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Le march? du livre est-il l’ultime bastion de la culture ?

Le mot « culture » se voit de plus en plus galvaud?. Sur internet, il d?finit autant les potins des personnalit?s de reality shows que l’actualit? des mus?es. S’il appartient ? l’internaute de faire le tri dans la masse d’informations qui lui est propos?e, les r?f?rents du monde culturel se doivent de prendre leur fonction ? c?ur. Les grands acteurs de la culture, comme les ?diteurs, poss?dent d?sormais un r?le de gardien. A l’heure de la marchandisation ? outrance, le livre n’est-il pas le dernier rempart contre la culture vue par le lib?ralisme ? Le livre n’est-il pas le dernier objet de culture ? ne pas ?tre devenu un produit de masse ?

 

La culture ? l’?re d’internet?

Toute culture a toujours ?t? constitu?e de diff?rentes sous-cultures, d’imbrications de courants et de tendances qui ont, mis bout ? bout, fini par constituer le climat d’une ?poque, d’un si?cle, d’un pays. Surr?alisme, Dada?sme, Pop Art, Beat Generation, Nouveau Roman, Punk… Ces courants, souvent d?consid?r?s ? l’heure de leur ?mergence, repr?sentent quelques grands traits culturels du 20e si?cle. Aujourd’hui, o? toute expression culturelle est facilement accessible via internet, ?merge un paradoxe : la culture n’a plus de valeur tangible. Reflet d’une ?poque domin?e par les tendances de masse, impos?es par les m?dias et les marchands de d?culturation galvanis?s par le buzz, elle rev?t les atours publicitaires qu’on lui pr?destine.

La culture se formate, elle se transforme en produit publicitaire. Andy Warhol devient connu pour les dessous de verres ? l’effigie de Marilyn, « Sur la Route » de Jack Kerouac est adapt? au cin?ma sous la forme d’un blockbuster d?guis?, la musique classique sert de bande-son pour des spots publicitaires. Le lib?ralisme uniformise les mod?les propos?s, l’accessibilit? permanente aux biens « culturels », d?sormais synonymes de biens de consommation, favorise l’uniformisation de la pens?e. L’individu, de sujet de son parcours culturel, devient objet, cible marketing. On sape progressivement son univers symbolique par la sur-m?diatisation, en l’amenant ? s’identifier syst?matiquement ? un groupe. Les tendances vestimentaires, musicales ou picturales, les choix de vie, les pr?f?rences alimentaires : tout peut rentrer dans des cases.

Dans le domaine du marchandage, le meilleur exemple d’automatisation serait le g?ant Amazon. Tout semble si facile sur ce site : on trouve facilement le livre ou DVD que l’on souhaite, les frais de port sont gratuits, la livraison rapide, et on peut m?me d?couvrir des articles voisins. Par l’association automatis?e de quelques mots cl?s, Amazon ?clate la culture, qui devient un jeu d’associations et de similitudes. Plus d’interlocuteur, plus de passionn? expliquant les raisons de son choix, plus de libraire qui, voyant que son client ach?te souvent le m?me auteur, va lui sugg?rer de d?couvrir un autre, proche.

Ces syst?mes d’automatisation, ou tout est ? port?e de clic, formatent lentement la conception de la culture, du partage, de la d?couverte, puis la pens?e elle-m?me. Sous une anodine facilit? ? la consommation, se cache un syst?me tentaculaire de sabordage d’un microcosme. Depuis l’av?nement d’Amazon, les libraires connaissent de graves difficult?s sur un secteur pourtant prosp?re. Les autres sites de vente de livres en ligne, de moindre envergure comme Bibliosurf, ancien groupement de libraires, ne peuvent pas survivre devant l’ampleur des moyens d?ploy?s par le g?ant am?ricain. Etouff? par les sites de ce genre, Bibliosurf a ferm? ses portes fin 2011.

La solution devant ce type de totalitarisme culturel ? La r?sistance. Co?te que co?te, des consommateurs refusent de c?der ? ce type de facilit? et continuent de d?fendre leurs libraires, leurs ?diteurs, leurs auteurs. Ils ont conscience de l’ensemble de la cha?ne cr?ative et ?conomique en jeu dans ce type de configuration. Simultan?ment, des acteurs de l’univers du livre se mobilisent, eux aussi de leur c?t?, pour d?fendre l’essence m?me du livre au del? de sa valeur marchande : la cr?ation. Car, ? travers ce formatage latent, c’est elle qui est menac?e. Elle qui se voit encore heureusement d?fendue ? travers le bastion de r?sistance form? par les professionnels du livre.

 

D?fenseurs de la cr?ation?

