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Photo : Flickr Mike Licht, NotionsCapital.com

Le web ne r?duit pas la capacit? ? lire, il l’augmente

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Photo : Flickr Mike Licht, NotionsCapital.com

COMPTE RENDU

Pierre Foglia du quotidien montr?alais LA PRESSE s’interroge sur l’avenir de la lecture dans sa chronique du 23 juin dernier (2009) intitul?e ?Inquiet? : ?Il me restera toujours une inqui?tude, philosophique celle-l?, qui ne porte pas sur l’avenir des journaux, ni sur l’avenir de l’information; elle porte, cette inqui?tude, je sens que vous allez me trouver futile, sur l’avenir non pas du texte, mais de la lecture.? ?Qui va savoir encore lire dans 50 ans?? se demande Pierre Foglia.

Le chroniqueur avance un fait troublant. Ses lecteurs r?agissent en grand nombre ? ses opinions et se taisent face ? ses renvois ? la lecture de textes : ?Je le sens ? travers cette chronique depuis quelques ann?es d?j?: vous ne lisez plus qu’utile. Quand je vous donne ? penser – n’exag?rons rien: quand j’avance une opinion, quand je commente l’actualit?, bref quand j’?cris utile de votre point de vue -, vous ?tes l?, nombreux ? r?agir. Mais que je vous donne seulement ? lire, et vous voil? aussit?t circonspects. Que je vous donne un texte et vous ?tes l? ? le retourner comme un objet tomb? de la lune…?

Pierre Foglia ?crit : ?Le web est en train d’emporter ce qu’il vous restait de capacit? ? lire, pas seulement en profondeur (1) mais pire, en limitant votre rapport au langage dans ce qu’il a de ?pratique? pour communiquer.?, en r?f?rence ? un article devenu c?l?bre, Is Google Making Us Stupid? (The Atlantic, num?ro juillet-ao?t 2008, par Nicholas Carr, USA ? Cliquez ici pour lire la traduction fran?aise: Est-ce que Google nous rend idiots ?).

MON OPINION

Le malheur, c’est que le texte est devenu au cours du 20? si?cle partie prenante d’une industrie, une esp?ce de mati?re premi?re ? transformer en produits de consommation. La lecture est consid?r?e aujourd’hui comme un simple comportement d’un groupe de consommateurs potentiels. Ainsi, on parle de l’industrie du livre tout comme de la cha?ne du livre. Bravo pour la distribution voire la d?mocratisation de l’acc?s aux livres au sein de la population. Mais si le support influence l’?crit, comme tend ? le d?montrer l’histoire, jusqu’? quel point le ?livre industriel? influence les auteurs et la profondeur de leurs textes ? Autrement dit, on ne peut pas parler de l’avenir de la lecture, concentr?e et profonde, sans aborder le point de d?part, c’est-?-dire, la capacit? des textes disponibles aujourd’hui ? susciter concentration et profondeur de pens?e.

L’Internet n’a pas invent? la lecture en survol o? le lecteur glisse d’un titre ? l’autre et encore moins l’abandon d’une lecture avant la fin du texte. On en discutait d?j? ? l’?cole il y a plus de trente ans. Tout ce qu’Internet permet, c’est d’en mesurer l’ampleur dans le contexte d’une accessibilit? accrue aux informations. Conclusion : le ph?nom?ne persiste chez les nouvelles g?n?rations ? l’heure des technologies du web. Rien d’?tonnant. Les textes d’aujourd’hui ne sont pas plus profonds que les textes publi?s depuis les ann?es 70, d?cennie de la naissance de l’industrie qu?b?coise du livre.

On se souvient de ces discussions de l’?poque au sujet de ces gens lisant uniquement les grands titres de leurs journaux et se pr?tant plus ais?ment ? la lecture d’articles courts que longs. On se rappellera ?galement nos d?bats quelques ann?es plus tard au sujet de la disparition des rares articles approfondissant r?ellement leurs sujets sur plusieurs colonnes voire plus d’une page de journal. Bref, les journaux furent les premiers ? couper dans la production de textes associ?s ? la lecture concentr?e et profonde dont nous parle le chroniqueur Pierre Foglia du quotidien La Presse. Or, ni les ordinateurs personnels ni l’Internet n’?taient alors disponibles.

Pourquoi cet abandon du texte approfondissant leur sujet ? Parce que les journaux sont devenus, tout comme les livres, une industrie. Et la gestion industrielle des journaux implique que l’on r?ponde ? la demande. Il fut un temps o? la gestion des journaux ?tait davantage intellectuelle qu’industrielle, c’est-?-dire guid?e par l’offre plut?t que la demande. On donne ainsi aux lecteurs ce qu’ils demandent plut?t que ce dont ils ont besoin. Car on ne sait pas comment amener les lecteurs ? d?sirer ce dont ils ont r?ellement besoin. On peut s’inqui?ter de l’avenir de la lecture concentr?e et profonde voire m?me s’il y aura encore demain des lecteurs mais les nouvelles technologies de l’information n’y sont pour rien.

