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Les conséquences du coronavirus pour les nuls en économie et en finance (1)

Entretien avec Candide – Première partie

 

 

Les conséquences du coronavirus pour les nuls en économie et en finance

 

Michel Santi, Michel, je te connais depuis longtemps. Financier, économiste, entrepreneur, visionnaire, je t’ai toujours trouvé divergeant et passionnant. Sans que je n’y comprenne grand’chose, j’ai toujours senti chez toi une voix différente. En témoignent tes huit ouvrages, dont sept sur l’économie et la finance, préfacés par de grands noms. Tu écris dans de nombreux journaux prestigieux, tu as conseillé des banques centrales. Moi, je n’y connais rien. C’est ce qui m’a semblé intéressant. Interroger un spécialiste pointu à partir d’un regard candide, naïf. En l’occurrence, sur les conséquences du coronavirus sur la finance et l’économie. Sur ta proposition, nous avons intitulé ces échanges “Entretiens avec Candide”. Pour que les nuls en économie et en finance – comme moi – osent venir te lire et en retirent le meilleur. Voici donc le premier de ces dialogues.

Peux-tu m’expliquer quelles vont être les conséquences du coronavirus sur la finance et l’économie ?

Je pense que le coronavirus aura des implications beaucoup plus larges que sur le simple domaine de la finance. Ne s’intéresser au coronavirus que sur le petit monde de la finance c’est un peu limitatif. Ce qui m’intéresse beaucoup plus c’est de comprendre quels seront les impacts du coronavirus sur notre monde, nos caractères, notre philosophie, notre psychologie…

Sachant que ces domaines que je viens d’évoquer auront un impact sur bien des domaines mais également sur la finance. Tu vois ce que je veux dire ?

Tout à fait. 

Un avant et un après coronavirus

 

Dans notre monde, en 2020, il y aura un avant et un après coronavirus. Je pense que ce qui est en train de se passer aujourd’hui, aura un impact sur les générations à venir.

Ce confinement tout d’abord bien sûr. Mais également cette transmission du coronavirus impactant principalement les personnes âgées et fragiles. La distanciation sociale. L’inconscience des jeunes qui,  au départ en tout cas, ne se sentaient pas très concernés. Alors que cela a des conséquences sur leurs parents et grands-parents. Dont beaucoup sont hospitalisés ou meurent.

Cela aura un impact pour les générations à venir. C’est vraiment le sujet qui m’intéresse, et dont je n’arrive pas encore à saisir la portée pour l’instant. Ce sont des analyses qui vont venir quand on en aura fini avec cette épidémie !

Un nouveau paradigme économique et financier

Pour l’instant il y a l’angoisse, il y a le confinement, il y a la solitude aussi, qui touche tout le monde, y-compris moi-même… Alors bien sûr que les conséquences sur les marchés financiers vont être très importantes.

Mais d’abord parce que nous entrons aussi dans un nouveau paradigme économique et financier. Le fait que les États, et que les banques centrales dépensent sans compter pour pouvoir atténuer les effets catastrophiques de la paralysie économique que l’on vit.

Il faut bien se rendre compte que depuis quelques semaines la plupart des économies du monde, y-compris les plus importantes, sont en état de léthargie. Il n’y a strictement rien qui se passe. On va avoir des taux de chômage qui vont arriver à des niveaux invraisemblables et jamais vus. Aux Etats-Unis, ils vont avoisiner les 30%. Alors que les États-Unis étaient le pays où il y avait le moins de chômage parmi les pays développés…

Les États dépensent sans compter pour atténuer ces effets catastrophiques

Ces effets catastrophiques se ressentent tant sur leurs économies, leurs populations, leurs entreprises. C’est pourquoi les États doivent dépenser sans compter. Alors que jusqu’à présent les États – et surtout l’Europe – étaient très attentifs à leurs dépenses.

On l’avait remarqué, en effet, même quand on s’appelle Candide ! 

