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Le pari de Nietzsche

YAN BARCELO.

J?ai ?crit dans ma chronique de la semaine derni?re que le pari le plus repr?sentatif de notre ?poque ?tait celui de Dostoievski?: ??Si Dieu n?existe pas, tout est permis??. Dans cette phrase proph?tique, le grand romancier russe a bien dessin? l?alternative fondamentale qui s?offre encore aujourd?hui ? l?Occident?: Dieu ou le pire.

D?un c?t?, il y a le pari de Dieu et de tout ce que ce pari tire dans son sillage. En tout premier lieu, il entra?ne la subversion ?vang?lique du Christ, messager privil?gi? de Dieu, qui a articul? les grands th?mes fondateurs de l?Occident et, plus encore, de toute la plan?te?: affirmation ?thique du monde, fondement de l??galit? de tous, primat de la foi en Dieu et du service ? autrui, royaut? des pauvres et des humbles. Dans ce sillon ?vang?lique ont fleuri une foule de grands principes d?velopp?s en lien avec les traditions grecque et juive et dont l?Occident s?est abreuv? pendant deux mill?naires?: l?affirmation de la raison?; l?affirmation des grands transcendants de la v?rit?, du bien et de la beaut??; l?affirmation d?un progr?s se r?alisant par et ? travers l?histoire humaine.

En r?alit?, quand je parle de Dieu dans les alternatives que nous pr?sente le pari de Dostoievski, la position de d?part n?est pas tant celle de Dieu (? l?image du pari de Pascal) que celle du pari de la survie. Parler de Dieu n?est qu?une fa?on de fixer le point om?ga qui justifie ultimement tout le parcours de l?existence individuelle dans une vie de l??me ou de l?esprit dont la mort ne constitue par le terme d?finitif. Dans le bouddhisme, exception notable, la notion de Dieu n?est pas affirm?e, mais cette voie spirituelle affirme n?anmoins le destin cosmique d?une ???me??, destin qui englobe plus que la seule vie pr?sente. Miser sur Dieu est simplement une cons?quence lointaine, et pas n?cessairement in?vitable, du pari de survie.

Or, tous ces grands axes qui traversent l??volution de l?Occident ont connu des rat?s majeurs et multiples (croisades, guerres de religion, inquisition, etc.). Mais ? travers toutes ces douleurs, un enfantement ?tait en cours?: la venue au jour de la civilisation la plus originale et la plus dynamique de l?histoire. R?alisant, ? l??poque des Lumi?res, une synth?se des plus pr?cieux principes de son h?ritage chr?tien, cette civilisation a livr? les fruits qui au cours des deux derniers si?cles ont inspir? la plan?te tout enti?re?: d?mocratie, ?galitarisme, individualisme, science, technologie, prosp?rit? industrielle, f?minisme, politiques sociales.

Mais il y a l?autre part du pari de Dostoievski, celle du ??tout permis??, une permissivit? susceptible de mener au pire. Cette voie dans laquelle l?Occident est engag? est celle de la gageure de Nietzsche.

Ce penseur, qui a proclam? la mort de Dieu, a tr?s bien compris tous les enjeux terribles du d?icide qu?il constatait. Mais loin d?y r?sister, il les a embrass?s et exalt?s. Nietzsche a tr?s bien compris la port?e historique de l?intervention du Christ?: avec ce dernier, une parole totalement in?dite et inou?e se faisait entendre dans l?histoire humaine, une parole qui proclamait le souci du pauvre, de l?humble, du d?sh?rit?. Nietzscne a per?u avec acuit? que surgissait soudain dans l?histoire une nouvelle figure?: celle du faible. En contrepartie, il a pr?ch? l??vangile des forts et des puissants.

Oubliez toute la rh?torique de la transvaluation des valeurs et toute l?alchimie verbale qui tente de faire croire ? l?av?nement d?une nouvelle ?re et d?un nouvel enchantement. Nietzsche a compris d?instinct qu?en abolissant Dieu et tout l?h?ritage chr?tien on ne pouvait que retourner ? l?id?e ma?tresse du monde pa?en?: la force comme loi. La transvaluation des valeurs n?est que le r?tablissement de l?ordre de priorit?s qui pr?valaient dans les soci?t?s pr?chr?tiennes, les soci?t?s des C?sar et Genghis Khan de ce monde.

Or, ce monde de la force se d?ploie aujourd?hui avec une insistance croissante, et les formes dans lesquelles il s?exprime se multiplient. Il est particuli?rement envahissant aux plans financier et ?conomique, la logique du libre march? l?articulant avec une brutalit? de plus en plus ?vidente. N??tant plus harnach?es par les gouvernements, en fait ayant de plus en plus embrigad? les gouvernements, la finance internationale et les multinationales sont en train d??puiser le capital ?conomique et social des soci?t?s qui ont pourtant permis ? ces m?mes entreprises de prosp?rer. En survalorisant l?h?donisme dominant et en aiguisant les imp?ratifs de gratification instantan?e, elles minent les valeurs et les vertus qui leur ont permis de cro?tre au d?part.

Au plan id?ologique, de nouvelles figures du darwinisme et du n?o-darwinisme ne cessent de vocif?rer, essayant de nous faire voir l?organisation humaine en termes de survie du mieux adapt?, du plus rus?, du plus fort. Au plan social, les institutions perdent de plus en plus de cr?dibilit?, notamment la sph?re politique, et le monde criminel infiltre de plus en plus les r?seaux l?gitimes.

En Am?rique du Sud, plusieurs pays, qu?il s?agisse de l?Argentine, de la Colombie, du San Salvador ou du Mexique, sont devenues des rep?res de banditisme et de corruption qui neutralisent toute action politique l?gitime. Nous sommes encore prot?g?s en partie de cette avanc?e du banditisme, mais la prolif?ration du ph?nom?ne des gangs de rue, tant aux ?tats-Unis qu?ici, annonce un avenir gu?re prometteur pour les deux grands pays de l?Am?rique du Nord. Y a-t-il monde plus ax? sur la force que celui de la criminalit???

Yan Barcelo

Repris de l’article ?du meme auteur du?26 juin 2011

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