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Les accords de Munich

« Ils devaient choisir entre le déshonneur et la guerre. Ils ont choisi le déshonneur, et ils auront la guerre. » (Attribué à Winston Churchill, lors d’un discours, le 21 novembre 1938).

Les Accords de Munich ont été signés il y a maintenant quatre-vingts ans, dans la nuit du 29 au 30 septembre 1938, vers une heure du matin. Quatre signataires : Adolf Hitler pour l’Allemagne, Benito Mussolini pour l’Italie, Édouard Daladier pour la France et Neville Chamberlain pour le Royaume-Uni. Cette conférence à Munich était considérée comme la conférence de la dernière chance pour éviter la guerre. Mussolini avait rencontré Hitler un peu plus tôt, pour une première discussion bilatérale avant de recevoir les deux autres chefs de gouvernement. Affaires européennes : ni Staline, de l’Union Soviétique, ni Franklin Delano Roosevelt, des États-Unis, ne furent conviés à ces discussions. Notons également l’absence d’Edvard Benes, Président de la République tchécoslovaque alors que cette conférence concernait exclusivement son pays.

Table ronde presque aimable : sur les rares photographies, on peut y déceler quelques sourires, des poignées de mains plutôt chaleureuses, un bavardage très courtois autour d’une tasse de thé. En fait, l’hypocrisie diplomatique ordinaire.

Le problème à résoudre ? L’existence de la Tchécoslovaquie, acquise par le Traité de Saint-Germain-en-Laye, signé le 10 septembre 1919, qui a fait exploser l’immense Empire austro-hongrois en sept États, conformément au 10e point du Président américain Woodrow Wilson sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Or, les frontières du territoire tchécoslovaque retenues très artificiellement en 1919 comportaient de nombreuses zones avec des fortes minorités extérieures tout en réunissant Tchèques et Slovaques dans un même État (la séparation pacifique en 1993 a montré que deux États indépendants étaient nécessaires car ils étaient deux peuples, deux nations). Mais là n’était pas le problème. Le problème, c’était l’expansionnisme allemand qui considérait qu’une partie de la Tchécoslovaquie était en fait allemande, en raison de la nature des populations qui y habitaient.

Quatre territoires des Sudètes de Bohême-Moravie étaient en fait considérés comme allemands. Ou plutôt, les populations se sentaient autrichiennes. Si bien que lors de l’Anschluss, l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne d’Hitler, le 12 mars 1938, très favorablement accueillie par le peuple autrichien, Hitler a voulu poursuivre la révision des frontières de la Grande Allemagne.

Les puissances qui ont signé le Traité de Saint-Germain-en-Laye, dont les Alliés de la Première Guerre mondiale, étaient en principe censées faire respecter les frontières établies à l’époque. L’absence totale de réaction après l’annexion de l’Autriche, favorisée par la ferveur des Autrichiens, encouragea Hitler à pousser plus loin ses revendications territoriales. Hitler a alors annoncé qu’il annexerait la région des Sudètes, quoi qu’il arrivât, le 1er octobre 1938. La France et le Royaume-Uni auraient alors été devant l’obligation de défendre son allié tchécoslovaque.

La France était peu préparée à la guerre. Issu du Front populaire, le gouvernement du radical Édouard Daladier voulait préserver la paix. Mussolini non plus ne souhaitait pas plonger l’Italie dans la guerre et a convaincu Hitler de négocier avec ses futurs ennemis. Lorsque Daladier et Chamberlain quittèrent leur pays respectif, toute la presse et les populations étaient dans l’angoisse d’un échec de la conférence et d’une entrée en guerre imminente. La tension internationale était si forte que la France a mobilisé ses réservistes dès juillet 1938, au cas où…

La conférence de Munich s’est soldée par plusieurs accords dits Accords de Munich, qui furent acceptés dans la nuit du 29 au 30 septembre 1938. En clair, la France et le Royaume-Uni ont lâché la Tchécoslovaquie en acceptant le principe de la cession des territoires occupés par les Sudètes à l’Allemagne. La seule concession d’Hitler, c’était de laisser les opérations d’annexion sous le regard d’une commission internationale où seraient représentés les quatre pays signataires. Maigre concession. Comme si on demandait au mari trompé de bien vouloir tenir la chandelle…

Dans les faits, la paix fut donc « sauvée ». À savoir, la Tchécoslovaquie fut démantelée tant par l’Allemagne que par la Pologne et la Hongrie. Près de 5 millions d’habitants furent « perdus » par la Tchécoslovaquie et plus de 40 000 kilomètres carré. Environ 200 000 Tchèques furent expulsés des territoires cédés à l’Allemagne. Ils avaient à peine dix jours pour déguerpir. Et sans détruire les installations existantes.

