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Le f?minisme linguistique

Un certain courant f?ministe, qu’on pourrait qualifi? de f?minisme linguistique, cherche ? imposer la f?minisation de la langue dans les institutions. En plus de cette r?forme institutionnelle, ce courant cherche ?galement ? corriger les mentalit?s pour que culturellement, tous les membres de la soci?t? se conforment ? la pratique.

Cette ambition cherche ? remplacer syst?matiquement toute r?f?rence faite au masculin par une formule incluant les deux genres. Cons?quemment, au lieu de dire « les Qu?b?cois iront aux urnes » (formulation dite inappropri?e), il vaudrait mieux dire « les Qu?b?coises et Qu?b?cois iront aux urnes ».

Pourquoi de telles revendications ? Plusieurs motivations peuvent en expliquer la nature.

On argue que de la syntaxe traditionnelle de la langue fran?aise se d?gage une certaine forme de patriarcat. L’emploi exclusif du masculin pour d?signer un groupe d’hommes et de femmes ?voquerait indirectement (m?me, dit-on, inconsciemment) une forme de domination masculine…

Voici un premier argument douteux. Par d?finition, le patriarcat est un mod?le social qui exclut les femmes de toute forme de pouvoir politique… Observons deux d?finitions reconnues du patriarcat.

1- « Le patriarcat est le mod?le de la famille romaine o? le p?re tout puissant a le droit de vie et de mort sur sa femme et ses enfants ». [1]

2- Pour Emmanuel Castel, le patriarcat est un « mod?le d’autorit? institutionnalis?e des hommes au sein de la famille qui s’introduit dans toute l’organisation sociale ». [2]

En r?sum?, le patriarcat est un mod?le de soci?t? fonci?rement in?galitaire o? les femmes sont institutionnellement inf?rieures aux hommes. De toute ?vidence, les soci?t?s occidentales ne sont plus patriarcales. Or, les adeptes de la f?minisation voient donc dans la syntaxe traditionnelle de la langue fran?aise un restant symbolique du patriarcat.

Or, voil? l’erreur. La langue fran?aise est truff?e de r?gles et de logiques qui ne doivent ?tre interpr?t?es id?ologiquement.

Les langues latines ont cette propri?t? qui est de donner un genre aux mots, m?me lorsqu’il s’agit d’objets et de concepts abstraits. Alors qu’en anglais « a table » (une table) soit de genre neutre, en fran?ais, le m?me mot devient f?minin ; m?me chose pour « a mathematical formula », qui devient f?minin en fran?ais malgr? qu’il s’agisse d’une pure abstraction. C’est justement de cette propri?t? d’o? d?coule la mauvaise interpr?tation des f?ministes linguistiques.

Par exemple, celles-ci pr?tendent qu’en employant uniquement le masculin, comme dans « les Qu?b?cois iront aux urnes », on exclurait les femmes du propos ; pis encore, on peut m?me entendre que cette fa?on de s’exprimer signifie qu’on ne consid?re pas l’importance des femmes dans l’exercice ?lectoral…

Il s’agit d’une mauvaise interpr?tation. Lorsqu’on dit « les Qu?b?cois », on fait r?f?rence au peuple et le peuple s’?crit au masculin. Par d?finition, un peuple inclut automatiquement tous les hommes et les femmes dudit peuple. Il n’y a aucune exclusion de quelque nature que ce soit. Il s’agit d’une propri?t? de la langue ?crite que de faire des r?f?rences sous-entendues sans les mentionner explicitement.

Un autre exemple, invers? celui-ci. Lorsqu’on parle de la « gent humaine », on fait r?f?rence ? toute l’esp?ce humaine, ? l’humanit?. Ainsi, si on entend « notre gent est grandiose » ceci s’accorde au f?minin. Cette formulation n’exclut en rien les individus de sexe masculin, puisque par d?finition, la gent inclut la dualit? sexuelle de l’esp?ce. On pourrait aussi parler de la « carte ?tudiante » qui s’?crit au f?minin mais qui peut bien entendu repr?senter un ?tudiant ; quel est la pertinence de remplacer la terminologie actuelle par une du genre : « carte d’?tudiant-e-s » ou « carte d’?tudiant-?tudiante » ?

Misogynie grammaticale

Plus profond?ment, une autre r?gle m’appara?t mal comprise par les f?minites-linguistiques, c’est celle selon laquelle le masculin l’emporte sur le f?minin lors d’une ?num?ration…

Le masculin l’emporte sur le f?minin, non en excluant le genre f?minin, mais en devenant neutre. Lorsqu’on parle des ?tudiants, on fait r?f?rence ? un groupe pr?alablement d?fini qui peut sans probl?me ?tre de constitution mixte. Le terme « groupe » est masculin dans sa d?finition terminologique, mais peut ?tre neutre dans sa signification effective.

Ainsi dans le cas d’un texte qui ?voque les « ?tudiants », si le groupe a ?t? d?fini ant?rieurement dans le texte ; il n’y a simplement aucune pertinence de rappeler que ce groupe contient des hommes et de femmes (par exemple en disant « les ?tudiants et ?tudiantes »). La litt?rature d?tient ce potentiel qui est de maintenir en m?moire des d?finitions sans avoir ? les r?p?ter syst?matiquement.

Conclusion

Je crois avoir fait le tour du sujet. Mais avant de finir je pr?ciserai pourquoi j’ai senti utile de faire un billet (quand m?me long) sur un sujet qui au fond n’en m?rite pas tant ? premi?re vue.

Le f?minisme traverse actuellement une phase de remise en question dans l’opinion publique. Certains commentateurs osent m?me affirmer que le f?minisme aurait perdu sa raison d’?tre (ce qui est faux ? mon avis). Vous voyez o? je voulais en venir avec ce billet. Alors que des voix remettent en question l’existence m?me du f?minisme, certaines f?ministes d?pensent des ?nergies (m?me souvent en moralisant la population !) sur des th?mes infond?s comme celui de la f?minisation de la langue… Militer pour une telle cause contribue ? agacer les gens et ne favoriser rien d’autre que l’abstraction des vraies causes f?ministes dans le discours m?diatique.

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    Guillaume

    Permettez-moi de ne pas être d’accord avec votre billet, ce qui ne lui enlève rien à sa démarche de sensibilisation. La langue, au même titre que la société, évolue. Il en va ainsi des lois. Si j’appliquais ce raisonnement – bien légitime, je ne le conteste pas – aux lois, il y a longtemps que nous vivrions en société archaïque et peu évoluée. Un vieil adage dit bien que la société précède les lois. Pourquoi n’en serait-il pas ainsi pour la langue ? La langue vernaculaire d’ici n’est certes pas parlée de la même manière qu’en Afrique, en Haiti, en Europe. Ses distinctions en font une langue qui vit.

    Je préfère d’emblée une langue vivante à une langue morte. Les règles sont là pour évoluer, non pour stagner. Comprenez-moi bien : ma préférence va plus à une langue qui évolue – et que la société adopte – qu’à une autre qui stagne et que la société rejette.

    Je m’inquiète davantage du fait que la langue française ne soit pas adoptée par les communautés immigrantes qui acceptent l’hospitalité du Québec.

    Pierre R.