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Le facteur esclavage

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PAUL LAURENDEAU?? C?est un cri du c?ur que nous avons tous pouss?: l?expression du sentiment cuisant d??tre trait? comme un esclave. Toutes les ?motions du vif et durable d?go?t contemporain face au travail, notamment au travail tertiaris?, se synth?tisent fr?quemment en cette analogie? dont il faut pourtant savoir ne pas abuser brouillonnement. Le fait est que, m?me sans formation ?conomique ou historique, on comprend parfaitement que ce rapprochement est abusif. La situation est bien connue, notamment depuis les analyses de Marx. Le travailleur ne se vend pas lui-m?me mais il vend son temps de travail. Il n?est pas, objectivement, un m?tayer, un serf, ou un esclave et l?attitude de son petit chef, aussi brutale et puante que l?on voudra, ne peut param?trer les forces ?conomiques du mode de production en cours. L?esclavage n?est pas affaire de comportement intersubjectif et encore moins, quoi qu?on en crie du fond de nos ?mes, d?affect, de brutalit? ou d?arrogance interpersonnelle.

Ceci dit, arr?tons nous quand m?me une minute au statut ?conomique de l?esclave car des surprises nous y attendent encore. Les premiers chapitres du Capital de Marx sont tr?s explicites sur la question. L?esclave (celui du Dixieland de 1855, notamment), c?est comme un b?uf. C?est un ?tre que l?on ach?te d?un bloc, ? prix fixe pay? habituellement en une fois, et qui, une fois acquis, doit se trouver expurg? de toute la force potentielle qui le gorge et ce, le plus exhaustivement possible. Quand il meurt (Marx explique que les Field Negroes sudistes se vidaient en sept ans, en moyenne), on recommence avec un autre. Dans de telles circonstances de production de force de travail, le temps (notamment le temps de travail) ne se calcule plus de la m?me fa?on. Le temps du prolo moderne, c?est comme l?eau d?un robinet qui s?ouvre et se ferme par moments fixes, sp?cifi?s. Le temps de l?esclave, c?est comme une mare ou un puit o? l?on puise ? volont?. ? cela se trouve directement corr?l? le fait que, comme le boeuf ou la mule toujours, l?esclave n?op?re pas dans un rapport consenti. Il ?met une tension constante de r?sistance. Il est r?tif, peu coop?ratif, tant et tant qu?il faut gaspiller une quantit? significative de l??nergie qu?on poss?de en le poss?dant ? le punir, le cerner, le r?primer, le faire s??puiser dans des chain gangs, couvert de fers. C?est une contrainte imparable. Le principe fondamental de l?esclavage, du point de vue de l?extorsion de la plus-value, est que l?int?gralit? de son temps de travail est disponible comme un tout, une fois l?esclave achet?. On l?exploite donc, comme une masse, une force, un flux, ayant du temps et de la puissance ad infinitum (jusqu?? extinction, la mort d?une autre b?te de somme). On op?re donc dans un dispositif o? il est sereinement assum? qu?on gaspillera massivement une portion significative du temps et de la force de l?esclave. Tout son temps et toute sa force nous appartiennent. Donc on presse le citron, sans compter, ni tergiverser.

Cette particularit? ?conomique de l?esclave avait des cons?quences aff?rentes tr?s grandes sur le modus operandi qu?on lui imposait. Marx explique qu?on ne donnait aux esclaves de Dixie que des outils de mauvaise qualit?. Mieux valait gaspiller du temps et de la force de travail d?esclave en le faisant creuser un foss? avec une mauvaise b?che ou abattre un arbre avec une mauvaise cogn?e que de le voir briser les bons outils, soit par absence de comp?tence imm?diate (il apprenait sur le tas, n?importe comment, y mettant tout le temps qu?il avait ? revendre), soit de par cette r?sistance sourde qu?il affichait en permanence. On ne confiait jamais aux esclaves des chevaux, animaux trop fragiles. Ils les auraient battus ? mort. On ne les laissait trimer qu?avec les plus mauvaises mules. Le m?me principe s?appliquait, implacable: comme tout le temps et toute la force de l?esclave appartenaient d?un bloc ? son ma?tre, il n?y avait pas de probl?me ? les gaspiller, surtout si cela prot?geait le fil des bons outils et la dur?e de vie des meilleurs animaux de ferme. Fondamentalement, quand quelque chose devait ?tre sacrifi? sur une t?che, on sacrifiait le plus volontiers du temps de travail d?esclave.

