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Les cerf-volants de Kaboul ? La r?paration

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CAROLLE-ANNE DESSUREAULT

Voici la deuxi?me partie de l?article LES CERF-VOLANTS DE KABOUL. Le texte s?inspire du livre du m?me titre, de l?auteur afghan Khaled Hosseini (la premi?re partie a ?t? publi?e il y a deux semaines).

Quelques ann?es apr?s le d?part d?Hassan et d?Ali de la maison suite ? sa trahison envers Hassan en l?accusant faussement de vol, Amir et son p?re, Baba, s?enfuirent de l?Afghanistan et se r?fugi?rent ? Peshawar au Pakistan pendant plus de six mois, le temps d?obtenir leur visa pour les ?tats-Unis. Ceci se passait au d?but des ann?es 1980, apr?s l?envahissement du pays par l?arm?e sovi?tique.

Bien des ann?es plus tard, alors qu?Amir avait compl?t? ses ?tudes, s??tait mari?, avait publi? son premier livre, et qu?il pleurait encore la mort de son p?re Baba qui ?tait venu en Am?rique pour lui, pour qu?il ?tudie et ait un avenir florissant, il re?ut un appel de son oncle Rhahim Khan, celui-l? m?me ?qui l?avait encourag? dans son jeune ?ge ? se faire confiance et ? ?crire les histoires qui montaient en lui.

Rhahim Khan lui demanda de revenir au pays. Il lui dit au t?l?phone?: ?Viens, rentre au pays, il est? encore temps de r?parer. Je sais tout, Amir. Viens.? C??tait en 2001.

Cela faisait quinze ann?es qu?il ?tait mari? ? Soroya, une Pachtoune comme lui, ils s?aimaient, mais leur bonheur ?tait assombri par l?incapacit? de mettre au monde un enfant. Autrement, ils avaient tout pour ?tre heureux. Et Amir se disait souvent qu?il ne m?ritait pas toutes les b?n?dictions que la vie lui avait apport?es. Souvent dans ses moments de solitude, il pensait ? Hassan, ? l?amour pur et sans faille qu?il lui avait vou?, et ? la s?r?nit? qui se d?gageait de lui. Il n??tait qu?un Hazara sans avenir comme la plupart des Hazaras, mais il poss?dait une force d??tre que lui-m?me n?avait pas. Il ne se pardonnait pas de l?avoir trahi.

Amir s?envola d?abord pour le Pakistan. Il frappa ? la porte de son oncle qui vivait ? Peshawar dans le quartier afghan. C??tait maintenant un homme vieilli, us? et malade. Rhahim Khan lui parla de la situation de leur pays et des destructions que leur ville, Kaboul, avait subies. Pour se prot?ger, disait-il, les habitants per?aient des trous dans les murs de leur maison et passaient par ces derniers afin de contourner les rues dangereuses lorsqu?ils se d?pla?aient. ? d?autres endroits, ils empruntaient des galeries souterraines.

Amir lisait dans les yeux tristes et d?sesp?r?s de son oncle les souffrances que son peuple avait endur?es. Rhahim Khan expliquait que les changements de r?gimes n?avaient apport? aucune paix. Au contraire, la situation ?tait pire aujourd?hui.

Quand l?arm?e sovi?tique se retira en 1989, continua-t-il sur un ton r?sign?, le peuple avait acclam? les moudjahidin, et le pays aurait d? alors conna?tre la paix, mais les combats avaient continu? de faire rage.

Alors, quelques ann?es plus tard, en 1994, lorsque les talibans d?barqu?rent dans le pays apr?s avoir repouss? de Kaboul l?Alliance (le Front uni islamique et national pour le salut de l?Afghanistan), les gens sortaient dans la rue pour les accueillir. Plusieurs dansaient! Les gens remerciaient les talibans de les lib?rer. Fous d?espoir, ils escaladaient leurs tanks et se prenaient en photos ? leurs c?t?s. Il faut dire que? tout le monde en avait assez des coups de feu et des explosions. Les talibans ?taient salu?s comme de grands h?ros ? Kaboul, surtout que l?Alliance avait d?truit l?orphelinat qui avait ?t? construit par le p?re d?Amir. Ainsi parlait Rhahim Khan en essuyant les larmes qui coulaient sur ses joues.

Rhahim Khan d?voila beaucoup de choses ? Amir. Des secrets qu?il ignorait et qui le bless?rent, mais qu?il devait connna?tre sur sa vie. Il lui r?v?la que Hassan ?tait son fr?re (Baba avait eu une liaison avec une Hazara et la v?rit? avait ?t? cach?e, et on avait vite arrang? un mariage entre la m?re et Ali pour que ce dernier ?l?ve l?enfant comme son fils. Ali travaillait chez Baba comme domestique depuis son enfance, comme son p?re avant lui).

