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24 août 2009 |
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Photo : Flickr Mike Licht, NotionsCapital.com
COMPTE RENDU
Pierre Foglia du quotidien montréalais LA PRESSE s’interroge sur l’avenir de la lecture dans sa chronique du 23 juin dernier (2009) intitulée «Inquiet» : «Il me restera toujours une inquiétude, philosophique celle-là, qui ne porte pas sur l’avenir des journaux, ni sur l’avenir de l’information; elle porte, cette inquiétude, je sens que vous allez me trouver futile, sur l’avenir non pas du texte, mais de la lecture.» «Qui va savoir encore lire dans 50 ans?» se demande Pierre Foglia.
Le chroniqueur avance un fait troublant. Ses lecteurs réagissent en grand nombre à ses opinions et se taisent face à ses renvois à la lecture de textes : «Je le sens à travers cette chronique depuis quelques années déjà: vous ne lisez plus qu’utile. Quand je vous donne à penser – n’exagérons rien: quand j’avance une opinion, quand je commente l’actualité, bref quand j’écris utile de votre point de vue -, vous êtes là, nombreux à réagir. Mais que je vous donne seulement à lire, et vous voilà aussitôt circonspects. Que je vous donne un texte et vous êtes là à le retourner comme un objet tombé de la lune…»
Pierre Foglia écrit : «Le web est en train d’emporter ce qu’il vous restait de capacité à lire, pas seulement en profondeur (1) mais pire, en limitant votre rapport au langage dans ce qu’il a de «pratique» pour communiquer.», en référence à un article devenu célèbre, Is Google Making Us Stupid? (The Atlantic, numéro juillet-août 2008, par Nicholas Carr, USA — Cliquez ici pour lire la traduction française: Est-ce que Google nous rend idiots ?).
MON OPINION
Le malheur, c’est que le texte est devenu au cours du 20è siècle partie prenante d’une industrie, une espèce de matière première à transformer en produits de consommation. La lecture est considérée aujourd’hui comme un simple comportement d’un groupe de consommateurs potentiels. Ainsi, on parle de l’industrie du livre tout comme de la chaîne du livre. Bravo pour la distribution voire la démocratisation de l’accès aux livres au sein de la population. Mais si le support influence l’écrit, comme tend à le démontrer l’histoire, jusqu’à quel point le «livre industriel» influence les auteurs et la profondeur de leurs textes ? Autrement dit, on ne peut pas parler de l’avenir de la lecture, concentrée et profonde, sans aborder le point de départ, c’est-à-dire, la capacité des textes disponibles aujourd’hui à susciter concentration et profondeur de pensée.
L’Internet n’a pas inventé la lecture en survol où le lecteur glisse d’un titre à l’autre et encore moins l’abandon d’une lecture avant la fin du texte. On en discutait déjà à l’école il y a plus de trente ans. Tout ce qu’Internet permet, c’est d’en mesurer l’ampleur dans le contexte d’une accessibilité accrue aux informations. Conclusion : le phénomène persiste chez les nouvelles générations à l’heure des technologies du web. Rien d’étonnant. Les textes d’aujourd’hui ne sont pas plus profonds que les textes publiés depuis les années 70, décennie de la naissance de l’industrie québécoise du livre.
On se souvient de ces discussions de l’époque au sujet de ces gens lisant uniquement les grands titres de leurs journaux et se prêtant plus aisément à la lecture d’articles courts que longs. On se rappellera également nos débats quelques années plus tard au sujet de la disparition des rares articles approfondissant réellement leurs sujets sur plusieurs colonnes voire plus d’une page de journal. Bref, les journaux furent les premiers à couper dans la production de textes associés à la lecture concentrée et profonde dont nous parle le chroniqueur Pierre Foglia du quotidien La Presse. Or, ni les ordinateurs personnels ni l’Internet n’étaient alors disponibles.
Pourquoi cet abandon du texte approfondissant leur sujet ? Parce que les journaux sont devenus, tout comme les livres, une industrie. Et la gestion industrielle des journaux implique que l’on réponde à la demande. Il fut un temps où la gestion des journaux était davantage intellectuelle qu’industrielle, c’est-à-dire guidée par l’offre plutôt que la demande. On donne ainsi aux lecteurs ce qu’ils demandent plutôt que ce dont ils ont besoin. Car on ne sait pas comment amener les lecteurs à désirer ce dont ils ont réellement besoin. On peut s’inquiéter de l’avenir de la lecture concentrée et profonde voire même s’il y aura encore demain des lecteurs mais les nouvelles technologies de l’information n’y sont pour rien.