Alors maintenant, suivez moi bien. Quittons le Dixie de 1855 et revenons, si vous le voulez bien, ? TertiaireVille, en 2013. Nous voici plus pr?cis?ment chez les zipathographes de la Compagnie Tertiaire Consolid?e, bien connus des lecteurs et des lectrices du Carnet d?Ysengrimus. Ce jour l?, inattentifs et d?bord?s comme ? leur habitude, les zipathographes doivent renouveler, subitement, ? la derni?re minute, les licences logicielles de soixante de leurs produits. Ils sont ? la bourre, ils ont qu?une semaine pour faire ?a. L??quipe qui doit se taper ce boulot inattendu et chiant est compos?e de quatre programmeurs-prolos, dirig?s par un programmateur-chef (lead) qui lui-m?me rel?ve d?un chef de service incomp?tent en programmation. Le reste du vertigineux ziggourat de la structure de la compagnie n?est m?me pas au courant de ce qui se passe dans cette unit? de travail sp?cifique. Tableau hi?rarchique parfaitement classique, admettez-le avec moi. Tous ces gens sont, ?videmment, submerg?s de travail et consid?rent cette histoire de renouvellement multipli? de licences logicielles comme une perte de temps et un emmerdement de bas calibre. Un des quatre programmeurs est une programmeuse, en fait. Appelons la mademoiselle Zipathe. Fine mouche, mademoiselle Zipathe se rend compte que si un petit ex?cutable est cr??, appelons-le le Zipa-fulgure, il permettrait de renouveler les soixante licences logicielles par simple action machine. Cela fait r?ver et c?est parfaitement r?aliste. Mais la construction du Zipa-fulgure doit obligatoirement ?tre effectu?e par le programmeur-chef, car cela implique du tripotage dans des espaces logiciels auxquels il est seul ? pouvoir acc?der et/ou c?est dans le langage informatique dont il est le sp?cialiste. Pour renouveler ces licences manuellement, proc?dure laborieuse et t?cheronne de transbahutage de fichiers (avec force v?rifications pour compenser les nombreux risques d?erreurs ponctuelles), il faudra dix heures par programmeur-prolo. Ils sont quatre. Cela fait donc quarante heures de travail flamb?es pour une niaiserie bien inf?rieure aux comp?tences techniques de ces quatre prolos. Pour confectionner l?ex?cutable Zipa-fulgure, le programmeur-chef n?aurait besoin que de sept heures, de moins m?me si mademoiselle Zipathe l?aide, par exemple en testant son code. Le gain de temps est ?vident. Et pourtant, le programmeur-chef refuse cette solution.

Interloqu?e, mademoiselle Zipathe s?en r?f?re au chef de service incomp?tent en programmation qui est cens? diriger l?unit?. Celui-ci, tel Ponce Pilate palabrant et finassant avec le Sanh?drin, ne comprend rien de rien ? la subtilit? de la doctrine. Paniqu?, comme ? son habitude, il colle ? la version de son pote, le programmeur-chef qui se donne comme n?ayant pas sept heures ? mettre sur une niaiserie de ce genre. Tout le personnel technique de ces deux loustics va donc devoir jouer les petites mains. On lance quatre programmeurs/programmeuses dans une longue marche de dix heures par personne (total: quarante heures) exactement comme si ces derniers, ces derni?res avaient du temps ? revendre et pouvaient sans probl?me se gaspiller ? barboter avec des outils ou des proc?dures inf?rieurs? Oh, personne ne crie, personne n?engueule. D?motivation ? part (ceci NB), rien ne ressemble, en surface, ? la brutalit? ouverte du terroir du Dixieland de 1855. Et pourtant, structurellement, objectivement, l?analogie ?conomique est l?. Du temps de travail est dilapid? sans compter, en toute indiff?rence. Il n?y a, comme soudainement, plus de probl?me ? perdre ouvertement du temps (tant que c?est le temps des autres ? on s?entend). J?appelle cela le facteur esclavage.

