Accueil / T H E M E S / ECONOMIE / Argent / L’économie du partage sonne-t-elle le glas du partage ?

L’économie du partage sonne-t-elle le glas du partage ?

Grâce à Internet, on peut aujourd’hui louer sa perceuse à son voisin (plutôt que de la lui prêter), louer son canapé à un voyageur de passage (au lieu de dépanner un copain), ou encore faire du covoiturage (et non prendre un autostoppeur). Véritable phénomène de société, l’économie « collaborative » est partout et nous incite de plus en plus à vendre plutôt qu’à donner, à louer plutôt qu’à prêter. Une nouvelle forme de capitalisme plus sauvage et plus envahissante, s’insinuant dans les moindres de nos existences, « marchandisant » tout.

L’économie collaborative plébiscitée par les Français

Les Français l’ont en estime. Dans l’édition 2014 du baromètre BVA sur l’économie du partage en France, l’économie de partage est ovationnée et les sondés sont de plus en plus peu nombreux à déclarer y avoir recours régulièrement. Ils identifient d’ailleurs les services collaboratifs d’échanges comme autant de bénéfices pour le bien-être de la société. 78% d’entre eux considèrent que l’économie de partage « contribue au développement économique local et est générateur d’emplois de proximité » et 79% qu’elle « profite à tous et renforce la solidarité entre les citoyens ». Et si derrière les valeurs promues de partage et de lien social, la réalité était différente ?

« Triomphe de l’économie de la récession »

Des voix commencent en effet à s’élever pour dénoncer les dérives de ce mode « participatif » pourtant si prometteur à première vue. Pour Damien Demailly, chercheur à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), ce début de remise en cause n’a rien d’extraordinaire : « On suit une courbe classique de l’innovation, avec au départ un fort enthousiasme, et puis l’on se rend compte que les choses sont plus complexes. Le discours promettant de se libérer de l’engagement lié au salariat en travaillant comme cuisinier pendant deux ou trois heures, puis comme chauffeur, apparaît comme une utopie. »

Recourir aux services en ligne d’emplois aux enchères, cuisiner, conduire, garder des animaux… Des moyens d’arrondir ses fins de mois plutôt que de réellement gagner sa vie qui n’échappent pas à la critique, notamment outre-Atlantique où les petits « jobs » sont très courants. Une tendance qualifiée de « triomphe de l’économie de la récession » par la revue américaine The Atlantic, au moment du lancement début avril à New York du petit dernier d’Uber, « UberRush », un service de coursiers à pied ou à vélo. C’est sans parler des emplois qui sont effectivement détruits car remplacés par des plates-formes dématérialisées qui nécessitent peu de main d’œuvre. Le service hôtelier a ainsi enregistré une baisse de ses revenus autour 10% en quatre ans, baisse qui fait craindre pour les nombreux emplois du secteur (9,5% du PIB français). La grogne des taxis, très médiatisée, a également mis en lumière le flou réglementaire qui entoure ces nouveaux usages et la concurrence déloyale engendrée par l’« ubérisation » de la société.

« On ne donne plus. On vend tout »

Que dire de la philosophie derrière ce système ? Guillemette Faure, journaliste à RTL, s’insurge. « Ce qui me perturbe c’est qu’on appelle ça  »économie de partage ». Ce que ces entreprises ont surtout réussi à faire, c’est de faciliter les transactions entre particuliers. Qu’on appelle ça  »économie de partage »,  »collaborative »,  »participative », on colle une étiquette excessivement vertueuse à une pratique qui consiste à presser tout ce qu’on a – notre logement, notre voiture, nos objets – pour voir ce qu’on pourrait en tirer. »

Plutôt que de favoriser le partage, les entreprises d’échanges de biens ou de services nous pousseraient donc à la course au profit, aussi mince soit-il. Des motivations principalement économiques que confirme le sondage BVA : plus de la moitié des sondés disent recourir à l’économie participative pour faire des économies. Un effet de la crise ? Pour Philippe Moati, professeur d’économie à l’Université Paris-Diderot et co-fondateur de l’Observatoire société et consommation : « Les difficultés économiques ont incité à explorer de nouvelles formes de consommation que l’on n’aurait pas exploitées si la croissance avait été au rendez-vous. Mais aujourd’hui, ces nouvelles pratiques sont entrées dans la norme. »

Des entreprises loin d’être altermondialistes

Malgré les valeurs sur lesquelles elles surfent, les entreprises de l’économie collaborative restent des entreprises. Selon le Wall Street Journal, Airbnb devrait réaliser 900 millions de dollars en 2015, contre 250 millions de dollars de chiffre d’affaires en 2014 et deux fois mois encore l’année précédente. Le chiffre d’affaires de la start-up Uber se compte quant à lui dorénavant en milliards… Leurs business plans agressifs ont été la clef de leur succès. Au détriment des vraies acteurs du partage. L’association Emmaüs – on est loin des start-ups californiennes – constate de plus en plus une perte de qualité des objets qu’on lui donne. Pas étonnant dans un monde où tout ce qui a la moindre valeur peut désormais être vendu.

Commentaires

commentaires

A propos de agathe

avatar

Check Also

J’avais trouvé Charlie… il y a 50 ans

Oh, voilà qui est délicat à rédiger comme éloge funèbre. Charlie Daniels qui vient de ...