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Le paradoxe nord-am?ricain du port d?arme: une histoire d?ours?

C?est un autre type d?histoire d?ours ?a?  Les autorit?s canadiennes se voilent la face.

PAUL LAURENDEAU

L?histoire en question n?a pas sa source au CONNECTICUT mais pas loin? Elle d?bute au 18i?me si?cle, ? l??poque de la ci-devant culture de la fronti?re, quand ce qui bruissait dans le bois sur le bord de la route ?tait soit ami, soit ennemi, soit ours. Le port d?arme dans ce temps ?tait un strict atout nobiliaire et inutile de dire qu?un ours n?a pas conscience de ces distinguos de classe quand il charge. Aussi les r?volutionnaires am?ricains firent t?t du droit de se d?fendre dans le bois et sur leurs fermes une de leurs priorit?s fondamentales. On surestime d?ailleurs le caract?re am?ricain de cette exigence. Elle est en fait plus r?publicaine qu?am?ricaine. En effet, si on lit attentivement les tr?s copieux cahiers de dol?ances de la p?riode pr?r?volutionnaire fran?aise, on s?aper?oit que la r?clamation du port d?arme populaire y figure en bonne position dans de tr?s nombreuses communes. Ceci dit, rien ? faire. Il y a bel et bien dans les repr?sentations modernes une profonde am?ricanit? de l?arme ? feu. Inventeurs et concepteurs de plusieurs types d?armes de poing, de la carabine ? r?p?tition, du fusil mitrailleur (utilis? pour le premi?re fois lors de la guerre de S?cession), j?en passe et des meilleurs, l?industrie, la culture, le folklore et la symbolique am?ricains sont profond?ment et solidement marqu? par le flingue et l?individu ? flingue.

R?volution am?ricaine, le port d?arme est l?galis?. R?volution am?ricaine, le Canada, comme ? son habitude, ne suit pas? Depuis 1760, les britanniques au Canada op?rant tr?s ouvertement et tr?s sereinement comme des occupants, seuls les officiers et les militaires ont le droit, strictement restreint par leurs fonctions, de porter les armes. La population fran?aise occup?e ne s?attend d?ailleurs pas ? autres choses. L?occupation a sa logique, et cette derni?re exclut les flingues de la propri?t? du petit peuple. R?volution am?ricaine, l?Am?rique du Nord Britannique se recroqueville au Nord et les administrateurs coloniaux, surtout apr?s 1776 et 1789, craignent suffisamment les courants d?id?es r?publicains pour bien voir ? ne jamais mettre des flingues entre les pattes ni de cette population fran?aise frondeuse, ni, en bonne coh?rence l?galiste, de la population anglaise en croissance (dont une portion significative d?barque d?ailleurs justement du sud tricolore). Pas de ?a chez nous. Du moins l?galement car? et je me dois ici de faire revenir l?ours. Les folklores qu?b?cois et acadien sont solidement garnis d?un type tr?s particulier de court conte populaire, les histoires d?ours. C?est toujours le m?me patron. Un homme a tu? un ours dans le bois sans t?moin, vient en vendre la fourrure au village et s?emp?tre sans fins dans des explications tarabust?es et filandreuses sur comment il est parvenu ? r?aliser un tel exploit puisqu?il n?est pas autoris? ? se promener dans le bois ni nulle part ailleurs avec un flingue? Le protagoniste raconte ? un auditoire goguenard et semi-complice qu?il est grimp? ? un arbre dont la branche a cass? et qu?il est tomb? sur le point faible du dos de l?ours, qu?il l?a chatouill? jusqu?? ce qu?il meurt de rire, qu?il l?a empoisonn? avec la tambouille du chantier de coupe de bois, qu?il lui a redit le dernier sermon dominical le tuant d?ennui, qu?il a attendu l?hiver pour qu?il meurt de froid. Etc? etc? etc? Le feuilleton historique qu?b?cois Le temps d?une paix (1980-1986) produit une variation suave sur l?histoire d?ours, dans son neuvi?me ?pisode, intitul? En cueillant des framboises (1980). Nous sommes en 1919 et le poids des convenances est encore fort sur la vie villageoise. Le cultivateur prosp?re Joseph-Arthur Lavoie et sa voisine Rose-Anna Saint-Cyr, un veuf et une veuve lucides et discrets, s?arrangent pour se rencontrer pr?s d?une buisson ? framboises. Monsieur Lavoie a amen? son fusil de chasse de calibre 12. Il ?explique? ? Madame Saint-Cyr qu?il y a ?un ours? qui r?de dans les alentours des framboisiers et cela donne ? cette derni?re le pr?texte pour (litt?ralement) sauter sa cl?ture et se jeter dans les bras du voisin s?ducteur. L?ours imaginaire, toujours obligatoirement associ? au port du fusil, devient cependant ici, dans cette variation litt?raire, le marqueur de fiction, pr?texte d?clencheur de l?escapade romantique. Les variations sur l?histoire d?ours sont indubitablement infinies. Ces traits de folklore, et leurs contre-chocs litt?raires, indiquent clairement que les acadiens et les qu?b?cois port?rent des armes ill?galement dans leur propre dynamique de la fronti?re et nargu?rent discr?tement l?occupant avec des p?tards d?j? import?s de chez nos voisins du sud? Un certains nombres de ces armes ill?gales, dont m?me des canons, firent d?ailleurs opin?ment leur apparition lors des r?voltes anti-coloniales de 1837-1838 dans les portions tant fran?aise qu?anglaise du Dominion du Canada.