Fin 2008, 2009, 2010, avec la crise européenne, il y a eu une cassure très importante entre l’Allemagne et les pays dits du Sud. Parce que l’Allemagne a reproché au Portugal, à la Grèce, à l’Italie, à l’Espagne etc. d’avoir mal géré leurs économies respectives. Ces pays ont été traités de cigales par l’Allemagne, qui leur a reproché la crise européenne.

Or la crise européenne n’a rien à voir avec cela. Je ne veux pas m’étendre  là-dessus aujourd’hui. Mais il faut savoir qu’il y a eu des rancunes, des cassures, voire même des haines liées à cela. De part et d’autre.

Et maintenant nous voyons que dans cette crise du coronavirus, même l’Allemagne dépense sans compter pour pouvoir  sauver son économie !

Un changement radical de paradigme sur la gestion de l’argent

Cet argent que les pays du Nord, protestants, trouvaient tellement important d’économiser et de dépenser à bon escient… Ils le dépensent à présent sans compter eux aussi, à la faveur de cette crise du coronavirus. Il y a un chamboulement total des valeurs, du point de vue de l’argent, pour l’Europe. Y-compris la Suisse qui avait jusque-là cette même vision et qui aujourd’hui dépense aussi sans compter.

Mais est-ce qu’on va arriver à une sorte de nouveau New Deal ? Un new New Deal ? 

Mais il y a déjà un New Deal ! Il y une perte de l’importance de l’argent

On y est, Candide, au New Deal  ! Je veux dire que l’Allemagne dépense des milliards de milliards de dollars pour sauver son économie. La Suisse a mis en place il y a quelques semaines des mesures révolutionnaires en mettant à disposition de chaque entreprise jusqu’à 500’000 francs suisses, garantis par la Confédération suisse, un prêt à 0%, sur cinq ans. Reconductible pendant deux ans, c’est-à-dire pendant sept ans, quasiment sans conditions. Pour pouvoir sauver son économie !

Ces pays nordiques, ces pays protestants, ces pays luthériens, calviniste pour Genève, qui accordaient tellement d’importance à l’argent… Maintenant ils ouvrent grand le robinet de liquidités, du “fric”. Et les offrent, les mettent à disposition.

Ça c’est un changement de  mentalité incroyable qui est en train de se passer. Et qui va avoir des conséquences qu’on ne mesure pas encore !

Donc voilà, pour répondre à ta question je pense qu’une des conséquences déjà prévisible du coronavirus pour l’économie et la finance ça va être cette perte d’importance accordée à l’argent, qui va venir petit à petit dans les mentalités.

Et c’est très bien car ça va probablement, je l’espère, créer une certaine solidarité.

La société saborde son économie pour les plus fragiles

On est passés d’une crise financière à une crise de moyens de production, en quelque sorte ? Les gens ont de l’argent, mais ils ne peuvent pas le dépenser, il n’y a pas de masques, les lits d’hôpital, les respirateurs ne se trouvent pas sous le sabot d’un cheval… Il y a tout à repenser, en quelque sorte ? 

Il y a tout à recommencer, oui.  Il y a aussi un phénomène très intéressant qui s’est passé. Un phénomène politiquement pas correct. Ce confinement qui a été décidé, a été décrété pour protéger les personnes les plus fragiles. Les personnes âgées et les personnes malades. Donc les personnes les moins productives de la société. C’est un point très important à relever.

Alors que normalement, instinctivement, ça devrait être le contraire qui aurait dû être fait. Parce que les personnes productives de la société et les jeunes n’ont pas vraiment besoin d’être protégées dans le cadre de ce virus. Mais la société quelque part saborde sa propre économie pour protéger les plus fragiles.

Et ça c’est très contre-intuitif. Normalement la finance est un monde très darwinien. Qui, quelque part, se fiche royalement de protéger les plus faibles. Et là, c’est le contraire qui est en train de se passer. Nos économies ont décidé de se mettre entre parenthèses pour protéger les moins productifs.

