, une pr?cision, une correction etc. (parfois, h?las, des propos incorrects).

C’est peut-?tre la diff?rence entre un journal et un blog. Le blog peut ?tre anonyme, n’a pas beaucoup de cons?quence, raconte beaucoup de choses sans int?r?t g?n?ral. Un journal a la pr?tention d’informer, d’analyser les ?v?nements, il doit ?tre transparent, v?rifi?, ouvert.

Assumer ce qu’on ?crit

L’int?r?t du « non anonymat », ce n’est pas une mise en avant (ou alors, quelle vanit? st?rile sur le net), mais un simple moyen de cr?dibiliser les affirmations contenues dans l’article. On engage ainsi sa r?putation.

D’ailleurs, certains ont astucieusement r?ussi ? pr?server leur identit? avec un pseudonyme sans pour autant qu’il soit impossible de les identifier rapidement. Ceux-l? restent tout autant cr?dibles car ils sont accessibles ? l’approfondissement des sources.

Car c’est de cela qu’il s’agit : celle de ne pas dire n’importe quoi sur le net. Cela devrait ?tre l’avantage concurrentiel d’une entreprise ambitieuse comme Agoravox ou Cent Papiers : ne pas ?tre colporteur de rumeurs, mais apporter une v?ritable valeur ajout?e dans la masse des informations actuellement disponibles.

Par ailleurs, le « non anonymat » engendre forc?ment des comportements plus responsables, plus en ad?quation avec l’intelligence : il emp?che le mensonge au sujet de ses propres revendications (que dire qu’un patient qui se dit m?decin pour ?crire sur l’h?pital si on n’a pas la capacit? de savoir s’il est r?ellement m?decin ?).

Le « non anonymat » temp?re les col?res et les ?motions en g?n?ral. Il d?courage la mauvaise foi et la malhonn?tet? intellectuelle. Il emp?che la vulgarit? que Google immortaliserait d?finitivement. L’association de son nom avec une insulte ou une grossi?ret? mod?rerait naturellement les ardeurs.

Les pseudonymes utilis?s dans la presse ?crite sont facilement d?celables au sein m?me de la r?daction du journal. C’est facile de v?rifier les dires, ?ventuellement, d’instruire des proc?s en diffamation (car c’est surtout l? le probl?me des rumeurs).

Bas les masques…

Un article, d’information ou d’analyse, doit pouvoir ?tre pleinement assum? par son auteur. Cela ne veut pas dire qu’il doit r?pondre ? tous les commentaires (ce qui prend beaucoup trop de temps) mais il doit ?tre en phase avec son entourage, ses id?es, son environnement. Imagine-t-on un instant des personnalit?s politiques faisant de la politique sous anonymat, clandestinement (hors p?riodes d’exception) ?

L’anonymat peut masquer derri?re un pseudonyme une organisation tr?s rod?e de propagande inavouable, voire une secte, qui visent ? instrumentaliser l’outil virtuel ? des fins pros?lytes.

Et puis, de toutes fa?ons, tout le monde le sait, s’il y a enqu?te judiciaire, il n’y a pas de r?el anonymat sur Internet, tout est tra?able par les IP, FAI etc. L’anonymat leurre non seulement les lecteurs mais aussi l’auteur.

Alors, messieurs les auteurs d’articles, assumez vos propos, mettez-vous ? d?couvert, donnez-vous de la cr?dibilit?, sinon, ce journalisme participatif sera pire que la pire des presses de caniveau.

Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (19 septembre 2008)

Illustrations :

1. Un oiseau de mauvais augure, le corbeau.
2. Zorro.
3. Le Concombre masqu? ? Mandryka.

Pour aller plus loin :

Guide du journalisme citoyen (Agoravox).

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One comment

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    @ Sylvain :

    Votre article a au moins le mérite de poser le problème de l’anonymat et d’avoir initié un échange d’idées.

    Je ne suis pas sûr que le fait d’écrire sous sa véritable identité soit véritablement un gage de qualité, d’intégrité et de transparence. Si c’est votre cas, c’est tout à votre honneur et je vous en félicite. Cependant, certains auteurs ne pourraient se le permettre au risque de se voir menacer, tant il est vrai qu’Internet est peuplé d’individus nuisibles, voire grossiers, de véritables malades parfois.

    Qu’un article soit écrit sous pseudo ou sous une véritable identité, pour autant qu’elle soit avérée, ne change pas grand chose car dans les deux cas de figure, c’est la crédibilité de l’auteur (pseudo ou non) qui est mise à l’épreuve au fil de ses articles publiés. Il est difficile de mentir sur la durée et l’on se fait rapidement une idée sur la personnalité de l’auteur, son niveau culturel, son orientation idéologique et les compétences qu’il possède sur les sujets traités.

    Pour ma part, j’ai du plaisir à vous lire et je vous encourage à poursuivre vos publications.

    Merci d’avoir commis cet article.

    Bien à vous !

    PS : je suis déjà intervenu à propos de cet article sur un autre site …