18i?me si?cle, l?administration am?ricaine appara?t donc comme magnanime, libertaire, valeureuse, confiante et respectueuse du droit ? se d?fendre. L?administration canadienne appara?t comme r?trograde, coloniale, v?tillarde, aristo, renfrogn?e et peu soucieuse du bien-?tre de ses fermiers et de ses trappeurs. 21i?me si?cle, la perspective s?est invers?e. Les am?ricains passent pour des psychopathes qui font des cartons dans les restos famille avec des AK47 parfaitement l?gaux mais qui pourraient pulv?riser l?ours sans qu?il ne reste plus rien d?utile de sa fourrure. Les canadiens passent pour de courageux modernistes qui tiennent t?te au vaste fl?au continental du flingue, l??il vif et alerte aux fronti?res. Le d?veloppement historique a de ces revirements paradoxaux et les Dominions et les R?publiques voient parfois s?inverser la l?gitimit? de leurs syst?mes de valeurs de fa?on toute inattendue.

?Le Canada ne s?est pas d?parti de sa b?tise pour autant. Oh, l? l?! Voyez plut?t. Toronto, 2001-2010, trois millions d?habitants, m?tropole du Canada, voit le nombre de ses meurtres par flingues, y compris en plein jour sur rues passantes avec balles perdues et tout le tremblement, augmenter sans arr?t. Quoi, quoi, quoi? Mais les armes de poings ne sont-elles pas ill?gales dans ce fichu patelin? R?ponse des autorit?s canadiennes: oui tous les crimes commis avec armes ? feu sur Toronto dans la guerre des gangs, trafic de drogues et autres mitraillages pour raisons fumeuses dans les caf?s branch?s du centre-ville sont accomplis avec des armes bel et bien ill?gales. Ah bon! Tiens donc, mais d?o? sort donc toute cette quincaillerie interdite? C?est un v?ritable arsenal, c?est? c?est comme les plans de cannabis en Colombie Britannique! Les ricains, eux, ach?tent ?a ? l?armurerie du coin. On n?en veut pas plus, mais au moins on sait d?o? ?a sort. Mais nous? R?ponse des autorit?s canadiennes: oh vous savez, des p?toires qu?on chaparde au cas par cas lors de cambriolages chez des collectionneurs, des carabines et des pistolets de tir sur mire que des tireurs sportifs d?tenteurs de permis r?cr?atifs se font voler un par un dans leurs coffres de bagnoles, des r?pliques r?alistes d?armes ? feu rachet?es ? des studios de cin?ma par des braqueurs imaginatifs, le fusils ? chevrotines de chasse de grand-papa qu?on tron?onne. Les gens sont d?brouillards, vous savez?

