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Le t?moignage d’un travailleur pr?caire (et surdipl?m

Fr?d?ric Vivas, qui n’est plus un?inconnu?pour les lecteurs de ce blog, tient lui-m?me unblog?que je visite r?guli?rement. Je reprends ici un tr?s fort texte o? il nous parle de sa condition de travailleur pr?caire.

 

 

 

De quoi le formateur-vacataire est-il le nom ??

MOINS QU?UN AGENT DE S?CURIT?
Avec plus de 20 ans d?exp?rience professionnelle et deux masters, je suis formateur-vacataire et je gagne moins qu?un agent de s?curit?. J?y lis quelque chose de l?ordre social. L?agent en question sert la protection des biens et des marchandises. Il fait passer les usagers sous le portique de la soci?t? s?curitaire. ?a se paie.
Si mon salaire et la pr?carit? de mon emploi contrastent avec le prestige de mon gagne-pain, j?ai quelques avantages. Je ne suis pas toujours sur le front. J?ai du temps pour ?crire. Du temps pour jouer au correspondant de guerre. Devant une classe, un groupe en formation, dans les soir?es en villes, mon statut luit comme une m?daille sur un plastron effiloch?. J?ai la veste encombr?e de banderilles honorifiques.
Il y a une astuce que les pr?caires apprennent tr?s t?t. Elle consiste ? ne pas d?voiler le montant de sa r?mun?ration. Il faut savoir r?agir en milieu hostile. Ne pas perdre la face devant le groupe. Chut ! Ne pas dire que chaque mois son compte postal s?enorgueillit de recevoir moins que le Smic. Ou tout juste un peu plus. Ne pas dire que l?on a une Electron. Une carte de pauvre qui ne passe pas au p?age, dans certaines stations service. Celle qui fout la honte quand, ? la caisse, on attend deux plombes la demande d?autorisation.
Ne pas tout dire, c?est la r?gle de la grande muette. Ce non-dit strat?gique fait le jeu des organismes, qui ne se voient pas accus?s de sous-employer ses experts.

UNE TECHNIQUE DE MANAGEMENT
Pourtant, je me pr?sente comme un repr?sentant de l?institution.
J?ose m?me dire le mot, de belles institutions, ?coles, dont le prestige est national et international. Je forme des demandeurs d?emploi, des jeunes en cursus professionnel, mais aussi des cadres, des directeurs. Je b?n?ficie de l?aura de ces organismes, de leur r?putation. Mais mes poches crev?es n??grainent pas grand chose . Il m?est arriv? quelques fois de ne pas pouvoir accompagner les stagiaires ? la cantine institutionnelle. Mais je ne peux rien l?cher ? ce sujet.
Le niveau de mon salaire passerait pour un t?moignage d?incomp?tence professionnelle.

Pour Fran?ois Rabelais : ? Le riche mange quand il a faim, le pauvre quand il a de quoi ?. Quand j?ai faim, je lis Rabelais ! Parfois, quelques mois dans l?ann?e, je partage le sort de ces six millions de fran?ais qui vivent avec moins de sept cent cinquante euros par mois. Je fais l?exercice personnel de la d?croissance.
Je sais pourtant qu?en masquant le bin?me comp?tences-salaire, je fais le jeu du syst?me qui m?emploie et je perp?tue ma pr?carisation. J?ai l?impression d??tre l?objet et l?agent de ma propre ali?nation, d?y participer tout au moins.
Je, variable d?ajustement.
Ce n?est pas une expression, c?est la r?alit? m?me. De nombreux organismes trouvent normal, oserais-je dire l?gitime, de verser le salaire des vacataires deux mois, trois mois, voire six mois apr?s la fin de leur mission. J?ai donc deux avantages : celui d?un journalier que l?on embauche ? la demande. Travail jetable. Je participe nonobstant ? l?administration diff?r?e des actifs disponibles. Paiement sous quatre vingt dix jours, comme pour un fournisseur de cuisine en kit.
Je, variable de tr?sorerie.

