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Le paradoxe de la caissière

L’ultralibéralisme a ceci de particulier qu’en dehors d’être la religion des égoïstes rationnels, c’est aussi une sorte de doxa circulaire dont la principale force est d’enfermer toute réflexion dans des choix impossibles et des alternatives de merde précalculées — des faillites de la pensée — et de nous claironner ensuite à la face « jusqu’à preuve du contraire, c’est encore nous les moins pires  ! ».

Prenons la question des caissières, un boulot dur, déconsidéré, payé au lance-pierre et voué à disparaitre… ce qui serait une bonne chose, donc, sauf que le destin des caissières vouées à l’obsolescence programmée, lui, n’est même pas évoqué, tant il est évident qu’elles passeront directement en pertes et profits… surtout en perte, si l’on se penche deux secondes sur la dimension sociale du métier.

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La caissière est souvent la dernière personne avec laquelle les délaissés de la société peuvent encore échanger quelques mots. Pas de quoi embellir la journée — encore que… —, mais bien assez pour ne pas laisser se momifier les cordes vocales. Dans l’Aldi du bled, c’est souvent le dernier espace de socialité avant la barbarie du tous contre tous. Tout le monde se connait au moins un peu de vue, on prend des nouvelles des gosses, des chats, du temps qu’il aurait dû faire. On n’idéalise pas non plus le lubrifiant social. Les très pauvres, très moches, pas du coin ou qui puent un peu sont à peu près unanimement méprisés, on ne s’invite pas à prendre un pot en sortant, on ne mélange surtout pas les classes sociales, mais nous sommes bien dans une sorte de zone démilitarisée. Même avec l’impératif de productivité qui brise les corps à la longue, chacun participe d’un ballet informel qui consiste à voler des pauses de convivialité au cœur de la machine.

 

Au-dessous de la danse des emballages, on collecte des bribes de vie bien plus précautionneusement que les autocollants à gagner des casseroles au prix du platine. Ce n’est rien, mais c’est beaucoup. Et quand la blague prend, la file d’attente s’en empare avidement, qui opine du chef, qui esquisse un sourire, qui reprend la balle au bond et y va de son anecdote. Et bien sûr, on en profite pour prendre le pouls des autres, des discrets, des différents… Deux phrases sur la grève du moment, pédale douce sur les gilets jaunes, ça râle en cœur quand on évoque les porte-monnaies en peau de chagrin ou la réforme des retraites.

Il y a aussi accueillir la petite nouvelle, savoir si elle se plait au bled, si elle vient de loin. Souvent, c’est presque une promotion sociale : un CDI, pensez donc  !, parfois le bout du tunnel, du chômage, des bouts de boulots et de la peur du lendemain. Un salaire, même petit, un revenu sur lequel on peut compter, dont on n’a pas à se cacher, à se justifier sans cesse. Il n’y a que la morgue du bourgeois pour oublier cette réalité-là. Certaines en profitent pour s’autoriser un avenir, avoir des projets : un enfant, de vraies vacances, un vrai logement. Parfois, c’est le salaire d’appoint, celui qui va payer la maison sur 20 ans au lieu de 30. Souvent, c’est le revenu principal, celui sur lequel on va compter et recompter, celui qui va permettre de mettre de la nourriture sur la table et peut-être — bientôt — d’échapper à la trop pesante solidarité nationale.

Pénibilités
Discuter avec les caissières, c’est aussi prendre le pouls de leurs conditions de travail. Savoir que la plupart du temps, bosser les dimanches matin et les jours fériés pendant les sempiternelles ouvertures exceptionnelles de mes deux, c’est exceptionnellement… sur la base du volontariat. Ceux qui viennent ces jours-là, des jours de repos ont choisi leur camp et ce n’est pas le mien. D’ailleurs, ne pas se plaindre (sauf du bout des lèvres) des clients qui se comportent mal, qui viennent juste prendre leur revanche de dominés sur encore plus exploitées qu’eux. Écouter comment Carrefour s’est débarrassé d’une grosse palanquée de ses Market, ce qui a eu pour conséquence de priver ces caissières-là non seulement du CE de groupe, mais aussi des intéressements et même de l’ancienneté. Comprendre qu’elles ont toutes perdu pas mal de fric, pour longtemps, mais qu’elles continuent quand même, « parce que c’est mieux que rien ». Haïr les encostumés qui pleurnichent leur ISF et qui leur ont fait ça.

