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Le Ministre de la justice, face aux 7 quintaux de cocaïne : « La justice [algérienne] n’obéit qu’à la loi et la conscience ». Introduction au Paradoxe de Louh

1- Sismiques limogeages dans les hautes sphères de l’Etat.

Le moins que l’on puisse dire à propos des 701 kilos de cocaïne saisis au port d’Oran, est qu’ils ont conduit à un véritable séisme politique et que ce dernier s’est d’abord manifesté par une grandiose opération de limogeage, qui continue depuis des semaines, d’une façon ou d’une autre, d’alimenter les médias.

Outre que la liste des concernés est probablement loin d’être close, il est essentiel de retenir que la boule de neige a commencé par emporter le patron national de la Police, qu’est le Directeur général de la Sureté nationale (DGSN), et, quelques jours plus tard, celui de la Gendarmerie nationale. Chacun des deux était Général-major, et le 1° était l’un des hommes les plus puissants dans la sphère sécuritaire, et un poids, plutôt lourd, dans l’équilibre politique –lui, qui était regardé comme l’un des probables successeurs du Chef de l’Etat (1). En outre, au sein de chacune de ces deux grandes institutions de la sécurité intérieure, une fois le patron remercié, on peut imaginer combien d’autres têtes sont tombées. Au sein de la Douane, à son tour, ce sont quelques vingt hauts responsables qui ont été conviés à prendre la route de Limoges, et même Le secteur bancaire (public) a vu tomber, au minimum, un de ses Directeurs généraux (celui du CPA).

Le limogeage subi à la tête de la Gendarmerie, et qui a impliqué tant d’autres, montre que l’Armée n’a pas été épargnée. Mais la ‘Grande muette’ a été touchée plus directement, puisque le Chef de l’Etat a mis fin –soit par limogeage, soit par mise à la retraite- aux fonctions de deux Directeurs centraux et d’un ex Directeur, au sein du Ministère de la défense nationale. Alors que les trois avaient, de surcroît, atteint le grade de Général-major, deux d’entre eux auraient été entendus par le juge d’instruction auprès du Tribunal militaire de Blida (2). Tout en ajoutant que cette liste n’est pas exhaustive, prenons-en la mesure, dans un pays où même s’ils ne détiennent certainement plus le pouvoir qu’ils ont exercé par le passé, les militaires ne sont pas, tout-à-fait, rentrés dans les Casernes –et ce, au point où il ne manque toujours pas de politologues, d’ici et d’ailleurs, qui continuent à parler de Régime militaire en parlant du Régime d’Alger.

De par le nombre et le statut de ceux qui en ont fait l’objet, cette purge est d’autant plus troublante qu’elle ne résulte d’aucun changement observé dans l’équipe dirigeante du pays, et que l’Algérie –qui nous a tant habitués au si traditionnel ‘Appelé à d’autres fonctions’- a accompli, en quelques semaines, ce qu’une majorité d’autres Etats, de par le Monde, ne pourraient avoir réalisé qu’en plusieurs décennies.

2- Arrestation de cadres de l’Exécutif (3).

La presse a, dès les 1° grandes informations, cité le fils du précédent Premier Ministre, parmi les premiers incarcérés (provisoires) de cette gigantesque histoire –premiers, hors le principal accusé et ses cinq codétenus. Ensuite, lors de sa conférence de presse (4) datée du 25 juin, et juste après avoir informé que la saisie du 29 mai (cocaïne) a conduit les enquêteurs à distinguer quatre affaires –ayant, toutes, le même accusé central-, le Ministre de la justice annonce que douze nouvelles personnes allaient immédiatement passer devant le Procureur de la République, et laisse entendre qu’il est fort probable qu’elles terminent, toutes, en détention. Toutes sont soupçonnées d’avoir été corrompues dans la même affaire, laquelle ne représente qu’une parmi les quatre, et le Ministre ajoute « douze, pour le moment », puisqu’on n’était qu’au début de l’enquête portant sur ladite affaire. Les douze sont des représentants de l’Exécutif, en tant que conservateurs fonciers, pour certains, et cadres dans les services de l’urbanisme, pour les autres. Les douze, enfin, exercent dans une seule et même Wilaya (Département), à travers ses différentes communes, et –ce qui donne encore plus d’importance à leur cas- il s’agit d’Alger, de la Capitale.