Suis-je le seul ? Pas si s?r. Le faible taux d?embauche et le fort taux de dipl?m?s jettent sur le march? du travail des formateurs fragilis?s qui finissent par se faire ? l?id?e qu?ils sont rempla?ables ? l?envie. ? La concurrence pour le travail se double d?une concurrence dans le travail qui est encore une forme de concurrence pour le travail ? . Pour Pierre Bourdieu, cette concurrence g?n?ralis?e, ce ? chantage au d?bauchage ?, est au principe d?une lutte contre tous, qui peut annihiler les valeurs de solidarit??
Cette ins?curit? permanente, ce mode de domination qui contraint parfois les travailleurs ? la soumission, portent les noms de flexibilit?, d?exploitation, de ? flexploitation ?.
J?ai parfois la sensation de vivre une ?poque un peu punk. O? l?avenir incertain para?t interdire toute forme d?anticipation . No Future !
Mais les directeurs ou les responsables de formations ne tournicotent pas tous comme des girouettes. De-ci, de-l?, des s?urs et des fr?res humains, qui n?ont pas oubli? l??thique ?ducative, me pr?servent des marges de man?uvres. Ils ne jouent pas au jeu de la rivalit? des pr?caires. La comp?tition reste sur les terrains de sport.

Peu de consignes pour construire un module. Je laisse libre court ? ma cr?ativit?, pour ne pas r?tr?cir plus encore la mise en ?uvre de mes imaginaires.
Parfois m?me, des heures se rajoutent ? mes contrats, comme soustraites ? l?institution cannibale, r?mun?ration du travail informel, du travail gratuit, de la recherche hors-sol? C?est l? que je consens ? penser la ? libert? de l?acteur ?. Dans les interstices de l?espace institutionnel. Ce qu?Erving Goffman appelle ? la vie clandestine de l?organisation ?. Je suis un sp?cialiste des espaces vacants. Un statut entre parenth?se. Sans reprise des n?gociations.
Aux yeux des employeurs, j?ai bien des avantages.

UNE BRIGADE MOBILE
Dans mon travail, au quotidien, je ne r?le jamais si la salle est trop petite. Si les feutres ne marchent pas. Si le tableau blanc est noirci ou ray? en son sein. Si les stagiaires sont trop nombreux. Si les n?ons attisent les froideurs. S?il fait trop chaud. Si la porte ne ferme pas ? clefs. Si je crains ? la pause de voir dispara?tre mes effets personnels, seuls biens que je poss?de. Si l?on entend ? travers le mur le cours du coll?gue. Si un institutionnel vient assister ? mon cours pour ? mieux valoriser la prestation aupr?s des stagiaires ?. Sous entendu, mieux la contr?ler sous pr?texte de mieux la vendre. Je ne r?le pas s?il n?y a pas de paper-board. De ?a, je ne dirais pas grand-chose. Le temps apprend au ? vaque ? terre ? ? y rester. J?am?ne mon n?cessaire. Mes marqueurs aussi, au cas o?. Je viens m?me ?quip? d?un ordinateur portable, d?un vid?oprojecteur. Parfois m?me, avec les photocopies pour stagiaires. Rarement, un institu? s?en amuse. ? Vous ?tes bien charg? ! ?. Je suis une sorte de cellule autonome, sorte de brigade ambulante, toujours pr?t ? intervenir sur les th??tres des op?rations p?dagogiques.
Pourquoi suis-je appareill? de la sorte ? Pourquoi ne pas commander ce mat?riel ? l?institution employeuse ? Parce que pour les obtenir, il faut les r?server ? l?avance. Revenir sur son lieu de travail pour les rendre, car ? la fin des cours, les bureaux sont ferm?s. Parce qu?? propos de la r?servation du mat?riel p?dagogique ? le formateur vacataire n?est pas prioritaire ?. C?est ce que je m?entends dire, quelque fois.
Je fais tout cela pour gagner du temps, pour ?viter les espaces encombr?s par les institutionnalis?s. La plupart du temps, c?est en dehors de l?institution que se reproduisent les supports p?dagogiques destin?s aux stagiaires.
Je travaille chez moi pour pr?parer mes cours. Je peux concilier travail et vie de famille. Mais dans ma maison-travail, le papier, l??lectricit?, les livres et les recherches, c?est pour ma pomme. Pas un sou ? racler par l?institution. Je pallie les insuffisances du formel par de l?informel externalis?. Je suis un sous-traitant d?sinstitu? qui ne peut faire gr?ve. On n?a m?me pas ? me licencier puisque je suis un journalier.
Je, arm?e de r?serve.

 

Alors, se pose la question des incidences de cette pr?carisation sur mon enseignement.

