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Le krach de 1929, de sinistre mémoire…

« On doit enfin cesser de rendre l’économie de libre marché coupable d’avoir causé la Grande Dépression, et mettre la faute sur les vrais coupables : les politiciens, bureaucrates et la masse des économistes « éclairés ». Et dans tout autre dépression, passée ou à venir, il en sera de même. » (Murray Rothbar, 1963).

Il y a exactement quatre-vingt-dix ans, le 24 octobre 1929, ce fut le Jeudi noir à la bourse de New York. Le krach boursier de Wall Street a eu lieu du 24 au 29 octobre 1929 et a provoqué l’une des plus graves crises financières de l’histoire mondiale, faisant plonger les États-Unis, l’Europe et la plupart des puissances mondiales dans une période de décroissance et de stagnation pendant les années 1930. Parmi les dégâts, elle fut l’une des causes de la montée du nazisme en Allemagne (passant de 3% en 1927 à 37% en 1932) et du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

Les causes de cette crise boursière sont multiples. Après la Première Guerre mondiale, les années 1920 ont été dominées par un monde en forte croissance économique. Les progrès techniques ont permis de produire plus avec des gains de productivité. Cette période de forte prospérité a fait de la production de masse, basée sur le pétrole au lieu du charbon, esquissant le début d’une société de consommation. Cette culture de la consommation s’est même appelée « American way of life », qui a été nourrie par la vente à crédit. Les prêts sont toujours un pari sur l’avenir : la confiance en une prospérité durable a encouragé le crédit à la consommation.

Mais comme dans chaque période de forte croissance (c’était le cas aussi pour la bulle Internet), la surproduction agricole et industrielle (faisant baisser les prix) et des crédits incontrôlés, couplés à la spéculation ont engendré un krach boursier. La crise financière a été d’abord bancaire, puis économique (faillite de nombreuses entreprises) et internationale (en raison de la multiplication des échanges commerciaux), enfin sociale avec une chômage de masse qui a engendré une pauvreté en masse, débouchant (parfois) sur une crise politique.

Dès 1927, des signes de surchauffe furent détectés (surproduction) si bien que des mesures pour faciliter la consommation, en particulier en facilitant l’accès au crédit ont été prises, sans pour autant agir sur les causes de la surchauffe. Parallèlement, les actions ont grimpé encore plus vite que la production industrielle (entre 1925 et 1929, l’indice moyen des actions a augmenté deux fois plus rapidement que celui de la production industrielle). Cette différence, nécessairement, a fait que la valeur des actions devenait fictive et ne prenait pas en compte la réalité économique. Alors que les actions étaient à leur sommet le 3 septembre 1929, les bénéfices industriels tombaient, ce qui a conduit les investisseurs/spéculateurs à vendre leurs actions tant qu’elles étaient au sommet.

Le 24 octobre 1929, en même pas une demi-journée, treize millions d’actions furent mises en vente (cinq fois plus que le volume journalier habituel) à des prix bas mais sans repreneurs, si bien que les cours se sont effondrés (–22% à midi) avec un enchaînement de dominos. Le 29 octobre 1929 fut appelé Mardi noir, et les cours ont continué à chuter jusqu’en 1932. En quelques semaines, fut parti en fumée l’équivalent de dix fois le budget fédéral des États-Unis ! Des milliers de petits actionnaires ont été ruinés, certains se sont suicidés.

Même si les États-Unis furent le pays d’origine, probablement que le pays qui en a subi les plus néfastes conséquences (tant économiques que politiques), plombé par le Traité de Versailles, fut l’Allemagne, la République de Weimar, dont l’économie s’est effondrée pendant les trois années qui ont suivi le krach, autant qu’aux États-Unis, ainsi que la monnaie par une inflation à trois chiffres (on payait son pain avec des brouettes d’argent !), tandis que le chômage fut de 33% ! Beaucoup de jeunes sans emploi et sans considération sociale furent ainsi tentés par l’aventure politique du nazisme, car ils n’avaient plus rien à perdre. La France a mieux résisté au choc mais son économie n’a pas su redémarrer au milieu des années 1930, si bien que le PIB de la France s’est retrouvé le même en 1939 qu’en 1929.

Les responsables de cet effondrement des cours, ce furent dans les faits les investisseurs/spéculateurs dont la motivation n’était plus de se rémunérer sur les bénéfices des entreprises dont ils avaient une part, mais sur les plus-values des actions qu’ils pouvaient faire en un court moment, sachant qu’ils pouvaient payer l’achat des titres à crédit. Ce fut le début de la financiarisation de l’économie. La plupart des capitaux disponibles ont été absorbés par la spéculation boursière au détriment de la production industrielle.

Les réactions politiques à ce krach furent à retardement. Principal responsable américain, le Président des États-Unis Herbert Hoover (1874-1964), ancien Ministre du Commerce (du 5 mars 1921 au 21 août 1928), qui a pris ses fonctions le 4 mars 1929 après une très victorieuse élection le 7 novembre 1928 (58,0% des voix), fut très critiqué pour son inaction ou son inefficacité. Il n’a pas pris la mesure de la catastrophe le vendredi 25 octobre 2019, quand il a déclaré : « Les activités fondamentales du pays reposent sur des bases saines, très prometteuses pour l’avenir. » (c’est évidemment très facile d’ironiser aujourd’hui, avec la connaissance de la suite, mais il a existé quand même des personnalités qui furent un peu plus clairvoyantes que lui).