En parallèle, selon certains médias, le Président de la République aurait imposé une interdiction de quitter le territoire national, à « quelques 150 personnalités politiques, civiles, militaires et homme d’affaire » -dont des Walis, des Chefs de daïra, des Maires, « trois ministres en poste ainsi que 10 députés de l’actuelle APN [Parlement] » (5).

3- La magistrature dans tous ses états.

Dès le 20 juin (6), donc avant qu’on n’entame les sismiques limogeages indiqués ci-dessus, et avant que le Ministre ne dévoile le cas des douze cadres dont il vient d’être question, les médias se sont mis -à la suite des journaux arabophones El Khabar et Ennahar- à propager l’information selon laquelle quatre hauts magistrats auraient été suspendus, et deux autres, arrêtés et présentés devant le Procureur de la République et le Juge d’instruction près le tribunal de Sidi M’hammed. Les six auraient bénéficié de pots-de-vin offerts par K « le Boucher », le principal accusé dans cette affaire de cocaïne. Pour nombre de titres, le nombre des arrêtés serait plus grand, et dès le lendemain, on pouvait lire : « après que des Procureurs de la République aient été mis sous mandat de dépôt avant-hier, le Procureur Général près de la cour de Sétif a été arrêté » (7). Certains titres, et ce, dès ce même 20 juin, ajouteront : « D’autres têtes risquent de tomber d’autant que, ajoute-on, au total 28 magistrats et deux cadres supérieurs du ministère de la Justice sont dans le collimateur des enquêteurs. » (8) !

Ces propos sont si graves, pour Dame Justice, que le Syndicat national de la Magistrature (SNM) a réagi en les jugeant « dénués de tout fondement ». Se disant stupéfait par ce qui, à ses yeux, a porté atteinte à l’honneur des juges et « terni l’image du secteur de la justice algérienne auprès de l’opinion publique nationale et internationale », le syndicat n’a pas manqué de rappeler son droit de lancer des poursuites contre les auteurs de telles « diffamations » (9). Le SNM est allé jusqu’à déclarer qu’il y aurait une volonté de voiler une affaire d’importation de drogue, derrière « une opération programmée pour porter atteinte à l’institution judiciaire ». Par une telle réaction, le syndicat était dans son rôle, surtout si on pense à tous les magistrats qui, contre vents et marées, continuent à exercer leur métier dans la plus totale probité. Toutefois, et quoi qu’il en soit, ayant, aussi, tenu à rappeler (au quotidien arabophone Echorouk) qu’« on ne peut affirmer que des magistrats sont coupables tant que l’instruction n’est pas achevée», son Président nous prouve, lui-même, qu’il n’y avait aucune véritable diffamation dans le fait d’écrire que des magistrats sont accusés d’avoir marchandé le pouvoir associé à leur fonction, face à K. « le Boucher ».

4- L’extraterrestre autosatisfaction du Ministre de la Justice.

Vu que même réduite à son contenu le plus immédiat, c’est-à-dire de pure saisie de sept quintaux de cocaïne, l’affaire est aussi foncièrement judiciaire qu’incontestablement liée à la sécurité de l’Etat, le minimum est que nous ayons le droit d’être surpris de voir le Ministre de la justice mettre 27 jours pour s’exprimer dessus. Mais la chose devient bien plus sérieuse, lorsque nous apprenons, et de la bouche-même de ce dernier, que le scandale que nous croyions être un, est, en fin de compte, quatre. Et il y a plus grave, quand nous comprenons qu’on peut très bien considérer que 701 kilos de cocaïne ne sont plus qu’un gros détail au vu de tout ce qu’ils ont fait découvrir –et que ceci étant, l’affaire est encore bien plus judiciaire qu’elle ne l’était. Au final, plutôt qu’avoir le droit d’être surpris par le silence de M. Tayeb Louh, nous avons le devoir –citoyen !- d’en être effarés !