Le probl?me est beaucoup plus profond, dans la surench?re du fruit au d?triment de l’arbre, par exemple, de l’opinion au d?triment de la v?rit? de faits. D’une d?cennie ? l’autre, on observe une augmentation constante du nombre de personnes qui prennent pour vrai ce qu’elles pensent uniquement parce qu’elles le pensent, ne faisant plus aucune diff?rence entre ?Il est vrai que je pense? et ?Ce que je pense est vrai?. C’est dans ce contexte du r?gne de l’opinion sur les v?rit?s de faits au sein des m?dias traditionnels et, par cons?quent, de la population, qu’arrivent les nouvelles technologies.

Nous trouvons un tr?s bel exemple de ce r?gne de l’opinion sur les v?rit?s de faits au Qu?bec dans le traitement des nouvelles technologies par les m?dias traditionnels. Aux premi?res loges : l’Internet et le web. La chronique de Pierre Foglia dont il est question dans ce texte constitue un tr?s bel exemple.

Je vous rappelle un passage de sa chronique, Pierre Foglia ?crit : ?Le web est en train d’emporter ce qu’il vous restait de capacit? ? lire, pas seulement en profondeur (…)?. Or, les chercheurs du Poynter Institute ont fait une d?couverte importante lors de l’?dition 2007 de leur ?tude du mouvement des yeux des quotidiens, format et tablo?d, et des sites Internet: les gens lisent beaucoup plus que le laisse entendre le mythe ? l’effet que les gens feuillettent ou naviguent et lisent peu leurs m?dias papier ou en ligne. Et plus surprenant encore, on lit davantage les textes sur Internet qui ont retenu l’attention que les textes des quotidiens papier. Nous avons publi? un texte sur le sujet ? la suite de la conf?rence de Sara Quinn, chercheur ? la Poynter Institute, dans le cadre de la Journ?e INFOPRESSE tenue ? Montr?al le 12 mars 2008.

(Source)

Selon cette ?tude, en moyenne, les gens ont lu 77% des textes publi?s en ligne qui ont retenu leur attention, comparativement ? 62% pour les quotidiens grand format et ? 57% pour les quotidiens de format tablo?d. Autrement, on lit davantage un texte qui attire notre attention sur Internet que le texte qui attire notre attention dans un quotidien. Il faut dire qu’il y a moins d’?l?ments qui distraient l’oeil sur une page Internet o? le texte occupe toute la page que dans un quotidien o? l’on retrouve plusieurs articles sur une m?me page.

Toujours selon cette ?tude, le texte en ligne sur Internet est davantage lu, peu importe le style du lecteur contrairement au texte publi? dans un quotidien. Les chercheurs se sont int?ress?s au style de lecture en formant deux cat?gories de lecteurs: les lecteurs m?thodiques et les lecteurs ?scanner? (scanning reader).

Le m?thodique lit le texte de haut en bas sans trop balayer la page. Et il lira l’article en entier m?me si ce dernier se trouve sur deux pages. Il va aussi relire certains passages ou ?l?ments accompagnateurs de l’article (citations encadr?es, graphiques, l?gendes des photographies,…). Sur Internet, le m?thodique utilise les menus et les barres de navigation pour localiser un texte et ensuite il ira lire ce dernier.

Le lecteur ?scanner? se prom?ne sur la page balayant les grands titres et les autres ?l?ments en pr?sentation. Il lit une partie du texte puis saute sur les photographies ou autres ?l?ments sans revenir ? la m?me place dans le texte. Sur Internet, le lecteur ?scanner? regarde un peu partout dans la page web pour choisir un texte et ensuite le lire.

L’?tude r?v?le que 75% des lecteurs de quotidiens imprim?s sont m?thodiques dans leur lecture. Sur Internet, 50% sont m?thodiques et 50% sont du type ?scanner?.

Le pourcentage d’un texte lu sur Internet s’?l?ve ? 77% et varie peu en fonction du type de lecture: m?thodique (78%); ?scanner? (77%). Cependant, le lecteur m?thodique lit une plus grande proportion du texte que le lecteur de type ?scanner?, 65% dans le cas d’un grand format et 66% dans le cas d’un tablo?d. C’est le pourcentage de lecture d’un texte du lecteur de type ?scanner? de tablo?d qui est le moins ?lev?, seulement 45%.

(Source)

Il est donc faux de dire que ?le web est en train d’emporter ce qu’il vous restait de capacit? ? lire? car il se trouve au moins une v?rit? de faits (?tude scientifique) qui d?montre le contraire. Tout comme je l’?crivais la semaine derni?re (? l’?re du web, la litt?rature ne se perd pas contrairement aux dires de l’anthropologue Serge Bouchard), la lecture concentr?e et profonde ne se perd pas avec l’Internet, elle augmente.

Serge-Andr? Guay, pr?sident ?diteur

Fondation litt?raire Fleur de Lys

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