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Le paradoxe Taubira

Voilà une ministre plutôt bien appréciée des électeurs de gauche et vouée aux gémonies par les électeurs de la droite et de l’extrême-droite. La politique qu’elle mène devrait pourtant lui valoir les reproches des premiers et les félicitations des seconds. Un étonnant paradoxe…

C’est un fait que chacun peut vérifier à l’écoute ou à la lecture des médias : Taubira suscite la haine de la plupart des caciques politiques estampillés LR ou FN, et celle de nombreux éditorialistes au service de la droite et de l’extrême-droite. Cela peut même amener quelques élus et journalistes – jusqu’à des enfants manipulés ! – à franchir la ligne jaune, en recourant à des propos sexistes ou à des parodies racistes. Des actes qui, par chance, restent très minoritaires.

Pourquoi tant de haine ? Certes Taubira se montre souvent agaçante, du fait notamment d’un discours volontiers pédant et d’affirmations péremptoires qu’elle assène de temps à autre sur un ton qui n’admet guère la réplique. Mais cela ne fait pas d’elle une ministre « incompétente, opportuniste et stupide » comme cela a été récemment écrit sur ce site, opinion d’ailleurs assez largement partagée dans les rangs de la droite. Tout au plus Taubira est-elle, dans le contexte d’intolérance qui prévaut actuellement dans le pays, imprudente dans le rappel de ses convictions sur ce que devrait être la politique judiciaire d’un pays moderne comme la France.

Prenons par exemple la suppression des « peines-plancher », en partie à l’origine des accusations de « laxisme » proférées à l’encontre de la Ministre de la Justice. Hérité du système anglo-saxon, ce processus répressif était incontestablement une ânerie de l’ex-président de la République, à bien des égards plus américain que français. Certes, il convient, en bonne justice, de durcir les peines prononcées en cas de récidive : un tel durcissement relève du bon sens élémentaire, et il est incontestablement dû à la société ainsi qu’aux victimes des délinquants. Mais ce durcissement ne doit certainement pas s’exercer dans le cadre d’un barème aussi exponentiel qu’idiot, du fait de sa rigueur implacable car automatique : il doit impérativement rester dans les prérogatives des juges, seuls aptes à gérer l’individualisation pertinente des peines en fonction du parcours de vie des délinquants et du contexte de la commission des faits qui leur sont reprochés lorsqu’ils comparaissent au tribunal.

Pour s’en convaincre, il suffit de comparer deux vols similaires commis en récidive dans des conditions analogues, l’un par un individu malhonnête vivant dans un milieu aisé et jouissant de revenus confortables, l’autre par une personne en situation de grande précarité ayant agi par nécessité. Dans le cas d’une peine-plancher, les deux récidivistes auraient été condamnés de manière automatique à la même lourde peine de prison. Une aberration dans la mesure où le premier délinquant était justiciable d’un vol de confort alors que le second y avait été poussé par le dénuement. La justice ne doit jamais relever de l’application froide d’un barème, mais de jugements équitables prononcés après un débat contradictoire.

C’est ce type de raisonnement qui, à juste titre, anime Taubira dans sa manière de considérer la Justice. Il s’agit là d’une approche certes humaniste, mais également pragmatique et soucieuse des droits de chacun. Dans ces conditions, les insultes qui la visent en lui reprochant de « préférer les délinquants aux victimes », relèvent tout à la fois de la diffamation et de la sottise et font partie, avec l’accusation récurrente de « laxisme », des bobards politiques les plus fréquemment assénés par les contempteurs de la Garde des Sceaux à son encontre. Des bobards d’ailleurs très bien orchestrés par le parti de Sarkozy et par les syndicats policiers de droite comme Alliance qui, dans les rangs de la police, jouent la même partition solidaire avec LR que la FNSEA dans les milieux agricoles.

Le plus cocasse, dans les rapports de Taubira avec cette droite qui lui voue une haine inextinguible, est que la ministre de la Justice présente le bilan répressif le plus dur depuis la fin de l’ère Chirac. Dans un récent commentaire, je rappelais deux données chiffrées qui suffisent à démontrer que le prétendu laxisme de Taubira est une escroquerie parfaitement orchestrée à des fins électorales :

– En 2002, on comptait 48 000 détenus en France ; leur nombre a été porté en 2014 à… 69 000, ce qui constitue un nombre d’incarcérations record !

En 10 ans, on a enregistré 14 % de baisse du nombre des permissions de sortie des détenus. À noter et ce n’est pas le moins surprenant dans le contexte d’anathème envers la ministre – que ce chiffre a fluctué au cours de la période de référence, le nombre des permissions de sortie ayant même augmenté durant le quinquennat de Sarkozy sans que quiconque à droite dénonce un quelconque laxisme. Depuis l’alternance présidentielle, la courbe a été ré-inversée de manière spectaculaire, au point que l’on a enregistré un durcissement significatif : 58.948 permissions en 2012, 55.302 en 2013 et 48.481 en 2014.

Soit une baisse de plus de 20% en deux ans sous le ministère de Taubira, ce qui n’empêche pas les ennemis déclarés de la Garde des Sceaux, transformée en bouc émissaire du malaise de la société française, de continuer, contre toute évidence, à dénoncer sa complaisance à l’égard des condamnés !

Autre sujet de grief contre Taubira : les peines de substitution. Là encore, ce n’est pas par angélisme que la ministre entend agir, mais par pragmatisme : dans tous les pays où de tels systèmes alternatifs de sanction ont été mis en place pour les primo-délinquants condamnés à des peines de moins d’un an de détention, les taux de récidive constatés sont très nettement inférieurs lorsque les justiciables ont bénéficié d’une telle mesure relativement à ceux qui ont été effectivement incarcérés et mis en contact avec des délinquants endurcis. Cela n’empêche pas, sur ce thème également, la droite de se répandre contre la Garde des Sceaux en anathèmes dictés par un dogmatisme répressif aveugle et populiste, et l’opinion publique de lui emboîter le pas à l’encontre des intérêts sécuritaires de la société. C’est consternant !

En résumé, l’on est bien loin de la ministre laxiste et a fortiori complaisante avec les justiciables et les détenus si souvent caricaturée par les porte-paroles officiels et autoproclamés des forces réactionnaires. Au point que l’on peut se demander si les raisons de cette détestation ne sont pas à chercher ailleurs. Il est vrai que Taubira cumule contre elle quelques graves défauts : 1) Elle est une femme, ce qui reste rédhibitoire aux yeux de beaucoup pour un important poste de responsabilité ; 2) Elle est guyanaise et a naguère affiché des opinions indépendantistes ; 3) Elle a soutenu avec détermination le « mariage pour tous » ; 4) Elle fait partie – en 4e place – du gouvernement Hollande-Valls, à juste titre vilipendé pour avoir trahi les principaux engagements de campagne de 2012. On n’ose évidemment imaginer que la couleur de sa peau puisse jouer un rôle dans cette haine si peu raisonnable et tellement passionnelle…

Bref, toutes raisons sans aucun rapport avec la réalité de l’action judiciaire de Taubira. Mais il ne faut pas se faire d’illusions : peu importent les chiffres, la ministre de la Justice restera d’autant plus une cible privilégiée qu’elle fédère contre elle les forces de droite. Une « qualité » essentielle pour aborder les futurs scrutins nationaux.

Cela dit sans même se référer à la liberté d’action des Juges de l’Application des Peines (JAP), lesquels statuent après avis de la Commission de l’Application des Peines (CAP).

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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