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L’?miettement humain

Un article de Fethi Gharbi, publi? en 2010… Mais toujours d’actualit?.

Fethi GHARBI

La postmodernit? s?affirme comme le lieu privil?gi? de la destruction de la structure politique et juridique de l??tat. Le paradoxe est que l?abolition de l??tat que Marx consid?rait comme l?aboutissement de la r?volution prol?tarienne est en train de se concr?tiser plut?t sous les coups de boutoir incessants du n?o-lib?ralisme. C?est ainsi que, contre toute attente, la disparition des classes a fait place ? la d?liquescence de la conscience de classe et l?av?nement du communisme s?est dissout dans le flou uniforme de masses d?individus quasi-autistiques sans appartenance aucune et sans projets.

Le n?o-lib?ralisme se pr?sente aujourd?hui comme une caricature de la pens?e lib?rale, parce qu?il ne se croit plus l?h?ritier d?une histoire. Si le lib?ralisme s?est toujours inscrit dans une d?marche philosophique n?e des Lumi?res du 18?me si?cle et s?est ?vertu? ? d?montrer sans y parvenir les vertus de la concurrence, le n?o-lib?ralisme, renon?ant ? toute d?monstration, totalitaire, affirme avec arrogance la sup?riorit? syst?matique du march? concurrentiel pr?sent? comme la voie unique vers le bien-?tre social et le bonheur universel. L?implosion de l?URSS a beaucoup jou? en faveur de cette cristallisation n?o lib?rale qui tend ? se transformer en dogme ? l?allure t?l?ologique. Francis Fukuyama dans son livre ?La fin de l?histoire et le dernier homme? illustre de la mani?re la plus parfaite ce d?lire n?o lib?ral. La myopie de Fukuyama est qu?il oublie, en annon?ant la mort des id?ologies , que la pens?e n?o lib?rale est la derni?re id?ologie ? avoir surv?cu?

C?est dans l?histoire contemporaine des ?tats-Unis, berceau du n?o-lib?ralisme, qu?il faut chercher les origines de cette id?ologie. ?cartant progressivement les empires europ?ens, l?empire ?tasunien s?est d?abord appropri? l?occident avec sa p?riph?rie. Apr?s le d?mant?lement de l?empire sovi?tique, le dernier des empires europ?ens, il s?attelle fi?vreusement ? mettre la main sur le reste du globe ou si l?on pr?f?re ? imposer sa globalisation. Cette expansion extraordinaire s?est faite insidieusement depuis la fin du 19?me si?cle gr?ce ? l?id?ologie la plus pernicieuse et la plus tenace, celle du progr?s, n?en d?plaise ? monsieur Fukuyama. Les ?tats Unis ont h?rit? des empires europ?ens en retournant contre ces derniers leur propre arsenal id?ologique. C?est en effet au nom de la d?fense du monde ?libre? que les USA se sont, petit ? petit, appropri?s l?id?ologie de la mission civilisatrice invent?e par la ?vieille? Europe. En se lan?ant dans des guerres sans fin dans le but apparent de promouvoir les libert?s et la d?mocratie, cette puissance a r?ussi en l?espace d?un si?cle ? redessiner la carte de la plan?te en expropriant ses alli?s les plus proches .

A la fin du 19?me si?cle, ayant repris ? son compte une bonne partie des colonies espagnoles, l?empire naissant s?est alli? ensuite ? ?La Triple-Entente? pour emp?cher toute vell?it? de r?organisation et d?alliance entre l?Allemagne, l?Autriche-Hongrie et l?empire ottoman. C?est le projet de construction d?un r?seau de communications moderne, en l?occurrence, une ligne de chemin de fer entre Hambourg, Bagdad et le Golfe Persique qui a ?t? l?une des causes prin?cipales de la premi?re guerre mondiale. En 1918, deux empires qui constituaient le centre n?vralgique du vieux continent ont ?t? litt?ralement d?sint?gr?s. Trente ans plus tard, c?est au tour des deux empires ?alli?s? fran?ais et britannique de subir le m?me sort. La disparition de l?URSS, ? la fin du si?cle dernier, a boucl? la boucle.

