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Le mariole

Courant d'Huchet

MONOLECTE
C?est un gar?on de sept ou huit ans qui en para?t ? peine six.Je le remarque tout de suite, bien s?r, ? cause de l??norme pl?tre?qui lui enserre le bassin, une de ses jambes ? la gauche, je crois ? et le?cloue sur son mauvais transat. De toute l?assembl?e d??clop?s de la vie que?nous avons l?, il est le plus visible, mais probablement pas le plus?ab?m?.?Encore que?

J?ai la toute petite vingtaine et je n?ai toujours pas fini de cicatriser de
mon enfance. J?ai pos? mon sac de couchage dans ce centre de vacances de la
DDASS?pour?une paire de jours et bien s?r, la mise en ab?me de ma propre enfance est
vertigineuse.

Il n?y a l? que des survivants, comme moi, des gosses qui ont
pouss? un peu n?importe comment et beaucoup malgr? tout, malgr? leur famille,
le plus souvent. C?est marrant, plus on a besoin d?empathie, d?un regard
bienveillant, et moins on en re?oit, g?n?ralement. Ces gosses sont des rescap?s
qui se tricotent des bouts de vie, des bouts de jeunesse et qui sont consid?r?s
par ceux qui sont pay?s pour s?en occuper comme de la graine de voyous. Bien
s?r, il y a la petite blondinette au minois en forme de c?ur qui trouve
toujours une paire de bras de compatissante, quelque source administrativement
correcte pour ?tancher son immense soif d?amour. Il y a toujours un gosse
mignon comme un ange au milieu de tous les autres, plus rebelles, plus
insaisissables, plus rev?ches, tout autant dans le besoin affectif mais ? qui
on n?a pas appris ? s?duire, on n?a pas appris ? aimer ou ? ?tre aimer, ceux
qui, en rien, ne flattent la fausse g?n?rosit? de leurs adultes
r?f?rents.

  • Oh, lui, ne t?en occupe pas, c?est un mariole?!

Et pan, voil? comme on exp?die un CV de gosse de personne sous le soleil de
juillet, quelque part sur la c?te landaise.
Le gosse n?est pas ? table avec nous, sa jambe raide comme l?injustice le
rel?gue un peu plus loin, une assiette en ?quilibre sur sa carapace blanche, un
poignet band? se refusant paresseusement ? fouiller la nourriture.
J?ai bien vu qu?il aime faire le clown, attirer l?attention, qu?il aime
provoquer, non pas les ?lans compassionnels, mais les haussements d??paules
agac?s. Il est populaire aupr?s des autres, dans sa posture de?
petit commandeur statufi? de son vivant
, petit poil ? gratter irritant qui
aime bien d?manger l? o? ?a fait mal. Il est vif, il est dur, il a parfois un
regard de vieillard.

  • Il a fait le zouave pour ?pater sa petite copine. Il est mont? sur le
    balcon, a jou? l??quilibriste et voil? le travail?! Il est tomb?
    directement sur le ciment de la cour. Heureusement pour lui, comme il est
    jeune, ses os sont souples et il a, en quelque sorte, rebondi sur le sol. Il a
    eu de la chance, il aurait pu se tuer avec ses conneries.

Il ne mange pas, il attend que ?a passe.
D?ailleurs, quand il pense que personne ne l?observe, il est plut?t en mode
passif. D?un autre c?t?, momifi? comme il l?est, il aurait bien du mal ? faire
beaucoup plus de grabuge qu?une mauvaise vanne d?gain?e ? l?occasion.

  • ?a ne doit pas ?tre facile pour couper ta viande.

Il ne daigne m?me pas me r?pondre. Il est plut?t boudeur et je mets ?a sur le
compte de la chaleur estivale qui doit le faire baigner dans son jus. Du coup,
je m?attache ? d?couper de petits morceaux de nourriture tout en racontant tout
et n?importe quoi, comme ? mon habitude, juste pour meubler le silence et
distraire sa solitude volontaire. ? aucun moment, je ne l?interpelle sur son
mutisme, sa bouderie, son pl?tre. Je ne lui pose aucune question, je lui
raconte juste des petites histoires, comme j?en d?j? le go?t, des petites
tranches de vie, pour faire sourire ou r?fl?chir, des petits riens dont on fait
les petites passerelles entre les ?tres.

Comme j?ai fini de transformer son assiette en puzzle, je lui repose sur le
bassin et je me contente de rester assise ? c?t? de lui, comme ?a, sans rien
dire, juste en m?attachant ? regarder dans la m?me direction que lui.
Et moi aussi, je me mets ? attendre.

Sa main glisse vers sa fourchette. Il picore un peu. Et il se met ? parler,
comme ?a, sans particuli?rement s?adresser ? moi, mais en faisant en sorte que
son filet de voix soit suffisant pour que j?entende tout. J?ai r?ussi ? ne pas
bouger un sourcil et j?ai ?cout?.

J?ai ?cout? son histoire de petit gar?on de trop, de gamin perdu sans collier
dans les couloirs d?une institution. Il m?a parl? de la carte postale annuelle
que sa m?re lui envoie pour No?l. Il m?a surtout parl? de la derni?re, celle o?
elle lui promettait de venir le voir pour son anniversaire.
Alors, ce jour-l?, il l?a attendue. Il s?est juch? sur le bacon, tel?S?ur Anne, pour la voir
venir. Et il a attendu, attendu, avec cette foi f?roce que seuls les enfants
cultivent jour apr?s jour. Il a attendu toute la journ?e et elle n?est pas
venue. Alors, il a enjamb? la balustrade et l?, il a l?ch? la rampe, au propre
comme au figur?.

Je reste ? ses c?t?s et je ne dis surtout rien. Parce qu?il n?y a rien ? dire
et qu?il n?attend visiblement plus rien, m?me pas une r?ponse. Je ne sais pas
s?il dit vrai ou s?il a brod? son histoire ? mon attention exclusive, je ne
cherche m?me pas ? savoir, son r?cit se suffit ? lui-m?me. En fait, je le
crois, comme ?a, d?instinct, je le crois. Peut-?tre juste parce que j?ai mes
propres histoires ? me tra?ner, mes propres blessures ? cicatriser. Peut-?tre
aussi que c?est ?a qu?il a senti chez moi, que c?est ?a qui l?a pouss? ?

raconter ce dont on ne parle jamais
.

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