Comment vais-je apprendre aux autres ? d?sapprendre si je ne suis pas conscient des d?terministes qui me traversent ? Comment vais-je accompagner l?autre dans son insertion, lui proposer des outils pour sortir de son errance alors que je suis moi-m?me mis sur la touche. Ironie du sort : je suis un rempla?ant, un de ceux qui ne fait pas encore partie de l??quipe et qui doit apprendre aux autres ? jouer collectif.
Faudrait-il y voir dans ma condition la source d?une conscience de classe ? La pr?carisation, ?a r?veille parfois.
?a pousse m?me ? prendre la plume.
Avec le temps, je n?esp?re plus rien. Pas un statut durable. Je finirais presque par m?accoutumer de ma pr?carit? quand, parfois, dans une r?union, au sujet d?une formation ? venir, je suis parfois le seul ? ne pas ?tre r?mun?r?. L?, un directeur, l? un responsable de formation, ici un chef de service, l? un formateur en CDI et m?zigue pay? en monnaie de singe. En pratique, le formateur vacataire et le formateur en poste interviennent parfois sur des contenus similaires, dans des conditions similaires ex?cution. M?me contenu. M?me classe d??l?ves. Pas le m?me salaire ni le m?me statut.
Ainsi donc, les organismes de formations participeraient ? l?institutionnalisation de l?in?galit? de fait ? C?est donc contre les valeurs m?mes de la d?claration des droits de l?homme et du citoyen de 1789 qu?ils agiraient. Cette d?claration qu?ils affichent pourtant dans leurs couloirs ? Je n?ose le croire !
Quelques fois, je l?avoue, je me surprends ? regretter un de ces patrons dits ? lib?raux ? qui ne parfument pas mon taux horaire journalier avec des arguties pseudo-?thiques, des ergotages pr?tendument militants. Avec lui, je sais ? quoi m?attendre. Mais je ne peux m?y r?soudre !
De temps ? autre, l?esclave forge ses propres cha?nes. De temps en temps, le coq est libre dans un poulailler libre, comme le renard libre tapi dans la for?t adjacente.
La libert?, c?est ce que l?on observe lorsque l?on ne regarde pas le syst?me qui enserre.

 

 

UNE STRAT?GIE D?FENSIVE
Je me mets parfois ? la place de mes employeurs. Ceux que j?entends parfois s?indigner du monde comme il va !
S?afficher contre les logiques n?olib?rales et les ravages du capitalisme alors que dans le m?me mouvement on les pratique suppose de se carapacer l??me.
Que l?on s?en indigne l?-bas mais que l?on y participe ici, au sein m?me de son entreprise, n?cessite la mise en ?uvre de strat?gies conscientes et inconscientes, individuelles et collectives. Le psychanalyste Christophe Dejours appelle cela des m?canismes de d?fense. Il s?agit de s?parer la souffrance au travail de l?injustice sociale. L?adh?sion au discours ?conomiciste – au discours capitaliste – est une manifestation du processus de ? banalisation du mal ? .

Ce m?canisme de protection permet d?occulter sa propre complicit?, sa collaboration et sa responsabilit? dans le fonctionnement ordinaire du syst?me lib?ral.
Autre chose encore, les logiques ?valuatives, les d?marches qualit?s gagneraient ? calculer le taux d?emplois p?rennes. ? titre d?exemple, les trois plus importants organismes de formation en travail social en Midi-Pyr?n?es, totalisent 87 formateurs permanents contre 882 formateurs occasionnels . L?exp?rience ponctuelle de sp?cialistes et l?emploi ? temps partiel des intervenants dans des ?tablissements sociaux ne suffisent sans doute pas ? expliquer le faible taux de titularisation (proche de 10 %) dans un secteur th?oriquement attentif aux cons?quences de la pr?carisation.
On a l?impression que les organismes, devant l??tal des comp?tences font leur march? au plus juste de ce qu?ils estiment ?tre leurs besoins. Ici un sp?cialiste du droit, l? de psychologie sociale, l? encore de sociologie. Des experts ? bas co?t. Interchangeables. Des forces vives, souriantes et disponibles. Ce n?est pas ill?gal !