Lorsqu?on r?sonne en termes de continents, on constate que l?Europe est la premi?re, et de loin, ? avoir fait les frais du r?ve am?ricain non seulement par la d?sint?gration de ses empires mais aussi par son adh?sion b?ate ? l???American way of life?? et par sa reconnaissance tacite ou explicite de l? ??Americain exceptionalism??.

Apr?s le d?mant?lement des empires est venu le tour des ?tats-nations qui depuis la fin de la deuxi?me guerre mondiale se sont d?men?s pour se pr?server, mais qui ont fini ? partir des ann?es quatre vingt par rendre les armes face au rouleau compresseur n?o-lib?ral. Si certaines nations r?calcitrantes comme la Yougoslavie, l?Irak ou l?Afghanistan ont ?t? atomis?s par la force des armes, le reste se laisse docilement vassaliser.

Les gesticulations donquichottesques teint?es de jacobinisme des gouvernants de certains ?tats europ?ens laissent perplexe. On est en droit de se demander comment des dirigeants qui bradent ? tour de bras la majeure partie des biens publics puissent crier ? qui veut les entendre leur attachement ? l?identit? nationale?! Au nom de la ??performance??, ?rig?e en nouveau f?tiche de l?action publique, l??tat proc?de par glissements successifs ? la privatisation de larges pans du secteur public tout en imposant une gestion de moins en moins d?mocratiques des institutions ( h?pitaux, universit?s, justice etc?). Comme le soulignent Laurent Bonelli et Willy Pelletier (1), on est face ? un ??tat manager?, un ?tat de plus en plus r?duit dans sa surface mais de plus en plus renforc? dans ses structures de commandement. L??tat Providence est mort de sa belle mort.

Tous les acquis que les travailleurs ont arrach? aux d?mocraties lib?rales gr?ce ? leur lutte et ? la pression qu?exer?ait le camp socialiste sur le ?monde libre? se r?duisent comme une peau de chagrin. L?union Europ?enne qui, ? un certain moment, a sembl? constituer un contre-pouvoir face ? l?h?g?monie imp?riale s?est transform?e en outil coercitif au service du capitalisme financier. La crise grecque est la preuve que ce conglom?rat h?t?rog?ne n?est politiquement qu?une coquille vide. Aujourd?hui, l??tat a jet? bas son masque d?arbitre et de m?diateur pour assumer pleinement son r?le, celui de liquidateur de la nation au profit des finances mondiales.

Mais alors ? quoi servent toutes ces crises d?hyst?rie nationalistes et toute cette islamophobie d?mentielle qui traverse l?Europe sinon ? camoufler tant bien que mal la d?structuration de la nation. cette logique contradictoire mais terriblement efficace du pompier pyromane est une caract?ristique fondamentale de la strat?gie n?o-lib?rale.

Empires disloqu?s, nations ?clat?es, voil? l?orientation que le n?o-lib?ralisme veut imposer au sens de l?histoire. Le capital a horreur des fronti?res comme il a horreur des solidarit?s. Lorsqu?on parle de la mondialisation il faut entendre par l? une mondialisation de la fragmentation. Si le lib?ralisme a d?sint?gr? la famille patriarcale, le n?o-lib?ralisme s?en prend lui ? la famille nucl?aire. Aujourd?hui, cette derni?re est en train d??clater et l?unit? de survie se r?duit ? l?individu.