Pardon, excusez-moi, pardon! C?est un autre type d?histoire d?ours ?a?Les autorit?s canadiennes se voilent la face sur leur incomp?tence ? maintenir un interdit gagnant de plus en plus en importance sociale de la m?me fa?on que les am?ricains se voilent la face sur leur incapacit? ? enrayer les crimes que leur constitution d?su?te facilite. C?est l?Am?rique partout, que voulez-vous. Les faits sont les suivants, implacables: la quasi-totalit? des armes ? feu utilis?es au Canada dans les circuits de grande comme de petite criminalit? sont des armes modernes, pratiques, design, efficaces, non folkloriques, import?es directement en contrebande des ?tats-Unis. Les autorit?s canadiennes se voilent tellement la face et collent tellement ? leur histoire de clubs de tirs sur mire artisanalement cambriol?s par on ne sait qui que le maire de Toronto a d?cid? en 2008 de porter un coup sec. Il a rendu la totalit? des clubs de tir sur mire ill?gaux sur tout le territoire de sa municipalit?, les versant de ce fait aux profits et pertes d?une lutte contre la banalisation des armes de poings dans la vie urbaine qui passe ici par une lutte contre le mensonge et la tartufferie insidieusement complice sur l?origine glauque de tous ces p?tards. Apr?s une telle mesure, si elle tiens, on va bien voir si le nombre de flingues diminue tant que cela dans la Ville-Reine, ou si plut?t, comme les constables villageois du vieux Dominion ont d? fort souvent le constater, l?ours n?a pas un trou b?ant et ?vident entre les deux yeux.

Et entretemps, bien, l?histoire d?ours se poursuit, inexorable, dans une autre perspective. Un ?colo ??psychotique?? prend des gens en otage, en s?appuyant pesamment sur la croyance contemporaine en la futilit? de l?humain. Il est promptement abattu par une force constabulaire opin?ment arm?e jusqu?aux dents. Pan, pan. En voici un qui a, ce jour l?, toutes les raisons de regretter de ne pas avoir ?t? un ours ou un loup. Ours ou loup, on l?aurait neutralis? avec une seringue hypodermique et il vivrait, tout ??psychotique?? qu?il soit. Humain, on s?est content? de bien le flinguer ? balles r?elles. Faut croire que ses oppresseurs partagent les ?l?ments cruciaux de sa doctrime de la futilit? de l?humain? Or soit un ours Kodiak. C?est la psychose permanente, un ours Kodiak. Peur de rien, pas de pr?dateur, il charge, point. Mais, si un ours Kodiak te menace, il existe, et ce depuis assez longtemps, des cartouches hypodermiques qui vous le niquent et vous l?engourdissent avant que nounours ait pu souffler ?ouf?. Endormi le gros ours. L?histoire d?ours a ?volu?e, s?est raffin?e. On ne le tue plus et on ne se justifie plus non plus. Le fait est que, de nos jours, c?est dans le cas des humains qu?il faut que cela souffre (taser) ou que cela meurre (balles r?elles). Pas d?hypodermie adaptable pour l?humain? Raisons techniques, non. Basta. Raisons sociales. C?est que, fascisme ordinaire oblige, on applique la peine de mort instantan?e ? l?humain ??psychotique?? pour que ses semblables rentrent bien la t?te dans les ?paules et restent socialement dociles? Ainsi va le folklore contemporain.

Histoire d?ours, histoire d?humains, histoire de promotion du flingue, histoire de mort. Des 31,000 morts annuelles par arme ? feu aux ?tats-Unis, moins de 300 sont des homicides qu?on pourrait consid?rer comme ?l?gitimes?, cat?gorie incluant le fait d?abattre un cambrioleur, un agresseur violent ou un violeur. Dans plus de 40% des maisonn?es am?ricaines o? vivent des enfants, il y a une arme ? feu. Notons aussi que 50% de tous les meurtres US sont commis avec une arme ? feu. Cela finit avec des olibrius de 20 ans qui gambadent dans la nature avec des semi-automatiques et massacrent des ?coliers pendant que nous, on chipote au sujet du ? discours incendiaire ? des hommes et des femmes politiques US?

Abolition imm?diate par d?cret du ?droit? constitutionnel au port d?arme. Saisie et destruction, sans sommation ni compensation, de toutes les armes personnelles du continent nord-am?ricain. C?est cela qui sera un jour la vraie r?ponse politique sur ces ?terribles trag?dies dues ? des d?s?quilibr?s?? Il faut absolument lever la puante ?libert?? du port d?arme, comme on leva, rapido, vif et prompt, tant d?autres libert?s civiles, du temps de la ci-devant ?guerre au terrorisme?? Ce terrible consensus de violence implicite, docile et veule ne me comptera jamais parmi les siens. Le postulat fataliste du flingue est un crime sordide et crapuleux. Jamais je ne le partagerai.

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