UNE CONTRE-OFFENSIVE
En 2005, Anne Parisot, pr?sidente du Medef n?affirmait-elle pas ? Il m?est insupportable de penser que la libert? de faire ou m?me la libert? de penser finissent l? o? commence le droit du travail ? . Comment peut-elle s?parer la libert? du droit ?
La sarkosysation des esprits n?est pas l?apanage de ceux qui affichent les vertus de la concurrence ou d?un suppos? march? libre et non fauss?. Elle est interne, incorpor?e. In your head. My head. Dans l?entreprise, pr?s de chez soi. Chez nous, quoi ! La vacatairisation du monde du travail n?est qu?une autre forme du contr?le social et de la soumission ? l?ordre ?conomique dominant.
Et si Marx avait raison ? Le formateur-vacataire n?est pas un artefact du capitalisme . Il en est la substance m?me. Pr?carit? du statut. Concurrence entre travailleurs. Production de plus-value. Travail gratuit. Externalisation de production ? domicile. Sous-traitance. R?duction des avantages sociaux. Pas de gr?ve. Pas de treizi?me mois. Peu de contestation sociale.
Je vie une ?poque o? l?emploi durable est une esp?ce en voie de disparition, o? la culture et la formation se marchandent, o? les politiques d??tat d?sertent les services publics.
L??thique sociale ne saurait se satisfaire d?une g?n?ralisation des temps partiels. Le vieux monde est moribond. Je repense ? l?expression de Jaur?s. En collectif, solidaires, rallumons tous les soleils .

 

1 Je suis un formateur employ? ? la vacation qui n?occupe pas jusqu?? pr?sent d?autres emplois r?mun?r?s. Dans la profession, les formateurs peuvent ?tre embauch?s en CDI, en CDD, ou bien occuper un temps partiel en institution, ?tre auto-entrepreneur. Les responsables de formation peuvent ?galement enseigner? J??nonce ici la limite de cette photographie n?anmoins caract?ristique d?une forme moderne de pr?carit?.

2 A. Rimbaud,??uvres compl?tes, Paris, Gallimard, 1972.

3 F. Rabelais,??uvres compl?tes, Paris, Gallimard, 1994.

4 P. Bourdieu, ? La pr?carit? est partout ?, in?Contre-feux, Paris, Raisons d?Agir, 1998.
5 Voir ?galement P. Bourdieu, ? La pr?carit? est partout ?, in?Contre-feux, Paris, Raisons d?Agir, 1998.
6 A. Arendt,?Les origines du totalitarisme ; Eichmann ? J?rusalem, Paris, Gallimard, 2002.

 

Bibliographie

A. ARENDT,?Les origines du totalitarisme ; Eichmann ? J?rusalem, Paris, Gallimard, 2002.
ATTAC,?Pauvret? et in?galit?s, ces cr?atures du n?olib?ralisme, Paris, Mille et une nuits, 2006.
P. BOURDIEU,?Contre-feux, Paris, Raisons d?Agir, 1998.
C. DEJOURS,?Souffrance en France, la banalisation de l?injustice sociale, Paris, Seuil, 1998.
G. FILOCHE,?Carnets d?un inspecteur du travail, Paris, Ramsay, 2005.
G. FILOCHE,?Le travail jetable, sur-travail, sous-travail ou sans-travail, Paris, Ramsay, 1997.
J. JAURES,?Rallumer tous les soleils, Paris, Omnibus, 2006.
P. MOLINIER,?Les enjeux psychiques du travail, Paris, Payot et Rivages, 2008.
F. RABELAIS,??uvres compl?tes, Paris, Gallimard, 1994
A. RIMBAUD,??uvres compl?tes, Paris, Gallimard, 1972
R. SAINSAULIEU,?L?identit? au travail, Paris, Presses de Sciences Po, 1977.
D. SCHNAPPER,?L??preuve du ch?mage, Paris, Gallimard, 1981.

http://bernard-gensane.over-blog.com/le-t%C3%A9moignage-d-un-travailleur-pr%C3%A9caire-et-surdipl%C3%B4m%C3%A9

 

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    OUI. le plein emploi devrait etre possible… justement grace è la totale précarité. Cette boutade est le clef de la solution, mais il faudrait la sécurité du revenu. Une sécurité qui est possible, si on remet a l’heure les pendules de la répartition du revenu et du rôle de l »État. Ce dont on ne parle jamais, bien sûr, car qui veut d’une solution quand tout va si bien comme prévu…

    http://nouvellesociete.wordpress.com/2005/02/07/t11-le-revenu-garanti/ ( et seq)

    PJCA