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Le pragmatisme est devenu une lèpre

«Un homme ayant des convictions est un homme qu’il est difficile de changer», écrivait Léon Festinger dans L’échec d’une Prophétie. «Exprimez-lui votre désaccord et il s’en ira. Montrez-lui des faits ou des chiffres et il mettra en doute vos sources. Appelez-en à sa logique et il réfutera votre argumentation». De fait, tandis que la plupart d’entre nous sommes ouverts à toutes sortes de conseils et d’avis dans le cadre de notre vie pratique, nous nous raidissons dès lors que nos croyances politiques, idéologiques, sociétales, écologiques ou religieuses sont remises en cause, ou même simplement abordées. C’est en effet notre identité, et jusqu’à notre positionnement social, qui nous semblent contestés dès lors que des concepts, que des idéaux, voire que des préjugés, auxquels nous sommes attachés se retrouvent même superficiellement controversés.

Pourtant, la vraie question est : à quoi la liberté de nous exprimer – conquise après des siècles de luttes – nous sert-elle encore aujourd’hui si nous n’avons rien d’intelligent ni de constructif à apporter au débat ? A quoi la liberté d’association – pierre angulaire de notre démocratie – nous sert-elle encore si nous ne nous sentons aucune vocation, si notre obsession est de nous impliquer le moins possible, bref si nous plus rien ne nous touche ? Et à quoi nous sert encore notre liberté religieuse, voire notre conviction athéiste érigée en philosophie et en protestation par Voltaire, si nous ne voulons plus croire en rien et à rien ?

La politique n’échappe évidemment pas à ce nihilisme car il ne sert plus à rien de voter à droite ni à gauche, à ces mouvements ayant banni les idées et les idéologues au bénéfice des technocrates dont la seule préoccupation est de régler les problèmes, en d’autres termes la gestion au jour le jour. Le pouvoir de l’intellect, l’appétit de création, la force d’entraînement alimentée par une vision de l’avenir qui ont jadis donné leurs lettres de noblesse à la politique cèdent désormais la place à des décisions neutres, apeurées, et que l’on se glorifie à qualifier de «pratiques».

Nous avons échangé l’idéologie contre le pragmatisme qui est devenu une lèpre ayant tout ravagé sur son passage. Nos démocraties dites «libérales» revendiquent donc leur fadeur et regardent avec grande suspicion – voire avec mépris – l’émergence de toute idée nouvelle. «Le progrès, nous disait Oscar Wilde, est la réalisation des utopies», mais nous manquons cruellement de penseurs et d’intellectuels ayant le cran d’affirmer leur utopie, ou qui osent seulement nous expliquer quelles seraient nos alternatives. Il convient donc d’appeler de nos vœux la crise qui – au sens littéral dans le grec ancien – signifiait «séparation», «cassure». Que cette crise nous force à des choix fondamentaux, qu’elle convertisse ce qui était politiquement impossible en politiquement inévitable.

 

Michel Santi

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