Et c’est pour cela que je dis qu’il y aura peut-être à l’avenir plus de solidarité grâce à ce coronavirus. 

Solidarité humaine ou requins de la finance ?

Si on regarde les lois de la nature, elle est assez coopérative, finalement. Le lion mange un zèbre parce qu’il a faim, mais il n’en entasse pas quinze dans son frigo ! 

D’accord Candide mais la nature est assez cruelle tout de même ! C’est bien pour ça qu’on compare la finance au monde animal, on dit les requins de la finance, tout de même ! Il y a quand même quelque chose d’assez darwinien. Ce sont les plus forts qui mangent les plus faibles !

Quand même, Michel : En temps de crise, il y a des solidarités qui se mettent en place et ressortent , comme après la deuxième guerre mondiale, par exemple, non ? 

Absolument. Reste à savoir si cette solidarité restera après le coronavirus. C’est ça la grande question, la question cruciale, au fond.

Le confinement pour aller nous rencontrer nous-mêmes ?

Est-ce qu’au fond ce confinement n’est pas justement l’occasion d’aller faire notre examen de conscience ? Est-ce qu’avoir le téléphone dernier cri, c’est si important ? Est-ce qu’on ne revient pas aux fondamentaux de l’être humain ? À la question du sens ? Grâce à ce confinement ? 

Je ne sais pas. C’est possible. Personnellement je pense que ce confinement est très angoissant parce que l’être humain n’est pas fait pour être enlevé à son milieu social. Socrate disait que l’être humain est un animal social. Et il le disait à son époque. Donc, personnellement je pense que sans liens sociaux, une personne comme moi est complètement perdue. Comme pour beaucoup, le lien social est vital pour moi. Sans lien social, je dépéris.

J’ai déjà pensé souvent qu’à l’issue de ce confinement, j’aurai vieilli de dix ans ! (Michel éclate de rire et semble avoir vingt ans !)  Alors que cela ne fait que deux semaines !

Hé bien je ne te le souhaite pas ! Vieilli en ayant acquis de la sagesse, peut-être, mais pas en ayant pris des rides ! 

Je ne pense pas que le confinement réussisse à tout le monde, pour répondre à ta question. Et je ne pense pas qu’il soit propice aux bonnes décisions personnelles. En tout cas pas pour moi.

Le confinement, pour une économie plus spirituelle ?

Tu veux dire, Candide, que ce confinement nous aiderait à renouer avec une certaine spiritualité ?

Oui, chacun dans ses croyances, les lois de l’univers, Dieu, quelle que soit la façon dont on appelle la spiritualité. Mais en dehors, en tout cas, du matérialisme forcené dans lequel notre société a vécu jusqu’alors ? 

Il y a des gens qui n’ont pas envie d’être spirituels, qu’on ne forcera  jamais à être spirituels ! D’ailleurs, Candide, l’entretien d’aujourd’hui n’est pas du tout lié au spirituel ! L’économie et la finance sont des disciplines qui ne sont pas du tout en lien avec le spirituel.

D’accord, Michel, mais est-ce que ce n’est pas justement le problème ? 

Il est vrai que Keynes, l’économiste John Maynard Keynes partait du principe que l’économie est surtout une science psychologique ! Pour moi c’est le plus grand économiste de tous les temps. Il a fait des livres que je conseille vivement à mes lecteurs de se procurer. Ce sont des livres très affirmés. Il a créé une école de pensée tout à fait particulière. Il a sauvé nos économies à la faveur des crises récentes avec le keynésianisme.

Keynes partait du principe que l’économie est  surtout une science psychologique. Et donc de ce point de vue, effectivement, l’économie peut être considérée comme une discipline “spirituelle”.