Notons ? et c?est crucial ? qu?en proc?dant ainsi, le chef de service incomp?tent en programmation est un fort mauvais commis du capitalisme. Il gaspille ouvertement un temps de travail prolo long, pay? au prix fort de l?expertise, alors qu?en y mettant un temps-prolo plus court, il pourrait m?caniser la proc?dure, pour cette fois-ci et pour les fois suivantes. Il a tout faux. En voici un qui n?a d?finitivement pas lu le Capital de Marx! Mais que se passe-t-il exactement ici? Le capitalisme est-il en train vraiment de traiter ses travailleurs en esclaves? Bien, il le fait certainement plus en adoptant cette ?solution? (archi-r?pandue dans nos structures tertiaires, nos lecteurs sauront nous le dire) qu?en leur imposant des petits chefs qui crient et qui les bousculent. Ici, le facteur esclavage n?est pas intersubjectif ou ?motionnel. Il est froid et solidement install? dans les structures. Or, il n?y a pas ? zigonner sur l?analyse de ce ph?nom?ne: en agissant ainsi, la structure capitaliste r?gresse tendanciellement vers un mode de production ant?rieur. C?est l? un tr?s important indice de dysfonctionnement. Objectivement parlant, le capitalisme ne peut pas dilapider du temps de travail impun?ment, comme le faisait l?esclavagisme. En le faisant aussi massivement, c?est, une fois de plus, ? sa propre autodestruction involontaire qu?il ?uvre.

Contrairement ? ce qui se jouait dans le Vieux Sud, ici, dans nos dispositifs tertiaris?s, le facteur esclavage est directement corr?l? ? une autre notion analys?e par Marx: la division du travail. ? la division maximalement dysfonctionnelle ? et lancinante dans son omnipr?sence! ? entre d?cideurs incomp?tents et prolos surentra?n?s mais non d?cisionnels s?ajoute une seconde division, interne au prol?tariat m?me, entre les ci-devant leads (Marx parlait d?aristocratie ouvri?re ? noter ce mot) en collusion ouverte avec le petit patron? et des prolos-prolos en comp?tition ouverte les uns contre les autres (et contre le lead ? ceci aussi NB). Tiens, tiens, mais, oh, oh, la m?taphore file! On dirait la distinction, si solidement ?voqu?e r?cemment dans le film Django Unchained de Quentin Tarantino (et d?crite ant?rieurement par Malcom X dans un discours c?l?bre), entre le House Negro et le Field Negro, justement, dans les derni?res ann?es de l?Antebellum.

Antebellum, vous dites? Belle d?signation. En tout cas ici, ce facteur esclavage tendanciel de nos structures tertiaris?es est un d?veloppement parfaitement pervers, un sympt?me toxique, une combine tordue, au sein d?un mode de production bureaucratis?, comp?titif, parcellis? et mesquinis? qui, pourtant, ne peut tout simplement pas se payer ce genre d?improductivit? ? l?ancienne. C?est totalement antinomique avec la logique interne de sa doctrine objective de l?intendance du temps de travail. De plus en plus tentaculaire et magouillante, la division du travail installe dans le ventre capi, des luttes intestines fort peu reluisantes et ayant tout de la catastrophe tranquille. Les r?actions subjectives sont ? l?avenant: d?motivation massive, r?sistance passive (cons?cutive ici, alors qu?elle ?tait causale sous l?esclavage), absent?isme (le prolo peut toujours un petit peu fermer ce robinet dont l?esclave ne disposait pas). En voici donc une de plus, de ces guerres internes du capitalisme. Antebellum, disions-nous. Qui sait, le bellum en pr?paration sera peut-?tre cette fois-ci authentiquement r?volutionnaire?

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