Le « march? du livre » n’est pas seulement un march? financier, r?gul? par des fluctuations ?conomiques. C’est ?galement, et surtout, un ?cosyst?me anim? par des acteurs engag?s, amoureux du livre et attach?s ? leur fonction de pilier culturel, quitte ? d?plaire aux libertariens qui voient en internet une sorte de « main invisible » qui r?gule le march? culturel, et sait mieux que vous ce qui est bon pour vous. D’autres, qui plaident pour une approche plus responsable de la culture en d?fendant le r?le des petites maisons d’?dition, des librairies de quartier, et leur fonction de passeurs de culture. Les ?diteurs, dans l’ensemble des gens discrets, g?n?ralement plus attach?s ? rester dans l’ombre de leurs maisons qu’? prendre les armes, ont d’ailleurs r?cemment r?agi aux vastes op?rations de marchandage men?es par les cyber-mastodontes de la distribution comme Amazon.

R?cemment, c’est Arnaud Nourry, le patron d’Hachette Livre, qui a manifest? son d?saccord avec la politique du site de vente en ligne qui selon lui, en cherchant ? imposer un prix unique en de?? de l’acceptable, d?stabilise et brade tout un ?cosyst?me en ayant « plus de respect pour la taille que pour la dimension culturelle du m?tier« . L’enjeu est de taille puisque « Le march? actuel en France est harmonieux : il y a des ?diteurs de toutes les tailles, ce qui permet aux auteurs de trouver la maison qui leur convient et aux libraires de d?fendre une vraie diversit? de production« , relevait-il par ailleurs. Mais fort de son envergure, le g?ant am?ricain ne rechigne pas ? employer le chantage, comme l’indique Serge Ewenczyk, le patron de la maison d’?dition ??? et L?:  » Si Amazon n?est pas d?accord avec la politique d?une maison d??dition, notamment concernant le prix des livres fix?s (gain net insuffisant), le site peut?retirer les boutons d?achat?des ouvrages sur la plateforme. En clair, l?internaute n?arrive plus ? trouver o? payer son article et doit se rabattre vers un autre titre. Les ventes d?gringolent. Le plus souvent, les ?diteurs c?dent en quelques jours. »?Le c?l?bre ?crivain Richard Russo est lui-m?me mont? au front pour d?noncer, dans les colonnes du New York Times, ce qu’il qualifie de « logique de la jungle d’Amazon« .

D’un c?t?, les avatars d’un capitalisme gourmand, de l’autre, des passionn?s attach?s ? la valeur de l’?crit. Car, ? travers les consid?rations ?conomiques, c’est le m?tier de libraire, le m?tier d’?diteur, peu importe le format num?rique ou papier, qui prennent soudain une dimension particuli?re. De nos jours, ils sont d’abord des passeurs de sens. Que serait le monde de la culture, de l’?dition, sans eux ? « Travailler avec un ?diteur, c’est aller ? la rencontre d’un d?p?t de savoir et de technique », estime Fran?ois Bon.

Le livre est, et restera, un bien culturel souvent plac? malgr? lui au centre d’enjeux financiers. En temps de crise, la culture n’?chappe pas au formatage marchand du lib?ralisme. Mais, elle peut r?sister, d?fendre des traditions et des valeurs h?rit?es de notre patrimoine intellectuel. Le livre, aujourd?hui, en tant que support de culture, objet de r?sistance id?ologique, est convoit?. Devant la volont? de le transformer en bien de consommation de masse, des amoureux du livre cherchent ? r?affirmer son ind?pendance. Plus que jamais, le livre permet ? la culture de r?sister.

A lire:

Si les ?diteurs disparaissaient, Slate.fr, 26/10/12

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    @ Charles-Marie Ozum

    Merci pour ce texte qu’on ne peut qu’aimer, pour le fond comme pour la forme. Je suis néanmoins en désaccord avec vous, tant pour la stratégie a adopter pour intégrer la culture dans le société que pour la tactique à suivre pour défendre l »écrit.

    La permanence de la pensée exige l’écrit- dans son sens le plus large – et il faut prendre garde que les facteurs que vous mentionnez et d’autres, ne nous ramènent pas à une culture orale d’où il ne nous resterait qu’a régresser (davantage) vers l’onomatopée, puis la gestuelle… Mais le déni n’est pas une réponse. Défendre l’écrit est la lutte de l’effort contre la facilité, et c’est une bataille éternelle qu’il y sans cesse de nouveaux moyens a prendre pour gagner.

    Garder à tout prix le livre dans sa forme traditionnelle comme support de la pensée, ne me semble pas la meilleure tactique pour garder l’équilibre nécessaire entre diffusion démocratique et vulgarisation outrancière.

    Je me suis exprimé souvent vers cette question, particulièrement dans cette série de textes:

    http://nouvellesociete.wordpress.com/culture/ – surtout celui-ci: http://nouvellesociete.wordpress.com/2005/12/08/08-lediteur-universel/

    … Je l’ai fait aussi dans ce que j’avoue être des sorties un peu émotives 🙂 :

    http://nouvellesociete.wordpress.com/2005/01/10/arriere-les-livres/

    PJCA