Maintenant, comme il arrive que le pire dépasse ce qui est plus grave, M. le Ministre nous réserve beaucoup plus fort. Nous sommes le 1° juillet, dans l’enceinte du Sénat, quand, à des journalistes qui réussissent à lui soutirer quelques mots, il explique que le quadruple scandale dit « du Boucher » est « entre les mains de la Justice » et que cette dernière -en Algérie, cela s’entend !- « n’obéit qu’à la loi et n’écoute que la voix de la conscience » (10). En somme, qu’importe que l’Algérie sache qu’on venait à peine d’arrêter et de suspendre de hauts magistrats, tous accusés d’avoir fait commerce de leur charge, au profit du même Boucher ! Qu’importe que nous soyons à quelques jours de voir des magistrats radiés pour le restant des temps, de la magistrature -ce qui a confirmé, on ne peut plus officiellement, ledit commerce ! Qu’importe que parmi ces radiés, on parle d’un magistrat déjà célèbre sous le surnom –si énigmatique- de « Juge aux 10 % » …et que tous (11) exercent dans la plus importante wilaya du pays, dans la Capitale !

Et qu’importe, par ailleurs, que tout ceci –arrestation, suspension et radiation de hauts magistrats- ne concerne qu’un des quatre scandales, et que ces quatre derniers ne soient le fait que d’un seul et même corrupteur ! L’essentiel est de dire que M Louh a réussi à nous doter –à doter l’Algérie- d’une Institution judiciaire qui n’a que la Loi pour maître, et la conscience pour morale !

5- Tout ceci étant …

Depuis le mot qui clôturera le présent article, jusqu’à la dernière heure, nous vivrons dans l’espoir qu’un jour, aussi lointain soit-il, le monde académique prenne conscience de ce que ce concept de ‘’Paradoxe de LOUH’’ -découvert suite à une si longue contemplation de la façon dont le Ministre algérien de la Justice, M. Louh, exerce le grand Art du possible- apporte à la philosophie politique …et, de façon encore plus palpable, à la politologie.

Notes.
1- Toutefois, ces 1° grands limogés ne nous semblent avoir été, ni de près n de loin, accusés d’avoir profité de la générosité qui a tant distingué l’importateur présumé de la cocaïne.
2- https://www.elwatan.com/edition/actualite/les-proximites-douteuses-de-deux-generaux-majors-avec-kamel-chikhi-26-07-2018
L’un des trois -l’ex Directeur des finances, probablement- pourrait avoir été très proche de K « le boucher ».
3- Naturellement, les limogés ci-dessus font partie de l’Exécutif.
4- https://www.tsa-algerie.com/video-revivez-la-conference-de-presse-de-tayeb-louh-sur-laffaire-de-la-cocaine-saisie-a-oran/
https://www.liberte-algerie.com/actualite/kamel-chikhi-inculpe-dans-4-affaires-distinctes-295397
5- Comme : https://algerie-direct.net/lactualite/des-ministres-10-deputes-11-chef-de-daira-20-maires-des-opposants-et-des-generaux-interdit-de-quitter-le-pays/
6- Nous insistons sur les « Dès le …. », car la cocaïne à l’origine de la découverte des trois autres scandales, n’a été saisie que le 29 mai.
7- https://www.alg24.net/scandale-cocaine-procureur-general-setif-arrete/
8- Comme : https://www.tsa-algerie.com/affaire-de-la-cocaine-saisie-a-oran-quatre-magistrats-suspendus/
9- https://www.huffpostmaghreb.com/entry/affaire-de-la-cocaine-le-syndicat-national-des-magistrats-sindigne-contre-les-tentatives-dimplication-des-magistrats_mg_5b2ec088e4b0040e27437d4b
10- https://www.youtube.com/watch?v=DECNwLlOuJk
11- Même le magistrat de Sétif –qui, par ailleurs, pourrait être innocent- n’est cité qu’en tant qu’ex procureur à Alger.

 

Le journal citoyen est une tribune. Les opinions qu’on y retrouve sont propres à leurs auteurs.

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