Surtout, il dit ? Amir qu?il savait depuis le d?but l?injustice qu?il avait commise envers Hassan. Il disait cela sans le juger, simplement parce qu?il ?tait maintenant temps de le dire, puisqu?il avait une demande ? lui formuler.

Il avait revu Hassan. Des ann?es auparavant, il l?avait retrac? dans un petit village ? la sortie de Bamiyan et l?avait convaincu de venir vivre avec lui ? Kaboul dans la maison que Baba lui avait laiss?e. Hassan accepta de s?occuper de la maison avec sa femme. Tous les trois v?curent assez paisiblement pendant quelques ann?es, car Hassan sortait rarement pour ?viter les affrontements. Il savait qu?en tant qu?Hazara, sa vie ?tait menac?e. Sa femme accoucha d?un fils. Il l?appela Sohrab. Rhahim Khan avoua qu?il s??tait beaucoup attach? ? cet enfant qu?il aimait comme le sien.

Amir fut tr?s ?mu d?apprendre que Hassan avait appel? son fils Sohrab. Il se revoyait avec Hassan assis sur leur roche pr?f?r?e au temps de leur amiti? lui lire des histoires tir?es du Livre des Rois, le Shahnamech. Amir se rappelait que le h?ros pr?f?r? de Hassan se nommait Sohrab. Ainsi, il avait donn? ce nom ? son fils!

Rhahim Khan remit une enveloppe ? Amir. Une lettre d?Hassan, qui avait appris ? lire par lui-m?me au cours des derni?res ann?es. Une photo Polaroid accompagnait la lettre. Sur la photo, il y avait Hassan, sa femme et Sohrab, d?? peu pr?s l??ge qu?Hassan avait la derni?re fois que Amir le vit. Sohrab ressemblait ? son p?re. Dans sa lettre, Hassan lui parlait de sa vie, de l?affection qu?il lui conservait et de l?espoir qu?il entretenait qu?un jour ils pourraient correspondre ensemble, maintenant qu?il savait raisonnablement lire et ?crire

Amir pleura quand il apprit que Hassan avait ?t? massacr? quelques ann?es plus t?t par les talibans ? ainsi que la plupart des Hazaras ? lui et sa femme, un jour que Rhahim Khan s??tait absent? pour affaires au Pakistan.

Mais l?enfant ?tait vivant. Apparemment, il avait ?t? confi? ? un orphelinat.

?C?est ton neveu, Amir, comprends-tu? Tu dois retrouver Sohrab. Pour le sauver, l?amener en Am?rique. Ici il est perdu. Mais toi, tu peux r?parer, et lui donner un avenir. Il est de ton sang.?

Amir ne revit jamais son oncle. Il partit pour Kaboul et lorsqu?il revint, ce dernier avait succomb? ? la maladie qui le rongeait.

Son exp?dition ? Kaboul fut un v?ritable cauchemar. Il dut porter une fausse barbe, se couvrir la t?te, faire face ? un pays qu?il ne reconnaissait plus tant il avait ?t? d?truit.

La vie d?Amir se d?roulait ? l?envers, comme s?il revenait ? la trame premi?re, remontait le cours de son existence pour en comprendre le sens.

Il se sentait mal, car il n?avait pas ?t? avec son peuple pour le soutenir dans l?adversit?. Il pensait ? Sohrab, ? sa femme ? qui il avait expliqu? bri?vement la situation au t?l?phone, au d?fi qu?il devait affronter.

? Kaboul, il fut t?moin de la peur qui ?touffait les gens. Son guide lui enjoignait de baisser la t?te ?lorsque les v?hicules des talibans d?filaient dans la rue. Surtout, r?p?tait le guide, ne jamais regarder un taliban dans les yeux.

Apr?s maintes p?r?grinations, il atteignit le b?timent qui servait d?orphelinat, tenu par un homme qui avait tout investi dans ce lugubre endroit, qui se battait jour apr?s jour pour nourrir les enfants qu?il recueillait. L?homme disait ne pas conna?tre Sohrab ni reconna?tre son visage quand Amir lui montrait la photo.

Amir mit tant de passion ? d?voiler ses intentions, ? expliquer que Sohrab ?tait son neveu, qu?il ?tait venu le chercher pour l?amener en Am?rique, que le propri?taire de l?orphelinat lui avoua qu?il le connaissait, mais qu?on ?tait venu le chercher. Il avait ?t? emport? par un gang qui l?utilisait comme divertissement. Peut-?tre reviendrait-il, peut-?tre pas. C??tait le sort de la plupart des enfants de l?orphelinat, et l?homme ne pouvait rien y faire. Il n?avait pas la force de son c?t?.