La crise économique encourage généralement le repli sur soi et le protectionnisme, et favorise aussi les régimes totalitaires. Herbert Hoover a promulgué le 15 juin 1930 la loi Hawley-Smoot qui a augmenté les taxes d’importation. Le but était de protéger le marché intérieur des États-Unis, mais tous les pays importateurs ont pris les mêmes mesures d’augmentation des droits de douane, si bien que l’économie mondiale est restée en récession. C’est le mouvement des biens et de l’argent qui apporte la croissance, la réduction des échanges internationaux réduit cette croissance, voire la bloque.

Herbert Hoover a été plus inefficace qu’inactif. Au contraire de la tradition libérale, il a cherché à faire intervenir l’État, mais de manière nettement insuffisante. Le 2 décembre 1930, le Congrès lui a donné l’autorisation d’engager plus de cent millions de dollars de programmes publics pour fournir du travail aux millions de chômeurs. Ils furent cinq millions aux États-Unis en janvier 1931. Le 22 janvier 1932, Herbert Hoover a injecté deux milliards de dollars pour prêter aux banques dans le but de relancer l’économie américaine. Mais pour équilibrer le budget fédéral, il a dû en même temps augmenter massivement les impôts.

Candidat à sa propre réélection le 8 novembre 1932, il n’a recueilli que 39,6% des voix et fut battu très largement par le candidat démocrate Franklin Delano Roosevelt avec 57,4% es voix, qui a proposé le 2 juillet 1932 son fameux « New Deal » qui fut appliqué de 1933 à 1938 en relançant l’économie avec l’argent public et en aidant les couches les plus pauvres de la population par la redistribution et le déficit budgétaire. De même, le Gass-Steagall Act, à partir du 16 juin 1933, apporta un début de régulation du secteur bancaire, notamment en séparant les activités de dépôts, d’épargne et de prêt et les activités d’investissement et de spéculations.

Je termine en faisant la connexion avec la situation actuelle.

Spécialiste reconnu internationalement des crises de 1929 et de 1987, Maurice Allais (1911-2010), « Prix Nobel d’Économie », a publié, à 98 ans, une tribune dans le magazine « Marianne » du 5 décembre 2009 sur son analyse de la crise de 2008. Pour lui, la crise de 2008, comme celle de 1929, provenait avant tout des crédits trop facilement accessibles. Il a commencé par cette revendication : « Le point de vue que j’exprime est celui d’un théoricien à la fois libéral et socialiste. ».

Il était opposé à l’absence de barrière d’importation entre pays aux coûts sociaux trop différents qui entraînent des délocalisations massives et du chômage : « Mon analyse étant que le chômage actuel est dû à cette libéralisation totale du commerce, la voie prise par le G20 m’apparaît par conséquent nuisible. Elle va se révéler un facteur d’aggravation de la situation sociale. À ce titre, elle constitue une sottise majeure, à partir d’un contresens incroyable. Tout comme le fait d’attribuer la crise de 1929 à des causes protectionnistes constitue un contresens historique. Sa véritable origine se trouvait déjà dans le développement inconsidéré du crédit durant les années qui l’ont précédée. Au contraire, les mesures protectionnistes qui ont été prises, mais après l’arrivée de la crise, ont certainement pu contribuer à mieux la contrôler. ».

Et il a rappelé que les seuls supposés experts qui ont encore accès aux médias n’avaient pas du tout prévu la crise de 2008 : « Lorsque je m’étais rendu en 1933 aux États-Unis, avec l’objectif d’étudier la crise qui y sévissait, son chômage et ses sans-abri ; il y régnait une incompréhension intellectuelle totale. ».

Plus récemment, dans sa Lettre économique d’avril 2019, Thierry Pouch, des Chambres d’agriculture de France, s’inquiétait du climat économique général : « Sans se laisser aller à lire dans le marc de café ou à détecter des similitudes historiques, l’année 2019 apparaît grosse d’incertitudes. Outre les propos de la directrice générale du FMI, les recommandations de la Banque des Règlements Internationaux… concernant les menaces réelles qui alourdissent le climat économique mondial (croissance, commerce, endettement mondial de 184 000 milliards de dollars, soit 225% du PIB de la planète, Brexit…), il convient d’ajouter la crise agricole américaine. Baisse des exportations, du revenu, explosion impressionnante de l’endettement des agriculteurs qui devrait se fixer en 2019 à quelque 427 milliards de dollars, retrouvant le niveau de dettes du début de la décennie 1980, le tout s’inscrivant dans une tendance baissière des prix et des tensions commerciales qui obstruent les flux de marchandises. Le panorama est donc morose, très morose et surtout périlleux. ».

Et de conclure sans optimisme : « Le cataclysme de 1929 fut précédé par de multiples petites crises. Elles n’ont pas empêché les gouvernements et les entreprises à persister dans leurs erreurs, la plus saillante ayant été celle consistant à maintenir les politiques déflationnistes, un entêtement favorisé par le rattachement des monnaies à l’or (étalon-or). On sait que, depuis le début des années 2000, plusieurs alertes ont jalonné les économies jusqu’à aujourd’hui, et notamment la grande crise de 2007-2012. Faut-il y voir un signal ? Institutions financières, de conjoncture, économistes… ils sont nombreux à prévenir du danger que court l’économie mondiale, c’est-à-dire d’une probable reproduction d’une dépression d’ampleur similaire à celle des années 1930. Il est d’ailleurs curieux que l’évocation, à défaut de la célébration, de la Grande Dépression soit si discrète. On ne pourra pas dire cette fois-ci que nous n’avons pas été prévenus. » (avril 2019). Même si le pire n’est jamais sûr…

Sylvain Rakotoarison (23 octobre 2019)
http://www.rakotoarison.eu

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