Il y a aussi le management de rapiat, voire de criminels, les chefs aux aguets pour vider les vieilles à la première erreur, parce que tout ce qui dépasse du SMIC horaire doit disparaitre. Le SMIC, c’est l’ennemi du profit. L’autre ennemi, c’est le corps. Je ne sais pas en combien de temps s’use un corps de caissière, mais ça a l’air d’aller d’autant plus vite que la pénibilité n’est pas reconnue dans ce métier. Toutes les caissières du bled qui ont plus de 40 ans ont des problèmes médicaux. De gros. De ceux qui appellent le bistouri : canal carpien, souvent la paire, articulations des épaules, les coudes, le dos… Elles ont des sensibilisations pour avoir les bonnes postures pour décharger les palettes. Des recommandations pour alterner le scan debout et assis, mais il y a la sainte productivité qui chapeaute le tout et qui dicte le rythme des corps. Et quand ça lâche, c’est pour leur gueule : jamais en accident du travail ou maladie professionnelle, comme pour la vraie pénibilité, celle des bonhommes. Donc, 50 % du salaire, payé par la Sécu, un demi-salaire pour celles qui grattent déjà les fonds de tiroir, alors oui, elles y retournent et elles continuent à se péter le corps.

L’autre jour, il y en avait une, en temps aménagé entre deux opérations. Elle ne peut plus prendre que les caisses à gauche. Parce que dans l’autre sens, ses articulations sont bloquées…

Alors oui, avoir un corps de vieille à 40 ans pour un salaire collé au plancher gluant, sans autre perspective que la misère en invalidité, je dois avouer que ça donne envie de voir disparaitre ce boulot de merde… sauf que non, parce que l’alternative, ce n’est certainement pas une meilleure vie pour qui que ce soit. Ni pour les caissières qui vont rejoindre les rangs de plus en plus fournis des surnuméraires, des laissées pour compte, des passées en pertes pour elles et profits pour toujours les mêmes. Ni pour les cons-sommateurs, eux-mêmes appauvris, en attente de leur propre obsolescence programmée, sommés de faire le boulot des caissières (mais gratos, bien sûr), avec pour seule compagnie les bips et les couinements des machines.

Les choix de merde
En fait, tu sais qu’on se fout allègrement de ta gueule quand on ne te laisse arbitrer qu’entre deux choix de merde. Il y avait un sketch de Pierre Palmade qui illustrait bien ce propos :

— Alors, qu’est-ce que tu préfères : avoir une tête de veau ou des bras de neuf mètres de long ?

— Non, mais en fait, aucun des deux, parce que…

— Ce n’est pas la question : tu dois choisir !

Pile : tu perds  ; face : je gagne. Parce qu’en fait, le projet, ça n’a jamais été d’améliorer quoi que ce soit aux conditions de vie des unes ou des autres, de rendre le boulot moins pénible ou l’approvisionnement des familles plus simple ou agréable. Non, le projet, c’est le profit. Les corps qui cassent, ce n’est pas un problème tant que ça ne grignote pas sur la productivité, donc sur le profit, tant qu’on peut regarnir les troupes à moindre cout et démerdez-vous, les solidaires et autres humanistes, pour vous occuper des blessés sur vos fonds perdus, sur les miettes qu’on a de plus en plus de mal à vous concéder.

Et si vous nous faites trop chier avec vos plaintes, on vous remplacera juste par des robots. Les robots, c’est plus cher que vous, mais au moins, ça ne pète pas les couilles, ça ne se met pas en grève, ça ne tombe ni malade ni enceinte (à peine en panne et on s’en fout), ça ne fait pas chier avec les conventions collectives, les dimanches et les jours fériés, ça ferme bien sa gueule et ça produit du profit en flux tendu jusqu’à ce que ça casse (aussi), sauf que là, on en fabrique un autre1, on balance le tout pété à la décharge sans s’emmerder à lui payer une retraite et/ou une pension d’invalidité perdant des années alors qu’il ne nous sert plus à rien.

Ce que deviennent les surnuméraires, on s’en fout complètement, tant que ça ne nous coute rien, voire que ça nous rapporte un peu. Car avec un peu d’imagination, on peut quand même tirer un peu de profit des gueux avant de les balancer dans les poubelles de l’histoire. Parce que, finalement, si on était 10 fois moins sur Terre, on ne s’en porterait pas plus mal. Voire même 100 fois moins. À 75 millions, élus sur leur capacité à faire du pognon, on pourrait carrément continuer à vivre et penser comme des porcs, sans ne plus risquer l’extinction de l’espèce.

Alors, vos problèmes de caissières, dans le fond, ça fait un petit moment que ça ne nous concerne plus.

Notes
ce qui fait du PIB sans générer des trucs chiants et couteux comme un système éducatif ou une politique de soins médicaux

 

Monolecte

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