Chronologiquement, ce démantèlement a donc eu lieu très rapidement. Le 30 septembre 1938, l’Allemagne annexa le territoire des Sudètes. C’était là que furent construites les fortifications militaires du pays qui n’était donc plus protégé. Si bien que l’Allemagne annexa aussi le protectorat de Bohême-Moravie après l’hiver, le 15 mars 1939. La Slovaquie déclara son indépendance le 14 mars 1939 et se plaça sous la protection de l’Allemagne.

La Pologne annexa un petit territoire tchèque considéré comme faisant partie de la Silésie le 30 septembre 1938, mais celui-ci fut intégré dans l’Allemagne après l’invasion de la Pologne par l’Allemagne en septembre 1939. Quant à la Hongrie, elle annexa toute la zone sud de la Slovaquie le 2 novembre 1938 puis, à l’Ouest, la Ruthénie subcarpathique le 19 mars 1939. Le Président Edvard Benes a démissionné dès le 5 octobre 1938, mais reprit la Présidence d’une Tchécoslovaquie restaurée après la guerre, du 5 avril 1945 au 7 juin 1948.

La Pologne qui profita de ce démantèlement fut la prochaine victime de l’Allemagne nazie. L’invasion d’Hitler en Pologne en septembre 1939 a abouti à la Seconde Guerre mondiale, la France et le Royaume-Uni se montrant enfin solidaires d’un de leurs alliés d’Europe centrale. Avec Hitler, la guerre était inévitable.

Revenons au 30 septembre 1938. Chamberlain et Daladier retournèrent dans leur capitale. Les deux furent acclamés dès leur descente d’avion à l’aéroport. Chamberlain était fier d’avoir su préserver la paix et montra, en le brandissant, un des accords. Daladier était probablement plus lucide et craignait d’être hué par la foule. Ce fut le contraire (« les imbéciles ! », pensa-t-il). Il fut lui aussi acclamé pour avoir préservé la paix. Il savait qu’elle serait très précaire et que le caractère belliciste d’Hitler s’exprimerait pour d’autres territoires. En France, les Accords de Munich furent ratifiés quasiment à l’unanimité de la Chambre du Front populaire, à l’exception de quelques députés, dont Léon Blum, et des communistes, ce qui rompit définitivement l’alliance déjà branlante entre SFIO, radicaux et communistes.

Les Accords de Munich furent donc des accords hypocrites qui n’ont fait que renforcer le potentiel guerrier d’Hitler. Les démocraties ont lâchement capitulé devant Hitler, selon les mots de Léon Blum, ce fut à la fois la « honte » mais aussi un « lâche soulagement ». Si ces accords n’avaient pas été signés, la guerre aurait été déclarée un an plus tôt, avec une Allemagne moins préparée, moins équipée. Daladier n’avait cependant pas beaucoup de choix : son objectif absolu avait été de sauver la paix parce que la Grande Guerre devait être la der des der. Hitler voulait la guerre, de toute façon, puisqu’il voulait toute l’Europe à ses bottes.

De nos jours, on utilise les Accords de Munich comme tournure de style dans un discours démagogique en les abrégeant en « Munich » accolé d’un adjectif. Par exemple, lors d’un colloque du « Forum du futur » présidé par Jacques Baumel, le 16 juin 1993, Philippe Séguina parlé de « Munich social » : « Nous venons de passer un cap décisif qui est celui de tous les dangers. Le chômage a changé de nature, c’est une gangrène qui promet de tout emporter. (….) La préoccupation de l’emploi demeure seconde dans les choix qui sont effectués, reléguée qu’elle est après la défense de la monnaie, la réduction des déficits publics, le productivisme ou la promotion du libre-échange. (…) Nous vivons depuis trop longtemps un véritable Munich social. Nous retrouvons sur la question du chômage tous les éléments qui firent conjuguer en 1938 la déroute diplomatique et le déshonneur : aveuglément sur la nature du péril, absence de lucidité et de courage, cécité volontaire, silence gêné, indifférence polie à l’égard de générations d’exclus… » (Édouard Balladur venait d’accéder à Matignon et les perspectives présidentielles de 1995 étaient déjà dans tous les esprits). On peut évidemment varier les adjectifs : « Munich numérique », « Munich écologique », « Munich de la pêche », etc.

Mais ce type d’expression, outre le fait de salir la réputation d’une ville (Munich est une grande et belle ville, culturelle et artistique, et ne peut être réduite à quelques journées sombres de son histoire récente, tout comme Vichy n’est pas seulement le « régime » de la cité thermale, pas plus que des pastilles), est une facilité de langage qui fait oublier l’histoire voire qui la dénature, faisant fi du piège infernal dans lequel étaient tombées les démocraties européennes à cette époque. C’est la même facilité de langage qui fait dire à un usager du RER en colère qu’il a été « pris en otage » par les grévistes les jours de « mouvements sociaux », et qui dénature les mots.

Sylvain Rakotoarison
http://www.rakotoarison.eu

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