Keynes me fait beaucoup penser au psychanalyste et psychiatre Carl Gustav Jung, même si je n’avais jamais jusque-là pensé à la corrélation entre ces deux personnes.  Jung pensait que la conscience n’était pas quelque chose de matériel. Mais qu’il y avait un aspect spirituel. De ce point de vue-là, il a radicalement divergé de Freud !

Pour en revenir à ta question : Oui, je pense que cette crise nous aidera à renouer avec la spiritualité. Ou tout au moins elle permettra peut-être de rejoindre Keynes à partir d’un autre angle.  Keynes qui pensait que l’économie n’est pas que chiffrée ou mathématique. Mais qu’elle est aussi un comportement humain. Un comportement spirituel, lié à la confiance.

Je ne sais pas si j’arrive à m’expliquer…

Si, si, tu es très clair.

… mais peut-être que cette crise permettra de gérer les économies de manière plus humaine…

La finance se serait-elle prise pour Dieu ?

Alors, ma dernière question ce sera : Au fond est-ce que la finance ne s’est pas un peu prise pour “Dieu”, ces derniers temps ? 

Écoute, c’est une question très intéressante.

Il y a une école de pensée qui a prédominé jusqu’au début des années 2000 qui s’appelait l’efficience des marchés. Qui a été suivie par tous les exécutifs. Et qui partait du principe que les marchés financiers étaient une sorte de juge de paix qui atteignait un équilibre parfait. 

Et que toutes les informations étaient à tout moment incluses dans le prix. Qui est le critère absolu des marchés financiers. Le prix accordé à toute chose, à toute denrée et à toute valorisation !

Cela a été poussé si loin que nous avons eu, il y a une dizaine d’années, le patron d’une banque très connue qui s’appelait Goldman Sachs qui disait… “Je fais le travail de Dieu” !

Ta question, Candide, tu vois, n’est pas du tout aberrante ! Elle fait du sens. Ces financiers se sont vraiment crus comme sortis de la cuisse de Jupiter ! Et les crises successives les ont fait déchanter

Pas tant que ça jusqu’à maintenant, non ? 

Si quand même ! Parce que les marchés financiers et les banques ont été sauvés en 2007, 2008 et 2009 uniquement grâce à l’argent des États. C’est-à-dire grâce à notre argent finalement !

Et quelque  part ça a été une leçon d’humilité. Même si les enseignements  n’ont pas été tirés. Mais ça a quand même été une leçon d’humilité. Il y a eu plein de mouvements contre la finance ensuite, en 2009, 2010 et 2011…

Je me rappelle d’un ancien Président de la République qui a gagné son élection principalement en disant “Mon ennemi c’est la finance”. Effectivement ensuite il a oublié sa déclaration tonitruante…

Mais il y avait quelque chose….

Alors maintenant, j’espère qu’à la faveur de cette crise du coronavirus on ira encore plus loin. Et non pas qu’on abolisse les marchés financiers car le capitalisme a besoin des marchés financiers. Mais qu’on pourra les remettre à leur place.

Oui mais quand je vais au supermarché pendant cette crise, je constate qu’il n’y a plus de papier de toilette. Donc l’efficience des marchés… 

Cela, Candide, n’a pas grand’chose à voir avec l’efficience des marchés. Mais avec l‘irrationalité des gens. La panique des gens qui les fait se ruer sur des choses aberrantes. Cela peut se comprendre aussi quand on parle aux gens de confinement, qu’ils essaient de faire des provisions de riz, de pâtes, de papier de toilette…

Notre génération a vraiment vécu abreuvée de tout, et jusqu’aux commandes en ligne aujourd’hui. Alors c’est normal que quand on parle de confinement, il y ait ces vieux instincts primitifs qui ressortent.

Cela je peux le comprendre et je ne le condamne pas. Et cela n’a pas grand’chose à voir avec l’efficience des marchés.

Merci beaucoup pour toutes ces informations, Michel

Mais je t’en prie, Candide, au prochain entretien, avec plaisir !

 

 

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