Accueil / T Y P E S / Articles / Le pari des lapins

Le pari des lapins

YAN BARCELO

Hors des points de vue spirituel et religieux, qui ne peuvent faire autrement qu?affirmer une vie au-del? de la mort, il ne nous reste plus que les diverses visions m?canistes ou mat?rialistes issues du scientisme ou de diverses vari?t?s d?ath?isme ou d?agnosticisme. L?humanisme ath?e croit qu?il peut faire obstacle aux avanc?es de la nouvelle barbarie, mais il se leurre. En fait, quand il ?pouse les contours du mat?rialisme scientiste (qu?il importe de distinguer nettement de l??uvre de la science) il ne fait que promouvoir l?agenda de l?id?ologie de la force.

Il devrait ?tre ?vident qu?une morale humaniste ne peut rendre compte ? la fois de la soif de justice qui ?treint l?humain et de la multitude de crimes impunis. L?alternative se dessine d?j? nettement et ne fera que s?accentuer. D?un c?t?, on peut souscrire ? l?hypoth?se qu?il n?y a rien au-del? de la vie terrestre, et alors on est oblig? de reconna?tre que nos id?aux de justice, de fraternit?, ??d?humanit? ne sont que des songe-creux, des illusions. Certes on peut se bercer dans ces illusions et entretenir le r?ve qu?un jour, peut-?tre, dans un futur utopique, la grande fraternit? humaine aura son moment au soleil. Mais c?est un r?ve au m?me titre que le r?ve de r?demption chr?tienne, mais avec la diff?rence que le r?ve humaniste ne peut nullement rendre compte de la multitude de crimes et d?horreurs commis entretemps. La brutalit? et la malice humaines, jusqu?au grand jour ??d?mocratique?? se d?ploie dans une impunit? totale, ayant comme seul adversaire la bien faible et incomp?tente justice humaine.

De l?autre c?t?, on est contraint de faire l?hypoth?se que l??uvre de justice est un travail silencieux et souterrain qui se poursuit tout au long de cette vie et jusque dans une apr?s-vie, ce cet ?uvre soit le fait de Dieu ou d?un karma impersonnel. Parfois, cet ?uvre de justice fait ?merger certains m?faits et crimes ? la lumi?re de la justice humaine, mais c?est l?exception. Mais le plus souvent, le tribunal de la justice se poursuit dans le silence de l??me de chacun, influant sur son parcours cosmique dans cette vie? et au-del? de cette vie.

Dans le monde de la force, dont l?issue par la mort est radicale et sans suite, le principe de l?altruisme ou, plus modestement, des ?gards ? l?endroit d?autrui, n?en est qu?un parmi d?autres et il ne b?n?ficie d?aucune primaut? philosophique ou morale.?L??thique est d?samorc?e. Le principe dominant devient en r?alit? celui de la gratification de mes d?sirs. Si je peux le faire pacifiquement, tant mieux, mais ce n?est pas requis. En fait, le principe de gratification entra?ne irr?sistiblement le principe de force et de domination. Pour extraire un maximum de gratification, je n?ai pas le choix de recourir ? la force ou ? toutes ses variantes de ruse, d?habilet?, de s?duction, de mensonge, de propagande. Comme le dit une formule qui a cours dans le monde des multinationales am?ricaines: ??Eat, or be lunch!??.

Ceux qui ne sont pas pr?ts ? jouer ce jeu parce qu?ils le trouvent trop exigeant ou brutal peuvent inventer toutes sortes de principes ? d?mocratiques ? pour justifier leurs sensibilit?s plus fragiles et contrer l?offensive des forts, et ils trouvent alors leur force dans le nombre. Or, c?est justement cette ??r?publique des lapins et des faibles?? que d?non?ait Nietzsche. Car dans un monde sans survie (n?incluons m?me pas Dieu dans l??quation), la loi darwinienne entre inexorablement en jeu: les forts, les violents, les audacieux ont raison s?ils dominent. La force fait loi. Si les pusillanimes r?ussissent ? les contrer par la force du nombre, tant mieux pour eux. Mais ils ne peuvent se r?clamer d?aucun principe fondateur. Leur force fait la loi, s?ils peuvent l?imposer. Bref, dans un tel monde, il n?y a pas de ??raison?? si ce n?est celle de la force. Et si les oligarques, les financiers, les scientistes et les mafieux l?emportent, comme c?est de plus en plus le cas, ils ont tout ? fait raison.

Or, si les id?ologies archa?ques et pr?-chr?tiennes l?emportent de plus en plus, c?est dans une grande mesure parce que les grands principes sur lesquels nous avons ?rig? la modernit? sont en recul. Partout en Occident on voit la d?mocratie ployer sous le poids d?un cynisme et un d?sint?ressement croissants. Le principe d??galit? bat en br?che devant les in?galit?s et les disparit?s croissantes de plus en plus ?videntes.

L?universalisme est remis en question par la multiplicit? des cultures, chacune demandant ses ??accommodements raisonnables?? et remettant en question les principes universels que nous croyions pourtant avoir arr?t?s une fois pour toute. Les d?clarations de droits que nous avons ?rig? au rang de nouvelles religions nationales se retrouvent d?chir?es par des contradictions de plus en plus insurmontables?: les droits de libert? religieuse s?opposent aux droits d??mancipation des femmes, les droits des enfants se retournent contre l?institution de la famille, la droits affirmant la libert? de choix des individualit?s minent la survie de groupes et d?institutions qui offrent pourtant un havre d?appartenance et d?enracinement aux individualit?s qui souffrent de plus en plus de leur insularit? autarcique.

Pourtant, n?avons-nous pas taill? au si?cle des Lumi?res le roc fondateur des certitudes humanistes sur lequel nos soci?t?s contemporaines pourraient s??riger en toute confiance. La raison humaniste n?allait-elle pas garantir la prosp?rit? de soci?t?s o? chacun pourrait s??panouir, pr?serv? dans l?int?grit? de ses droits et l?assurance de maintenir sa dignit? ?conomique.

Alors pourquoi ces ??acquis?? semblent-ils de plus en plus menac?s?? Pourquoi les conqu?tes des Lumi?res semblent-elles en recul sur tant de fronts??

Yan Barcelo

Reprise d?un texte de ijuillet 2010

Commentaires

commentaires

A propos de

avatar

Check Also

S’endetter, oui, mais pour faire quoi ?

A la suite de Keynes, voilà des années que j’en parle et que j’en détaille ...