Il finit par retracer, gr?ce ? l?aide d?appuis de ses compatriotes, et apr?s avoir crois? lors d?une ex?cution publique ceux qui gardaient en captivit? l?enfant. Amir avait soudoy? des gens pour pouvoir rencontrer leur chef.

Qui ?tait le chef de la gang? Nul autre que Assef, le m?me qui avait violent? Hassan des d?cennies auparavant, le m?me qui avait sem? la terreur dans son quartier ? cette ?poque. Le r?gime actuellement en place n?avait qu?amplifi? son app?tit de la violence.

Assef avait de son c?t? tout de suite reconnu Amir. Quand il le rencontra ? son camp, il arracha lui-m?me sa fausse barbe, se moqua de lui, l?humilia. Il fit venir l?enfant, lui ordonna de danser, de faire le chien savant.

Amir fit face ? Assef, et lui d?voila ses intentions. Assef, fid?le ? lui-m?me, lui r?p?ta comme dans le pass? que chaque chose avait un prix. Il allait le battre comme un chien. S?il s?en sortait, il pourrait amener l?enfant. S?il parvenait ? sortir de la place qui ?tait gard?e par ses subalternes, et arm?s jusqu?aux dents.

Les deux hommes se battirent f?rocement. Jamais Amir n?aurait pu s?en sortir sans l?intervention de l?enfant. Celui-ci avait le m?me don que son p?re. Il ?tait excellent au lance-pierre. Quand il comprit que Assef ?tait en train de tuer Amir, il sortit son lance-pierre de sa poche et le dirigea sur Assef. Sans h?siter, il visa l??il d?Assef. Ce dernier se mit ? crier quand la pierre fit ?clater son ?il gauche. L?enfant et Amir parvinrent ? sauter par la fen?tre et ? rejoindre la jeep qui les attendait en bas de la c?te. Le guide les aida ? monter dans le v?hicule et d?marra en zigzaguant sur la terre s?che, tentant d??chapper aux balles qui s?abattaient sur la carrosserie et autour d?eux.

Bien s?r, l?histoire finit bien. Un jour, apr?s un temps n?cessaire de gu?rison, Amir rentra ? San Francisco accompagn? de Sohrab. Soroya les attendait ? l?a?roport.

L?enfant mit beaucoup de temps avant de s?ouvrir. Il restait passif, ferm?, triste. Regardait avec indiff?rence tout ce qu?on lui pr?sentait, une chambre confortable, une nourriture saine, des marques d?affection qu?on lui t?moignait.

Un jour, il y eut une joute de cerf-volants sur la plage de San Francisco. ?videmment, Amir y amena Sohrab et sa femme. Il s?effor?ait de rester enthousiaste, disait ? Sohrab combien il avait aim? ? son ?ge particip? ? ces f?tes avec son p?re. Il voulait que Sohrab tienne le cerf-volant, mais celui gardait la t?te pench?e. C?est quand il dit qu?il s?appr?tait ? ex?cuter la man?uvre g?niale mise au point par son p?re que Sohrab leva les yeux avec une certaine curiosit?. Un sourire ? peine esquiss?.

Et Amir, le c?ur tout remu? de joie, demanda?: ?Tu veux que je dispute cette course pour toi??

Il lui sembla voir un acquiescement dans le regard de Sohrab.

Alors, Amir dit, tout comme Hassan le lui avait souvent dit?: ?Pour toi, des milliers de fois!?

Et il courut, et Sohrab le regardait, d?j? un peu plus ouvert.

Carolle Anne Dessureault

 

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    Ce texte est tout simplement magnifique par son écriture, mais aussi et surtout par son histoire qui nous fait découvrir l’humain et l’inhumain qui se côtoient dans cette humanité encore à la recherche d’elle-même. Autant l’inhumain, par son atrocité et son insensibilité, nous couvre de terreur et d’angoisse, autant l’humain, par sa douceur et son émerveillement, nous comble d’une profonde joie et nous ouvre sur les espaces infinis.

    Merci à son auteur de nous conduire, à travers les gestes très simples de ses personnages, dans ces profondeurs humaines où se côtoient ces deux grands ennemis, l’amour et la haine, qui se disputent l’avenir de l’humanité. Il faut se convaincre que l’amour finira par vaincre la haine et que nous pourrons tous et toutes, un jour, avoir notre cerf-volant de Kaboul.