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Le premier cercle de l’enfer

4H15 du matin, dans cette cuisine formica couleur neige sale à la tristesse matinale, j’écoute d’une oreille distraite la radio de l’état fric déverser sa litanie d’informations contrôlées, prédigérées. D’après les journaux, notre rocker national vient de tirer sa révérence avec courage et élégance, dans le deuil, le baladin a éclipsé l’écrivain académicien. J’en arrive à l’envier. Seulement voilà, pour nous autres le grand cirque continue. Notre lot d’insatisfaction alimenté par des désirs éphémères et comblé artificiellement par des produits manufacturés à l’obsolescence programmée a fait de nous des zombis aux âmes sclérosées. Ayant allègrement dépassé la quarantaine, nouvelle date de péremption d’activité professionnelle et, n’ayant pas de Rolex à mon poignet, il s’avère que dans ce monde d’illusions je suis dans le classement poubelle de ceux qui ont raté leur vie.

   La machine à café vibre son « What else » enchanteur en pressant la capsule hors de prix que George m’a conseillé dans la petite lucarne hypnotique, sous l’œil admiratif d’une gente féminine docilement consommée. Le cerveau encore ensuqué dans des restes vaporeux de limbes morphiques, je m’incendie le gosier avec les graines broyées du gringo Jacque Fabre baignant dans une eau saturée d’antibiotique et de pesticide que les cent degrés d’ébullition ont fait franchement rigoler. Sous la douche glacée, je me prépare mentalement à une journée d’esclave aux ordres d’un négrier ignorant lui-même qu’il n’est que le larbin d’un plus puissant, plus riche et plus idiot que lui. Le grand cirque de guignol se met en place, les bons méchants et les méchants bons, majoritairement interchangeables dans ce merdier planétaire…

 

   Vêtu de mon costard à prix soldé, merci les petits Vietnamiens, je monte dans mon véhicule, tourne la clef et vais polluer mes six litres au cent afin que les compagnies pétrolières s’enrichissent et continuent d’exploiter les pays sous-développés en faisant crever les populations autochtones. Je rangerai consciencieusement des chiffres anonymes dans des colonnes Excel d’une comptabilité truquée. Je suis un maillon essentiel de cette chaîne débile qui nous emmène vers l’abîme, un bon petit soldat du capitalisme, candidat ignorant au suicide collectif. Dans le monde du travail, l’arène de l’entreprise, à coup de génuflexions et d’excès de flagornerie, les gladiateurs s’entre-tuent pour un semblant de reconnaissance, une flatterie, une espérance d’augmentation qui leur permettrait, du moins le croient-ils, un surplus de consommation qui calmerait provisoirement une frustration créée et alimentée par la pornographie publicitaire. Se noyer dans la vulgarité d’un Eden marketing, se perdre un jour de soldes, se prostituer un black Friday, oublier son insuffisance, sa paresse intellectuelle et spirituelle quand l’hystérie côtoie l’absurde… Repartir avec sa dose made in China cachée pudiquement dans des sacs plastique qui, une fois vidés de leurs inutiles contenus, iront danser et polluer au gré des vents nos villes et nos campagnes.

   Enfin le tocsin d’une liberté conditionnée résonne la fin des tâches inutiles et sous payées. Retour au bercail ou femmes et hommes frustrés par cette vie castratrice, supporteront tant bien que mal les hystéries d’enfants gâtés ou d’ados décérébrés avant de s’écrouler sur un divan bon marché, afin de faire leurs dévotions au Dieu télévision qui crachera ses mensonges et les prendra pour des cons. Après tout, les voisins le font bien et puis, c’est tellement rassurant cette uniformité dans la médiocrité, la mesquinerie et l’insuffisance, signe très particulier d’une égalité qui confine au servage. Puis de semaine en semaine, de weekend en weekend, dans les temples de la consommation, paysage de promenade pour paumés, poussant leur caddie d’OGM, bavant devant les vitrines putassières l’œil éteint, les primates iront de la naissance au cimetière les fers aux pieds enchaînés par une société qui a anéantie leurs rêves, fait d’eux des ilotes assujettis et privé leur vie d’une lumière qu’ils ont choisi d’ignorer. Pendant ce temps, Satan et ses ouailles font flamber les bourses, déposent des kalachnikovs dans les mains de Fatima, incendient la croix et chauffent les têtes sous les kipas pour un tas de pierre dans le désert nommé Jérusalem. Aujourd’hui l’individu est un esclave, ses chaines n’entravent plus ses pieds mais résonnent dans sa tête.

   En décédant, grâce à une oraison funèbre bien torchée, les salauds deviennent des saints et les trop rares saints disparaissent dans la fosse commune de l’oubli. Que vaut aujourd’hui un médecin, une infirmière, un instituteur face à un footballeur, un rappeur, un François Pinault ou un Emmanuel Macron ? Dans le meilleur des mondes, celui que l’on s’est créé, la valeur des êtres est proportionnelle à l’épaisseur de leur compte en banque et le bonheur dépend du nombre de n’Euro et non du nombre de neurone. Enfin, le ou la regretté, maintenant libéré, ira nourrir vers et asticots dans un cimetière anonyme ou leurs héritiers, dignes successeurs de cette farce cosmique, ont payé de leurs deniers, main d’œuvre et taxes jusqu’à la dernière pelletée. L’homme moderne a fait de sa vie pathétique une farce cynique couronnée d’une fin tragique dans un anonymat mérité.

 

   Ne cherchez pas d’aigreur dans la plume ou l’encre de mon stylo, les jours de pluie le blues se lève tôt et le spectacle donné par les humains, confine les plus optimistes au doute et au chagrin. L’ironie est le vaccin indispensable aux nouveaux nés pour la survie dans ce marché aux morts vivants. Eluard pleure dans son cercueil, la terre est une orange pourrie empoisonnée au glyphosate.

   J’aimerais qu’on me dise que j’ai tort, j’aimerais tant me tromper. Que le ciel me pardonne de voir la forêt s’effondrer et de pleurer avec les quelques arbres qui essaient de pousser…

 

Gabriel

Site:  https://www.gabriel31.com/

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