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L’ennemi principal

Le capitalisme est bâti sur un mensonge, celui de l’abondance. Faire un tour chez Disney permet de comprendre très précisément comment ce mythe fonctionne.

Ce que Disney et les parcs d’attractions construits sur le même modèle vendent, c’est l’idée d’un réservoir pratiquement infini d’amusements, de jeux, de sensations et de plaisir.
Ce que l’on obtient très concrètement dans ces paradis de la distraction, c’est la gestion industrielle d’un ennui incommensurable que nous refuserions dans toute autre circonstance. Pour chaque bribe d’amusement dont la durée n’excède pratiquement jamais 5 minutes et qui est plutôt de l’ordre du paquet de secondes, il est imposé à tous d’interminables files d’attente — d’ennui profond — où l’on piétine facilement pendant une heure, souvent plus, sans rien d’autre avoir à faire que supporter les très rationnelles récriminations des enfants. Pourtant, à la fin d’une journée interminable digne des emplois du temps des ménagères de l’ère soviétique, tout ce que retiendront les participants, ce sont les quelques minutes de sensations fortes et la frustration de n’avoir pas pu « tout faire », ce qui leur donnera l’envie dévorante d’y revenir et de payer une nouvelle journée à s’ennuyer très fort et très longtemps.

Exactement comme Disney vend fort cher un ennui organisé et inacceptable en prétextant une profusion de distractions, le capitalisme vend hors de prix la pénurie organisée dans un monde d’abondance.

 

Chacun de nous fait régulièrement l’expérience d’aller pousser son charriot dans l’un des incontournables temples de la consommation, d’abord, parce qu’« on y trouve tout » et ensuite parce qu’il est de moins en moins possible de trouver des équivalences ailleurs. Et pourtant, chacun de nous, se promenant au milieu de l’abondance des produits, expérimente la privation, la frustration et la limitation en tous points. Parce que nos possibilités, elles, sont sévèrement rationnées par la laisse monétaire.

« L’ennemi principal des hommes, conclut-il, est aujourd’hui la dictature mondiale des oligarchies du capital financier globalisé et l’ordre absurde qu’elle impose à la planète, avec son cortège d’humiliés, d’affamés et de vies fracassées. »
Jean Ziegler, in « Tentative d’évasion (fiscale)« , Michel Pinçon & Monique Pinçon-Charlot

Le monopole radical

L’autre jour, je regardais une émission américaine où le présentateur vedette brocardait la nouvelle mode chez ses très riches compatriotes : vouloir absolument s’embarquer pour Mars.

Il est vrai que découvrir un monde totalement nouveau peut reproduire l’excitation des pionniers qui ont fondé l’Amérique, de tous les découvreurs et voyageurs.
Sauf que, comme le fait remarquer astucieusement le show man, à quoi bon se taper deux ans de voyage pour aller dans un endroit où il n’y a absolument rien, alors qu’ici, nous avons déjà tout? Par exemple, sur Mars, il n’y a ni air, ni eau, ni nourriture, c’est-à-dire rien de ce qui est indispensable à la vie.

Ce qui est précisément le point essentiel qui doit faire tilter tous les riches de la planète : absolument tout doit y être produit, ce qui signifie qu’absolument tout y est une marchandise. Il s’agit là du rêve ultime du monopole radical tel qu’Ivan Illich l’a patiemment décrit dans toute son œuvre.

Au stade avancé de la production de masse, une société produit sa propre destruction. La nature est dénaturée. L’homme déraciné, castré dans sa créativité, est verrouillé dans sa capsule individuelle.
Ivan Illich, La convivialité, 1973

L’intérêt de l’industrialisation du monde, c’est que les gens doivent passer par les produits pour satisfaire leurs besoins et pour accéder aux produits, il leur faut accéder à la monnaie, celle-là même qui est généralement détenue par les possédants, les capitalistes, les propriétaires de la machine industrielle.
Plus le monde est artificialisé, plus la dépendance est forte et plus grand est le pouvoir de celui qui détient la source du produit. Et rien ne peut être plus artificialisé qu’un vaisseau spatial ou une base martienne, puisque même l’air devra y être acheté!.

Ainsi, le capitalisme commence par nous vendre l’abondance pour tous. Mais comme son principe structurel est l’accumulation, il tend à ériger des barrages sur toutes les ressources, jusqu’au moment inévitable de l’apparition des despotes hydrauliques chers à la vision de Franck Herbert, c’est à dire de ceux qui détiennent en exclusivité la source d’un besoin qui ne peut plus être satisfait par soi-même, ce qui est la définition du monopole radical.

La condition du pauvre peut être améliorée si le riche consomme moins, tandis que celle du riche ne peut l’être qu’au prix de la spoliation mortelle du pauvre. Le riche prétend qu’en exploitant le pauvre il l’enrichit puisqu’en dernière instance il crée l’abondance pour tous. Les élites des pays pauvres répandent cette fable.
Ivan Illich, La convivialité, 1973

Le monopole radical, qu’il soit détenu par une personne physique ou morale, ou même une entité administrative, n’a pas pour objet la distribution équitable d’une ressource, mais bien le contrôle absolu de tous ceux qui en dépendent. Et ce contrôle est d’autant plus absolu que les communs sont détruits ou incorporés au monopole radical et que toutes les alternatives d’autoproduction sont interdites ou elles-mêmes contrôlées.