Le problème est beaucoup plus profond, dans la surenchère du fruit au détriment de l’arbre, par exemple, de l’opinion au détriment de la vérité de faits. D’une décennie à l’autre, on observe une augmentation constante du nombre de personnes qui prennent pour vrai ce qu’elles pensent uniquement parce qu’elles le pensent, ne faisant plus aucune différence entre «Il est vrai que je pense» et «Ce que je pense est vrai». C’est dans ce contexte du règne de l’opinion sur les vérités de faits au sein des médias traditionnels et, par conséquent, de la population, qu’arrivent les nouvelles technologies.
Nous trouvons un très bel exemple de ce règne de l’opinion sur les vérités de faits au Québec dans le traitement des nouvelles technologies par les médias traditionnels. Aux premières loges : l’Internet et le web. La chronique de Pierre Foglia dont il est question dans ce texte constitue un très bel exemple.
Je vous rappelle un passage de sa chronique, Pierre Foglia écrit : «Le web est en train d’emporter ce qu’il vous restait de capacité à lire, pas seulement en profondeur (…)». Or, les chercheurs du Poynter Institute ont fait une découverte importante lors de l’édition 2007 de leur étude du mouvement des yeux des quotidiens, format et tabloïd, et des sites Internet: les gens lisent beaucoup plus que le laisse entendre le mythe à l’effet que les gens feuillettent ou naviguent et lisent peu leurs médias papier ou en ligne. Et plus surprenant encore, on lit davantage les textes sur Internet qui ont retenu l’attention que les textes des quotidiens papier. Nous avons publié un texte sur le sujet à la suite de la conférence de Sara Quinn, chercheur à la Poynter Institute, dans le cadre de la Journée INFOPRESSE tenue à Montréal le 12 mars 2008.

(Source)
Selon cette étude, en moyenne, les gens ont lu 77% des textes publiés en ligne qui ont retenu leur attention, comparativement à 62% pour les quotidiens grand format et à 57% pour les quotidiens de format tabloïd. Autrement, on lit davantage un texte qui attire notre attention sur Internet que le texte qui attire notre attention dans un quotidien. Il faut dire qu’il y a moins d’éléments qui distraient l’oeil sur une page Internet où le texte occupe toute la page que dans un quotidien où l’on retrouve plusieurs articles sur une même page.
Toujours selon cette étude, le texte en ligne sur Internet est davantage lu, peu importe le style du lecteur contrairement au texte publié dans un quotidien. Les chercheurs se sont intéressés au style de lecture en formant deux catégories de lecteurs: les lecteurs méthodiques et les lecteurs «scanner» (scanning reader).
Le méthodique lit le texte de haut en bas sans trop balayer la page. Et il lira l’article en entier même si ce dernier se trouve sur deux pages. Il va aussi relire certains passages ou éléments accompagnateurs de l’article (citations encadrées, graphiques, légendes des photographies,…). Sur Internet, le méthodique utilise les menus et les barres de navigation pour localiser un texte et ensuite il ira lire ce dernier.
Le lecteur «scanner» se promène sur la page balayant les grands titres et les autres éléments en présentation. Il lit une partie du texte puis saute sur les photographies ou autres éléments sans revenir à la même place dans le texte. Sur Internet, le lecteur «scanner» regarde un peu partout dans la page web pour choisir un texte et ensuite le lire.
L’étude révèle que 75% des lecteurs de quotidiens imprimés sont méthodiques dans leur lecture. Sur Internet, 50% sont méthodiques et 50% sont du type «scanner».
Le pourcentage d’un texte lu sur Internet s’élève à 77% et varie peu en fonction du type de lecture: méthodique (78%); «scanner» (77%). Cependant, le lecteur méthodique lit une plus grande proportion du texte que le lecteur de type «scanner», 65% dans le cas d’un grand format et 66% dans le cas d’un tabloïd. C’est le pourcentage de lecture d’un texte du lecteur de type «scanner» de tabloïd qui est le moins élevé, seulement 45%.

(Source)
Il est donc faux de dire que «le web est en train d’emporter ce qu’il vous restait de capacité à lire» car il se trouve au moins une vérité de faits (étude scientifique) qui démontre le contraire. Tout comme je l’écrivais la semaine dernière (À l’ère du web, la littérature ne se perd pas contrairement aux dires de l’anthropologue Serge Bouchard), la lecture concentrée et profonde ne se perd pas avec l’Internet, elle augmente.
Serge-André Guay, président éditeur
Fondation littéraire Fleur de Lys
[...] Le web ne réduit pas la capacité à lire, elle l’augmente, dont j’ai déjà plus de mal à croire les énoncés. Ecrit par F5 dans la catégorie : 3615 MyLifeMots clefs: Blog, déchéance, écriture, henry michel, littérature, perséphone, web [...]
7:57, le Vendredi 28 août 2009Vous devez être connecté pour publier un commentaire.
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