En Am?rique du Nord, 20% de ce qu?on appelle des foyers ne comportent plus qu?une personne vivant seule. Nous nous trouvons en pr?sence d?une soci?t? fragilis?e ? force d??tre atomis?e, une soci?t? faite d?individus d?sorient?s, sans attaches historiques ni perspective d?avenir, ?trangers les uns aux autres, englu?s dans leur ego, confondant l?avoir avec l??tre, taillables et corv?ables ? merci. Dans le monde du travail, avec la g?n?ralisation des d?localisations, les syndicats et les partis de gauche l?chent prise et les travailleurs se retrouvent extr?mement diminu?s face ? l?agressivit? des entreprises. A la stabilit? de l?emploi dans les ann?es soixante, s?est substitu?e peu ? peu l?instabilit? comme r?gime d?organisation du travail. Le pr?cariat affecte actuellement plus de 40% des salari?s des secteurs public et priv?. D?un autre cot? la stimulation de la concurrence entre les travailleurs au sein de l?entreprise casse toute forme de solidarit?. Les travailleurs, jadis unis collectivement contre les patrons, se divisent entre eux. Cette situation d?incertitude engendre l?individualisme, car la vie d?un pr?caire ne rel?ve en derni?re instance que de lui-m?me. Ce dernier est oblig? de se g?rer en tant qu?entreprise ob?issant aux lois de l?offre et de la demande, de la comp?titivit? et de la concurrence d?loyale (excusez le pl?onasme). La loi du march? a investi toutes les instances de la soci?t??: capitalistes entre eux, capitalistes contre travailleurs, salari?s contre salari?s se d?chirent de plus belle dans une jungle ou l?homo ?conomicus a d?finitivement eu raison de l?homo politicus.

A l?oppos? du ?laissez faire? lib?ral, le n?o-lib?ralisme, pour Christian Laval, est plus qu?une nouvelle politique ?conomique, c?est une nouvelle normativit? politique et morale qui s?impose?: une normativit? politique et morale apolitique et amorale. L?opposition ?conomie lib?rale et d?mocratie lib?rale s?est totalement estamp?e pour laisser libre cours ? la dictature de l??conomique ?rig? en syst?me de valeurs. Dans cette logique entrepreneuriale et consum?riste, on assiste ? l?irr?m?diable dissolution du sujet moral et politique.

Nous voil? retomb?s dans la prima natur? de Hobbes , cet ?tat de nature o? l?homme est m? par l?instinct et les passions, menant une vie fond?e sur la lutte, la concurrence, la comp?tition et la guerre de tous contre tous. Si la prima natur? refait surface c?est pour la simple et bonne raison que le contrat social garant de la paix entre les hommes et mod?rateur des passions est d?finitivement rompu. La finalit? de ?l?utile? supplantant les finalit?s qui l?ont pr?c?d?e se pr?sente comme l?ultime cons?cration de la modernit?.

L?int?r?t lib?r? de toute contrainte s?impose comme une fin en soi. Pour la premi?re fois dans l?histoire contemporaine les rapports de domination se pr?sentent presque ? visage d?couvert, d?daignant de se camoufler derri?re un masque id?ologique. C?est peut-?tre dans ce sens qu?il faut interpr?ter l?affirmation de Fukuyama annon?ant la mort des id?ologies. A cet ?tat de nature vient se greffer un darwinisme social justifiant les in?galit?s par le recours ? l?argument de la s?lection naturelle.

Notre ?poque, prise dans les tourments des int?r?ts marchands contradictoires, assiste, impuissante, au d?p?rissement des valeurs qui ont su depuis des mill?naires pr?server tant bien que mal la survie de l?esp?ce. Dans cette soci?t? d?shumanis?e, nivel?e par la valeur marchande, la r?ification, au-del? de la force du travail, s?empare de l?int?grit? du corps qui, ultime d?sagr?gation, ?clate en morceaux vendus ? la sauvette sur les march?s isra?liens, ?tasuniens et autres.

Fethi GHARBI

1) http://www.monde-diplomatique.fr/2009/12/BONELLI/18585

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  1. avatar

    Description de la situation parfaitement réussie.

    Merci.