Qu’importe la quantité de la ressource, son abondance, le monopole radical en fait une rareté, il crée la pénurie.

La création du manque

Comme le castor sur la rivière, le monopole radical fait barrage à l’usage de la ressource, assèche tous les effluents et construit une dépendance totale aux propriétaires du barrage.

L’excitation de la conquête de Mars est à voir comme le pendant de l’indifférence à l’écologie terrestre affichée par les détenteurs de capitaux massifs : leur seul concurrent est la nature et ce qu’elle prodigue sans distinction, sans sélection, sans valeur. Un monde artificialisé — que ce soit par l’absence constitutive d’un écosystème ou par la destruction programmée d’un biotope trop généreux — est la voie du pouvoir absolu de ceux qui contrôlent la technologie qui produit les ersatz vitaux.

Il suffit de se souvenir de la réaction de certains à la disparition massive des abeilles et surtout de leur immense (et gratuit) travail de pollinisation : notre ingéniosité y pourvoira et produira des abeilles artificielles !
Bien sûr, le non-dit est dans la manière dont seront allouées les vaillantes travailleuses synthétiques : il faudra payer pour être pollinisé.

Tout comme il faut déjà payer pour avoir de l’eau potable, un environnement pas trop hostile, des soins suffisants, une nourriture pas trop malsaine… car la société industrielle détruit notre substrat tout en rendant rares et chères les conditions naturelles de notre survie.

Ainsi le capitalisme n’est pas menacé par ses externalités destructrices, il en sort toujours plus renforcé dans sa mainmise sur le vivant en général et les êtres humains en particulier. Le monopole radical crée la pénurie là où il promettait l’abondance et son message à l’humanité est sans équivoque : « Seuls ceux qui se soumettent vivront ! »

On comprend mieux l’absence de préoccupation écologique de ceux qui servent déjà le capitalisme radical, tout en déclarant abondamment le contraire.

La pénurie comme mode de gouvernement implique pour tous ceux qui sont dominés qu’ils sont en concurrence les uns contre les autres.

Les supermarchés étalent leurs richesses factices, mais le langage commercial se décline à l’envi dans toute la société civile et il martèle son mantra fondamental et clivant :

Il n’y en aura pas pour tout le monde !

Compétition pour tous

Dans le monde de pénurie créé par le monopole radical du capitalisme, la survie est conditionnée par l’adéquation aux critères de sélection choisis par les despotes économiques. De cette manière, les dominés n’ont guère le loisir de s’interroger sur la manière dont le manque est créé ou sur l’injuste répartition des ressources, au grand banquet capitaliste, ils se battent pour les quelques miettes qui tombent encore de la table.

Depuis le berceau, la compétition est la règle incontournable. Nous sommes sélectionnés comme du bétail pour la foire de Paris et nous ne décidons de rien, surtout pas des critères de choix et donc des discriminations mises en place sans notre consentement.

L’esprit de compétition, c’est la fabrique industrielle des perdants, des exclus, des surnuméraires, de ceux qui ne méritent pas l’accès aux ressources nécessaires et vitales. Dans cette course à l’échalote, la solidarité est vaine, la fraternité est un obstacle. L’autre est un ennemi et plus on est exposé à cette rivalité, plus il convient de déshumaniser ses concurrents, de les essentialiser, de les mettre hors jeu de manière préalable.
Ceci est la fonction principale des discriminations.

Le monde actuel est divisé en deux : il y a ceux qui n’ont pas assez et ceux qui ont trop; ceux que les voitures chassent des routes et ceux qui conduisent ces voitures. Les pauvres sont frustrés et les riches toujours insatisfaits.
Ivan Illich, La convivialité, 1973

Soyez sexiste et la moitié de vos compétiteurs sont derrière vous. Soyez racistes et vous aurez le privilège blanc de pouvoir continuer à vous écharper pour un logement moins exigu, moins exposé, de meilleure qualité.

Quand la table est mise et qu’il y a assez de couverts pour tout le monde, alors il importe assez peu que le voisin soit petit ou grand, valide ou non, clair ou foncé, avec ou sans vagin, gros, moche ou même simplement introverti. Mais que la fête se transforme en jeu des chaises musicales et alors tout ce qui pourra vous donner un avantage subjectif sera le bienvenu.

La compétition rend nécessaire les hiérarchies qui elles-mêmes justifient sans autre forme d’explication les inégalités de traitement, d’avoirs ou de possibilités.

On accepte une croissance disparité des niveaux d’énergie et de pouvoir, car le développement de la productivité requiert l’inégalité.
Ivan Illich, La convivialité, 1973

En créant de toutes pièces la pénurie institutionnalisée, le capitalisme radical construit les inégalités qui le renforcent. Il crée la nécessité impérieuse de discriminer les populations afin de trier toujours plus et toujours plus en amont ceux qui auront les privilèges de caste, de place, de possession et ceux qui en seront privés et devront intérioriser cette privation comme étant intégralement de leur fait, de par leur faible mérite ou par leur nature même.

 

Agnès Maillard

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